Le chien qui a vu Dieu1

Grand-Mère n’avait jamais à proposer deux fois à ses petits-enfants de leur lire ou de leur raconter une histoire ; ils laissaient tout tomber à l’endroit même où ils jouaient – ce qui ne manquait pas de rendre Grand-Père bougon – et s’asseyaient de part et d’autre d’elle. « Connaissez vous, demanda-t elle, la légende du chien qui a vu Dieu ? » – « Du chien qui a vu Dieu ? » interrogea Eugénie ; mais les chiens n’ont jamais entendu parler de Dieu ! Et Gaspard d’ajouter « Et Dieu ne doit pas connaître les chiens ! » – « Tut, tut, tut, reprit Grand-mère , vous n’en savez rien et, sans doute, personne ne peut rien affirmer à ce sujet. Alors, voulez-vous que je vous raconte cette histoire? ». Pour toute réponse, les enfants se serrèrent contre elle.

« Vous savez que durant les veilles de la nuit de Noël, comme dit le bel Évangile de saint Luc, les bergers qui étaient dans la campagne ont appris de l’Ange qu’un Sauveur – le Christ – était venu au monde et qu’il était né à Bethléem, dans la ville de David, près de laquelle ils gardaient leurs moutons. Saint Luc ajoute qu’ils sont partis tout de suite vers Bethléem pour y découvrir le nouveau-né, qu’ils ont trouvé couché dans la crèche. L’Évangile ne nous dit pas s’ils sont venus avec leurs bêtes mais ils devaient être tellement pressés de voir le Sauveur qu’ils ont dû laisser leurs troupeaux aux plus vieux des bergers – comme celui que nous voyons endormi dans notre crèche – et n’entraîner avec eux que les bêtes les plus agiles. Toujours est-il qu’on ne se représente pas la crèche sans les bergers et quelques moutons. Quelques moutons et un chien, un chien dont personne ne nous dit rien.
On a souvent parlé de l’âne, qui avait porté Marie depuis Nazareth, puis qui a accompagné la Sainte Famille jusqu’en Égypte ; on s’est demandé ce qu’il avait pu advenir du brave bœuf qui avait été dérangé dans sa rumination par Joseph et sa famille ; un évêque italien du Moyen-Âge2 a même avancé que le bœuf n’était pas dans l’étable avant l’arrivée de la sainte Famille mais que, depuis Nazareth, il avait suivi Joseph qui avait prévu de le vendre pour pouvoir payer le denier d’argent, en signe de soumission à l’empereur Auguste ! Je m’étonne pourtant qu’aucune histoire n’ait jamais rien dit du chien qui a eu le privilège de voir Dieu. »
« Comment s’appelait-il ? » Coupa Gaspard. « Ma foi, répondit Grand-Mère, on ne l’appelait certainement pas Miraud ni Riquet, mais il devait avoir un bon petit nom de chien de ce temps-là, peut être Abir, qui veut dire fort, ou Rinah, qui signifie joyeux, mais cela a d’autant moins d’importance que l’Évangile ne mentionne pas sa présence dans la crèche de Bethléem ; il a fallu qu’on commence au Moyen-Âge à représenter la Nativité pour se rendre compte qu’il y avait certainement eu un chien puisqu’on n’imagine pas un troupeau de mouton, si petit soit-il, sans son gardien. Et c’est là qu’on peut se demander ce qu’a bien pu penser, ressentir, ce chien qui a certainement vu Dieu ! Oh ! Ne rêvons pas, il n’a sans doute pas eu conscience de ce qui se passait… ». – « Pourtant, fit Eugénie, Dieu, qui peut tout, a pu admettre que le chien comprenne ce qu’il voyait ! » – « Tu as raison, ne donnons pas de limites à Sa puissance, mais si vous m’interrompez tout le temps, vous vous coucherez à une heure que me reprochera demain votre mère ! Je disais donc qu’il n’a sans doute pas compris qu’il était en face de Dieu, d’autant, comme tu le dis, qu’on peut douter que les chiens puissent imaginer l’existence même de Dieu… » – « C’est déjà assez difficile pour les hommes, glissa Eugénie ».
« Je disais donc, reprit Grand-Mère, que même s’il n’a pas su que le Sauveur du monde venait de naître, il n’a pas pu ne pas voir que les bergers, ses maîtres, très impressionnés et respectueux, s’étaient agenouillés avec des pleurs de joie devant ce petit d’homme puis qu’ils étaient revenus en chantant vers leur troupeau. Et ça, le chien l’avait bien compris. Que ses maîtres, grands et forts, qui pouvaient lutter contre le loup lorsqu’il attaquait le troupeau, se mettent à genoux devant ce nourrisson, tellement petit, qu’on en voyait à peine le visage, était extraordinaire ! Le chien avait regardé à deux fois, pour s’assurer que ses maîtres ne se prosternaient pas devant la femme ni devant l’homme qui était auprès d’elle, ni même devant le bœuf ou l’âne. Mais non, leurs salutations ne s’adressaient qu’à ce petit d’homme un instant tiré de sa crèche pour leur être présenté. Et notre chien avait alors compris, disons avait vu, que cet enfant devant qui ils se prosternaient était bien plus grand, bien plus fort, bien plus puissant que les maîtres qui étaient les plus grands, les plus forts et les plus puissants de son univers de chien. Depuis toujours, il s’était rendu compte qu’il y avait un ordre : il était plus fort que les moutons, et craint à ce titre, mais moins fort que les bergers, qu’il craignait. Y avait-il d’autres personnes plus fortes que les bergers ? Il ne s’était jamais posé la question et n’en savait rien ; il n’en savait rien jusqu’à ce jour où il avait vu les bergers s’agenouiller, ce qui montrait qu’ils reconnaissaient leur humilité devant lui. Mais ils n’avaient rien de gens humiliés, honteux, blessés, comme tel ou tel mouton dont les pattes avaient récemment fait connaissance avec ses crocs. Ils étaient au contraire joyeux comme ils ne l’avaient jamais été, glorifiant et louant Dieu, comme dit saint Luc. Le chien, avec sa logique de chien, se dit que, tels qu’il les avait vu transformés en sortant de l’étable, ils continueraient d’être dans les jours à venir. Effectivement, tant qu’ils ont eu des gens à qui raconter ce qui leur était arrivé, les bergers ont gardé dans leur cœur la joie qu’ils avaient connue devant la crèche, mais certains ont prétendu qu’après, petit à petit, ils se sont remis à vivre comme si rien ne s’était passé. Il faut dire que leur vie était si dure et que la venue du Sauveur n’avait pas changé grand-chose dans leur vie. Il ne faut pas leur en vouloir ; nous sommes ainsi faits que les plus grands enthousiasmes ont besoin des plus grands soins. Et bien souvent, nous sommes comme les bergers, en oubliant, comme eux, que le Christ est venu, alors même qu’on nous l’a appris et que nous avons été baptisés ». – « Bon, d’accord, glissa Gaspard que cette digression laissait un peu indifférent, mais sait-on ce qu’est devenu le chien de la crèche, celui qui a vu Dieu ? » – « On dit qu’il a continué sa vie de chien, toujours à gauche et à droite du troupeau, toujours obéissant devant les bergers mais conservant dans la mémoire cette scène où il avait vu les maîtres à genoux devant un enfant. L’histoire dit même qu’il s’est longtemps, longtemps et jusqu’au terme de sa vie de chien, souvenu de ces moments de bonheur dont ses maître avaient témoigné, dont il avait bénéficié et qu’il a continué, à sa façon, à essayer de vivre comme si cette vie ne devait jamais prendre fin. Voilà la fin de l’histoire, les enfants. J’espère qu’elle vous a plu. Maintenant au lit ! »
« Mais, Grand-Mère, reprit Eugénie (était-ce une feinte pour différer l’heure du coucher ou par sincère curiosité ?), Dieu a-t-il récompensé le chien ? Il n’y a sans doute pas de Paradis pour les chiens mais que devient leur âme, s’ils en ont une, après leur mort ? » – « Tu as raison, personne ne nous dit qu’ils aient une âme et que celle-ci puisse aller en Paradis, mais ce qu’ont fait de bien les animaux peut rester dans la mémoire des hommes. Et je me dis que si on continue de reconnaître leur mémoire, leur intelligence, leur vaillance et leur fidélité, si on se plaît à rappeler l’attachement qu’ils ont pour leur maître au point de le pleurer s’ils le croient mort, c’est sans doute parce que le bon Dieu l’a voulu. N’oublie pas que les Dominicains, qui sont des religieux très savants, se sont appelés “les chiens de garde du Christ”3 ! Bien des hommes seraient heureux qu’on conserve d’eux un aussi beau souvenir. Cela ne vaut-il pas une place en Paradis ? On laisse aux sages de l’Église le soin de trancher mais, pour le moment, vous n’avez plus d’autre choix que d’aller vous coucher ! Allons, au lit ! C’est l’heure de la prière ! » – « Au petit Jésus ou au chien qui l’avait vu ? » fit Gaspard – « Demande simplement à Jésus de t’aider à développer les vertus qu’on prête aux chiens ! » conclut Grand-Mère.

J. Ducarre-Hénage

  1. Ce titre reprend celui d’une nouvelle de Dino Buzzatti publiée en 1956. Le rapprochement s’arrête là.
  2. Le bienheureux Jacques de Voragine, évêque de Gènes et auteur de La Légende dorée dont est tirée l’anecdote/
  3. Ce qui explique les représentations de chiens dans les églises et chapelles de l’ordre de Saint Dominique (cf. le couvent St-Lazare, à Marseille)