Lettres du Villard2020-02-12T09:52:09+01:00

Lettres du Villard

Lettre du Villard – mai 2022

Lettre du Villard

Le Villard, le 15 mai 2022

Cher ami,

J’ai été tiré hier de la sieste par le tambourinement sur notre porte de Mademoiselle Raynaud venue sur sa nouvelle pétaradante moto de trial faire dans votre maison le ménage que vous avez la bonté, sinon l’inconscience, de lui confier. Comme elle me demandait une clé à molette pour réparer une fuite d’eau qu’elle constatait sous votre évier, j’ai cru prudent, en déférant à sa requête, de l’accompagner pour voir de quoi il retournait. Lorsqu’elle s’est enquise de savoir s’il fallait, pour serrer un écrou, tourner vers la gauche ou vers la droite, je me suis cru autorisé, sans ouvertement mettre en cause ses compétences, à lui conseiller d’avoir recours à un professionnel confirmé. Je crois que cela l’a finalement soulagée et je me suis chargé de trouver le Mozart des tuyauteries que requiert, il faut bien le dire, la vétusté de votre installation. Je pense à Bellon ou à Derbez, mais je ne ferai rien sans votre accord.
Ces modestes préoccupations domestiques ont le mérite de détourner temporairement notre attention de certains sujets qui commencent à occuper une part importante sur la toile de fond de nos existences. Vous m’écrivez que les développements de cette guerre que mène la Russie contre l’Ukraine, qui, au début, inspirait de la compassion pour l’agressé, mais qui ne paraissait pas devoir nous impliquer, semblent maintenant prendre une tout autre signification. Vous faites référence au Grand Jeu, dans lequel s’inscrit l’histoire de Kim1 dont vos années de scoutisme vous ont laissé la nostalgie. Le Grand Jeu est, chez Kipling, celui dans lequel, au xixe siècle, se sont opposés Anglais et Russes au nord de l’Inde par le biais d’États-tampons. Vous vous demandez en effet combien d’États-tampons européens sont susceptibles d’être pris dans le Grand Jeu actuel entre les Russes et les Américains qui ne se font plus prier pour porter du petit bois, voire pour entretenir le feu. On peut même se demander, dites-vous, si le moins irresponsable n’est pas celui que l’on croit.
J’ai rapporté à nos amis, venus cet après-midi prendre le café, votre comparaison entre le contexte des combats en Ukraine et le Grand Jeu anglo-russe de Kim. Beraud partage une partie de votre analyse et pense qu’un des ressorts de ce conflit n’est peut-être pas très éloigné de la situation qui a conduit au siège de La Rochelle en 1628 et au blocage du port par une digue sur laquelle se promène dans mon souvenir dans sa cape rouge un Richelieu en armure2. « La méthode est-elle si différente ? » hasarda-t-il ; « les Anglais, qui voulaient affaiblir la France de Louis XIII, se sont fait alors un malin plaisir de soutenir les protestants. Ceux-ci, il faut bien le dire, ne s’étaient pas contentés de conserver leurs distances (et leurs places de sûreté) par rapport au pouvoir royal : ils avaient proclamé en 1621 l’indépendance de la “Nouvelle République de La Rochelle” sur le modèle de celle de Genève. Buckingham, cher à Alexandre Dumas3, a, en aidant les parpaillots4 entretenu une guerre civile, sous couvert de défendre la liberté de pensée, de culte et j’en passe. »
«Halte là ! », lui dit Gastinel, « en assimilant le conflit actuel à une sorte de guerre civile qui se prolongerait parce que les Ukrainiens seraient manipulés par le bloc occidental, vous minimisez la gravité de l’agression russe contre un état indépendant. Et vous sous-entendez, de fait, que les deux nations n’en seraient qu’une. Vous vous mettez en porte à faux, tant par rapport à la doxa médiatique — que vous avez le droit d’ignorer – que par rapport à l’avis d’historiens – qu’il serait prudent de lire ». Beraud lui a fait remarquer que ces ratiocinages5 ne devaient pas occulter le fait que les Russes avaient pris l’initiative de la guerre et violaient le droit international ; il a par ailleurs relevé qu’à quelques exceptions près, les images qu’on reçoit de cette guerre n’ont pas grand-chose de commun avec celles qu’on connaît des « vraies guerres », telles celles qui constituaient les « actualités cinématographiques » de la guerre de 39/45 ou qui ont été publiées lors des conflits majeurs qui ont suivi. « De fait », reprit Gastinel, « à quelques drones près, la technologie qu’on nous montre nous donne l’impression qu’on repasse les films tournés pendant la “drôle de guerre” de 39-45 ». Béraud est convaincu que, dans la mesure où, dès l’origine de cette guerre, l’Europe a décidé des responsabilités respectives et mollement pris parti, nous avons accepté d’avoir des points de vue partisans, ce qui permet aux médias de conduire notre attention comme notre jugement. « Et », se désole-t-il, « si cette ingérence dans notre jugement se limitait à ce qui se passe ici ou là dans le monde ! Mais voyez la façon dont l’opinion publique est travaillée par les médias à la proximité des élections législatives. »
Cela m’a rappelé votre dernière lettre sur l’influence que la presse et la télévision auront peut-être sur le scrutin en se faisant les échos complaisants de certains ténors de la politique. Vous êtes étonné que les médias ne bruissent que des initiatives, suggestions, propositions et exigences d’un conglomérat constitué de courants de pensée qui se sont gaussés les uns des autres pendant la campagne pour l’élection présidentielle. Vous vous demandez si les idées qui fusent de cette cocotte-minute correspondent à la conception de l’avenir du pays qu’a en tête la majorité de nos compatriotes. Il est vrai qu’en n’écartant a priori pratiquement aucune revendication, on ratisse large. La force de ceux qui ont créé cette dynamique est d’être parvenus à persuader des gens qui n’ont entre eux que quelques points communs que même s’ils n’étaient pas tout à fait d’accord pour savoir ce qu’ils feraient ensuite ensemble, l’éviction de l’adversaire était un préalable et donc un objectif commun. La question de savoir si la mayonnaise prendra chez les électeurs vous interpelle. Vous vous demandez si le total des mécontentements se retrouvera dans la somme résultant des différents termes de l’addition lorsque chacun aura été affecté par l’électeur d’un coefficient de pondération. On nie donc pour le moment l’importance des pondérations. Mais vous admirez le « coup médiatique ». Et vous vous demandez pourquoi leurs adversaires ne leur ont pas emboîté le pas. Nous verrons bien.
J’ai cru comprendre que vous viendriez au Villard en juillet ; il n’est pas trop tôt pour se demander dès maintenant si nous trouverons un plombier qui accepte de réparer la fuite avant vos vacances.
Soyez assurés des sentiments les plus cordiaux que ma femme et moi éprouvons pour votre famille.

P. Deladret

  1. Kim, Roman de Rudyard Kipling, qui se déroule en Inde, paru en 1901.
  2. Le Cardinal de Richelieu au siège de La Rochelle, d’Henry-Paul Motte, 1881.
  3. Les Trois Mousquetaires, bien sûr !
  4. Parpaillot : terme de raillerie pour désigner les protestants.
  5. Ratiocinage : raisonnement spécieux.

Lettre du Villard – avril 2022

Lettre du Villard

Le Villard, le 20 avril 2022

Cher ami,
J’espère que vous aurez la surprise de trouver ce mot dans votre boîte à lettres lorsque vous arriverez chez vous au terme du petit voyage que vous deviez faire en quittant le Villard pour rejoindre votre domicile. Je serais bien malheureux si la nouvelle factrice qui continue de « monter » le courrier dans notre bout du monde refusait de prendre la lettre mais je ne serais pas étonné que d’ici peu le Villard ne soit plus desservi. Lorsque votre agence bancaire vous indique benoîtement que « pour améliorer la qualité du service, votre agence ne délivrera désormais plus d’espèces », il faut s’attendre à tout. Ou se révolter. Oui, mais ne se révolte pas qui veut.
Ceci dit, cette disposition d’esprit paraît promise à un brillant avenir et j’ai bien noté les questions que vous inspire l’état de notre société. Vous nous exposiez l’autre jour que vous étiez plus que circonspect en voyant qu’on risquait de glisser imperceptiblement de l’« Indignez-vous ! » de Stéphane Hessel1, aux Insoumis puis aux Ingouvernables. Nous verrons ce qu’il va résulter de l’élection présidentielle en cours et surtout des législatives qui vont suivre. « Nous ne nous sentons pas représentés ! », entend-on dire par certains de ceux qui s’abstiennent. Peut-être pourraient-ils se demander si leurs aspirations ne sont pas à ce point irréalistes qu’aucun politique sérieux n’ose les reprendre à son compte ? Rien ne dit, cependant, souligniez-vous lorsque nous en parlions entre amis au Villard, que cela n’ait pas donné des idées à certains. Les candidats du premier tour des présidentielles n’ont certes pas promis la Lune, mais certains ont donné à penser qu’ils montraient du doigt un satellite qui ne devrait pas en être très éloigné et qui a l’avantage de ne pouvoir être atteint. « Il n’y a rien là que de très normal » a tempéré Me Beraud ; « le candidat se doit de se démarquer de ses concurrents et joue souvent au personnage2 qu’a popularisé un fabriquant de biscuits ». « Si bien », avait enchaîné Gastinel,  «  que certains programmes contiennent ici et là des promesses incompatibles avec nos engagements internationaux… ». « À moins, avez-vous ajouté, que nos irresponsables ne tentent de renverser la table et d’imposer leurs vues au risque de jeter non seulement le bébé avec l’eau du bain, mais même la baignoire par delà de la fenêtre ». « Bien des programmes, reprit Beraud, ne sont que les faire-valoir d’ambitions personnelles. Je ne suis pas loin d’être convaincu qu’un certain nombre de candidats ne se sont pas demandé, dans le huis clos de leur salle de bains, comme aurait dit Philippe Meyer,3 ce qu’ils pourraient bien imaginer pour attirer l’attention sur eux ». Ces propos désabusés, je le sais, vous irritent car vous croyez, comme moi, que la politique doit permettre d’influer sur le cours des choses et que de fortes convictions peuvent constituer un programme politique cohérent ; ce qui vous attriste, c’est que certains cherchent moins à convaincre qu’à faire rêver et qu’on mette l’accent plus sur ce qui divise que sur ce qui peut rapprocher. Beraud prétend que les médias se complaisent à jeter de l’huile sur le feu en montant les divisions en épingle. À vrai dire, ils n’ont pas tellement à insister tant les protagonistes se prêtent au jeu. Mais peut-être attendrait-on d’eux qu’ils apportent une information distancée.
La relation par les médias du développement de l’agression de l’Ukraine par la Russie vous paraît, nous avez-vous dit la semaine dernière, une des expressions les plus patentes de ces défauts de mise en perspective. Submergés de photos, de dépêches de presses, de commentaires, nous ne savons ce qui se passe exactement, nous ne nous sentons pas informés des enjeux réels du conflit et donc à quelles conditions il peut cesser. Nous croyons connaître ce que veut Poutine, ou les arrières-pensées des Américains… et nous flottons, partagés entre notre peur d’une extension du conflit et notre impuissance à contrer ses horreurs actuelles. Peut-être les protagonistes ont-ils dit ce qu’ils avaient en tête, mais le flot des informations ne nous permet que difficilement d’en retenir l’essentiel. Nous avons l’impression, dans ce domaine comme dans d’autres, d’être entraînés comme les radeliers d’autrefois4 par le courant, en limitant les chocs autant que possible mais sans vraiment réelle capacité de maîtrise des éléments. Ce n’est pas pour rien que ceux qui descendaient la Durance avaient édifié des oratoires dans le cours de la rivière !
Votre voisin Poulenc, qui, pourtant, paraît bien avoir supporté l’hivernage au Villard, considère que ce n’est pas seulement sur la pente de la guerre que nous glissons. Il craint, certes, que les Portes Scées qu’évoque Giraudoux5 ne restent ouvertes. Il voit surtout s’évanouir les repères culturels, religieux, moraux, sociaux qui ont structuré son existence. Alors qu’il se plaignait l’autre jour que tout ce à quoi il se rattache s’effrite, l’ami Beraud lui a rappelé le « Panta rhei »6 d’Héraclite : « la sagesse antique avait établi que le monde est en perpétuel mouvement. Je doute que nous n’ayons d’autre choix que de nous adapter à l’évolution de la société, en faisant retraite, pied à pied, pour conserver ce qui peut l’être. Ce qu’il en restera sera notre contribution au monde de demain ».
Sans doute serez-vous arrivé à votre domicile avant le deuxième tour de l’élection présidentielle et ne connaîtrez-vous pas encore le « monde de demain » que les candidats nous ont annoncé. Vous avez donc un peu de temps pour vous adapter…
J’espère que la « reprise » vous laissera quelques loisirs pour nous dire ce que vous percevez de l’humeur du temps.
Avec toute notre amitié.

P. Deladret

  1. Essai, 2010. L’auteur y développe notamment l’idée que la pire des attitudes est l’indifférence.
  2. Monsieur Plus.
  3. Journaliste et humoriste, titulaire d’une chronique quotidienne sur France-Inter de 1989 à 2000.
  4. Radelier : conducteur de radeaux constitués de troncs d’arbres assemblés pour descendre un cours d’eau.
  5. La Guerre de Troie n’aura pas lieu, 1935. Les Portes Scées de la ville de Troie étaient fermées en temps de paix.
  6. Toutes les choses coulent (passent), Héraclite, Philosophe grec du vie siècle avant J.-C.

Lettre du Villard – mars 2022

Lettre du Villard

Le Villard, le 15 mars 2022

Cher homme de la plaine,
Nous nous réjouissons à l’avance de votre venue au Villard pour les vacances de Pâques qui, cette année, « tomberont » à bonne date. Vous vous empressez d’ajouter dans votre lettre « si toutefois la guerre en Ukraine ne nous en empêche pas et, dans un registre moins tragique, si le prix du carburant nous permet encore de circuler ! » Nous sommes, comme vous, atterrés par l’évolution tragique de cette situation qui paraissait improbable il y a seulement quelques semaines. Nous n’ignorions pas les frictions qui étaient apparues dans cette zone que les Russes disputent aux Ukrainiens mais nous pensions qu’il était de bonne guerre (si l’on peut dire) que les uns et les autres demandent plus que ce qu’ils espéraient pour parvenir à céder le moins possible. Il nous a fallu déchanter : ils ne bluffaient pas ! Et là, nous avons compris que nous ne savions rien de la situation réelle ni des protagonistes qui s’avançaient sur le devant de la scène. Sans doute n’avions-nous pas été assez curieux ni attentifs ; sans doute ceux qui font profession d’informer et de nous éclairer avaient-ils atteint les limites de leur compétence ; sans doute ceux qui, de façon symétrique, ont pour métier de nous désinformer, avaient-ils en revanche parfaitement travaillé… Le fait était là : nous nous sommes réveillés avec la guerre sur notre petit continent, partagés entre une compassion plus ou moins sincère avec les assaillis et la crainte qu’inspire un assaillant qui ne cache pas qu’il entend arriver à ses fins par la force. Vous reprenez dans votre lettre la citation latine « Cedant arma togae ! » qu’a utilisée Beraud le mois dernier dans un tout autre domaine. Que la confrontation laisse la place à la négociation ! Qui ne souscrit à la démarche ? Vous observez cependant que, depuis Cicéron à qui on attribue la formule, c’est plutôt la toge qui s’est inclinée devant les armes. Vous rappelez que Louis XIV, qui avait une certaine expérience des situations conflictuelles (c’est un euphémisme), faisait graver sur ses canons l’expression « Ultima ratio regum »1 pour dire que, lorsque tous les moyens pacifiques ont été épuisés, il ne reste plus aux rois que l’utilisation de la force pour faire prévaloir leurs vues. Et vous notez qu’il n’est pas certain (c’est aussi un euphémisme) que les Russes aient exploré toutes les voies pacifiques. Vous considérez qu’on a cru ou qu’on a fait mine de croire pendant longtemps qu’il devait être possible, en toutes circonstances, de trouver des solutions pacifiques. On avait oublié que celui qui est, ou qui pense être, le plus fort n’accepte que ses armes soient soumises à la toge que s’il le veut bien, c’est-à-dire si cela va dans le sens de ses intérêts.
Hier soir, nos conversations roulaient, mélancoliques, sur le sujet. Le colonel Gastinel ne décolérait pas, devant l’attitude des Russes ; « Ils ont tout de même signé des accords, des engagements ; ils sont tenus par leur signature ! » fulminait-il. « Le droit international ne permet pas cela ! » Beraud lui a fait remarquer qu’il n’y a pas de construction juridique qui tienne si une autorité supérieure n’est pas en place pour faire respecter le pacte. « Croyez-vous que deux propriétaires mitoyens s’entendraient spontanément si le juge de paix, comme on disait de mon temps, n’avait pas le pouvoir d’envoyer les gendarmes pour faire cesser un trouble de voisinage ? L’ordre international a peut-être des juges de paix, mais il n’a pas de gendarme. À moins que vous considériez les Casques bleus de l’ONU comme une force militaire, mais cela m’étonnerait de la part d’un ancien officier… N’oubliez pas, continua-t-il, que les États changent et que leurs dirigeants aussi ; ceux qui sont à un moment donné au pouvoir peuvent ne pas se sentir liés par les traités que leurs prédécesseurs ont signés. Ne serait-ce que parce que le contexte évolue ; ne soyez pas surpris si, dans quelques années, le changement climatique ou la construction de barrages rendent intenables des situations qui jusqu’alors étaient acceptables ». Gastinel, notant qu’on s’éloignait un peu du sujet, souligna que puisque, effectivement, la communauté internationale ne disposait pas de l’ultima ratio nécessaire pour contraindre ceux qui ne respectent pas le droit, il fallait développer le recours aux sanctions économiques.
Je sais que vous êtes assez réservé sur le sujet. Vous considérez en effet, « horresco referens »2 comme aurait dit Virgile, que les sanctions économiques, aussi vieilles que l’art (!) de la guerre, n’ont jamais eu l’effet escompté, c’est-à-dire de mettre à quia3 ceux qui étaient censés les subir. Vous prenez pour exemple le Blocus continental de Napoléon, les sanctions contre l’Italie lors de sa conquête de l’Éthiopie en 1936, celles contre Cuba ou contre l’Iran. Ces sanctions, m’écrivez-vous, dont le but premier est d’affaiblir un État, n’ont d’autre effet que d’en rendre le peuple un peu plus malheureux, sans que les dirigeants, qui sont en règle générale des autocrates, ne soient inquiétés. Dans le même ordre d’idée, Poulenc remarqua qu’il paraît illusoire de chercher à obtenir, en suscitant une guerre interne, ce qu’on ne peut obtenir d’une guerre extérieure, parce qu’on ne veut ou qu’on ne peut faire. « Avec le risque, ajouta Beraud, que les despotes ne se lancent dans une “vraie” guerre, en faisant valoir qu’il leur faut desserrer l’étau économique, et qu’ils sont en état de légitime défense ». Alors, que faire ?
Vous remarquiez dans votre lettre que le souhaitable bute contre le possible, et pas seulement en cette circonstance tragique. « C’est déjà tellement le cas dans notre propre vie ! » disiez-vous. Et j’ajouterai… dans les professions de foi des candidats à l’élection présidentielle du 10 avril !
J’espère que, lorsque vous viendrez au Villard, le temps des grandes souffrances sera passé.
Avec toute notre amitié.

P. Deladret

  1. Le dernier argument des rois.
  2. « Je suis saisi d’horreur en le rapportant », Virgile, Enéide, II 204.
  3. Mettre à quia : Empêcher de répliquer.

Lettre du Villard – février 2022

Lettre du Villard

Le Villard, le 15 février 2022

Mon cher,
Je n’ai pu m’empêcher hier de lire de larges extraits de votre lettre à nos amis du Villard que nous avions retrouvés chez Me Beraud pour marquer avec un peu de retard la Chandeleur et avec un peu d’avance Mardi Gras. Chacun avait apporté quelques pâtisseries, si bien que nous nous sommes retrouvés devant une table chargée de crêpes, de bugnes, de merveilles, d’oreillettes, de navettes et de beignets. Votre lettre a heureusement permis d’élargir notre horizon au-delà des recettes de cuisine.
Vous nous faites découvrir l’étrange cours qu’a pris le fil de vos idées à partir du moment où votre imagination a donné un sens inattendu à l’affichette « Attention Angles morts » que vous veniez de lire sur le flanc d’un poids lourd que vous dépassiez. « On peut, bien sûr », notez-vous, « en rester au sens littéral et considérer que l’angle mort est une zone du champ de vision qui échappe au conducteur dont un écart de conduite peut vous causer un dommage. Sans que je comprenne pourquoi, cependant, un autre sens s’est révélé, un peu comme lorsque, par le passé, l’image des négatifs photos naissait dans le bain du révélateur. L’angle mort m’est apparu comme ce que, dans notre vie, nous ne voyons pas, non par l’effet de notre volonté mais par insouciance, par insensibilité ou par culture. Les angles morts de notre caractère, notre manque d’attention, font que nous pouvons, sans malice, blesser telle ou telle personne. Il y a également les angles morts de notre intelligence ; certains ont été dotés par la nature d’angles morts… disons assez larges. Comment, après cela, s’étonner s’ils ne voient pas le mal qu’ils peuvent causer ? Je pense ici aux enfants dont l’avenir est gâché par des parents frustes, dont de multiples angles morts restreignent le champ de l’intelligence. Et comment expliquer sinon par l’étendue des angles morts du jugement la crédulité des citoyens aux approches des élections ? Voyez, en d’autres domaines, les effets qu’ont pu avoir les angles morts culturels. Certains de nos colonisateurs du xixe siècle ne se doutaient pas des angles morts que comportait leur politique. Souvenez-vous des propos de Jules Ferry1. Et encore, il était franc-maçon ! »
Me Beraud a approuvé et a poursuivi en faisant remarquer que certains angles morts, qui ne sont pas innocents, ne constituaient pas une gêne pour ceux qui en étaient affectés. « Sans vouloir tomber dans le sensationnalisme, voyez les informations qu’on nous déverse actuellement au sujet des EHPAD. Tout le monde sait depuis longtemps que certains établissements ne fonctionnent pas correctement ; mais cela arrange la société de ne pas savoir, de se comporter comme si quelque chose lui avait été caché, comme si elle ne voyait pas ». « Oh ! fit Gastinel, il n’est pas nécessaire d’accabler la société ; nous sommes assez forts pour rétrécir notre champ visuel quand ça nous arrange. Nous nous fabriquons des angles morts pour éviter ce que nous ne voulons pas voir, ce que nous ne voulons pas entendre, ni comprendre ». Poulenc remarqua, après avoir tourné longuement sa cuillère dans sa tasse de thé, qu’il serait prudent, avant de prendre des décisions importantes ou d’arrêter des positions de principe, d’avoir la curiosité d’examiner les angles morts qu’ils peuvent comporter. Ne serait-ce que pour s’assurer de leur incidence ultérieure sur nos jugements, nos comportements, ou nos affections.
Gastinel revint sur votre observation relative aux angles morts en période électorale. « Je ne peux pas croire, poursuivit-il, que ceux qui aspirent à la magistrature suprême et qui, quoi qu’en disent certains, sont tous intelligents, pensent que, sous leur impulsion, le pays parviendra à réaliser ce qu’ils promettent. Les angles morts ne manquent donc pas dans leurs propositions. Pour essayer de voter de façon à peu près raisonnable, je tente donc d’imaginer les conséquences inattendues, involontaires ou délibérément cachées, de ce qu’ils proposent… » « Et alors ? » fit Béraud. « Pour rester dans le domaine automobile, je vous répondrai que j’aimerais bien garder mes distances… Mais nous sommes dans un flot de véhicules qui vont trop vite, où la moindre embardée peut provoquer un accident ». « Je ne sais, dit Poulenc, si c’est ce que vous aviez en tête, mais la primaire populaire, qui vient de donner, sinon une légitimité, du moins une tribune à une personne dont les partis politiques de gauche se seraient bien passé, me paraît ressortir de la catégorie des embardées qui peuvent générer de graves accidents. Ce genre d’initiative est une machine de guerre contre la démocratie représentative qui est certes imparfaite mais qui évite que celui qui crie le plus fort ou qui a les plus gros bras l’emporte sur les autres ». « Je vous suis parfaitement, dit Béraud, mais je crains que ceux qui n’ont pas vu les travers de cette désintermédiation2 aient ouvert une nouvelle boîte de Pandore ». Mimiquet qui, jusque-là s’était contenté de comparer les bugnes de Savoie aux merveilles de Gascogne, s’invita dans la conversation en demandant si un mouvement comme la primaire populaire ne pouvait pas également être considéré comme une réaction à la façon dont les partis dits de gouvernement baissent les bras devant la technocratie. « Et pourtant ! fit Beraud. Nous avons besoin de politique dépassionnée ! Cedant arma togae !3 » « Ce qui veut dire ? » « Cela veut dire pour moi, à peu près, que la technocratie doit aider la raison à l’emporter sur la passion ». « Si vous voulez, mais qui comprend le langage des technocrates ? » reprit Mimiquet. « C’est un truc pour faire croire à ceux qui ne jargonnent pas comme eux qu’ils n’y connaissent rien ! Souvenez-vous des pédagos qui désignaient un ballon comme un « référentiel bondissant » et le crayon comme un « outil scripteur » ! « En cette année Molière, fit remarquer Beraud, cela ne nous fait-il pas souvenir du langage des médecins du xviie siècle dont il s’est moqué dans le Malade imaginaire, et qui n’avait d’autre objet que de masquer leur ignorance. Je n’irai pas jusqu’à dire que le langage technocratique ne vise pas à autre chose, mais on peut parfois penser que… »
Comme vous pouvez le constater, cher ami, vos considérations à partir d’une affichette collée sur un camion ont nourri les débats du Villard. !
Cordialement.

P. Deladret

  1. Discours à la Chambre du 28 juillet 1885
  2. Désintermédiation : en ce sens, marginalisation des corps intermédiaires, partis, syndicats, etc.
  3. Cedant arma togae : « Que les armes cèdent devant la toge ! », Ciceron.

Lettre du Villard – janvier 2022

Lettre du Villard

Le Villard, le 15 janvier 2022

Mon cher,
Je faisais part hier à nos amis du Villard des vœux que contenait votre belle carte et qui leur étaient également destinés. Mimiquet a noté que votre geste montrait en quelle estime vous nous teniez : « À 1,16 € le timbre, il faut vraiment avoir envie de dire aux gens tout le bien qu’on pense d’eux ! », grommela-t-il. « Quand je pense qu’en 58, il suffisait, lorsque j’envoyais une carte de colonie de vacances, d’un timbre à 17 francs, d’anciens francs, bien sûr, 17 centimes de franc, quoi ! »
Nous arrivions d’une belle balade en raquette dans le « Haut pays » et nous nous retrouvions autour du thé plus ou moins arrosé qui fait le charme de ces fins d’après midis. Me Beraud acquiesça à la remarque de Mimiquet mais fit remarquer, après avoir consulté Wikipedia, que le prix du timbre, en dépit des apparences, n’avait pas tellement augmenté en 60 ans puisque qu’en 1958, le SMIG Brut mensuel permettait d’acheter 1521 timbres à 17 francs alors que le SMIC Brut actuel nous donne encore un pouvoir d’achat correspondant à 1381 timbres à 1,16 €.
Mimiquet n’en voulut rien croire, avança que les bases de calcul ne devaient pas être exactes et que tel ou tel de ses amis l’avait convaincu que la Poste se moquait de nous. Cela m’a fait penser à ce que vous disiez l’autre jour de certains : « Ils sont indécrottables ! Quoi que l’on dise, quoi que l’on fasse, ils ne changeront pas d’avis ». Vous aviez alors en tête diverses personnes, qui, sur le sujet de la vaccination contre le Covid, restent droites dans leurs bottes en invoquant des arguments dont elles ne sont pas à même d’apprécier la pertinence. Ce qui vous gênait surtout était le fait qu’elles se retranchent essentiellement derrière les opinions de scientifiques dont la force provient principalement de leur capacité de conviction. « Cette forme de pensée, disiez-vous, nous renvoie au Magister dixit1 des scolastiques du Moyen Âge qui entendaient clouer le bec de leurs contradicteurs par la seule référence à l’autorité du maître ; c’est médiéval ! » Gastinel avait abondé dans votre sens ; il était allé plus loin en ajoutant qu’il y avait des « indécrottables », disons des gens bornés, en tout domaine et que c’était perdre son temps que de chercher à les faire changer d’avis. « D’ailleurs, dit-il, de façon générale, lorsqu’un de mes interlocuteurs tient des propos qui me paraissent stupides, je ne perds même pas mon temps à le contredire ».
Vous lui aviez alors fait remarquer que ce n’était ni gentil, ni charitable, et qu’en vous refusant à donner à autrui la possibilité de reconnaître son erreur, vous le laissiez s’enferrer. Gastinel s’en était tiré en disant : « En prenant de l’âge, vous verrez ! », autrement dit en opposant ce qu’il interprétait comme étant son expérience (et qui n’était peut-être que de la lassitude) à l’élan généreux de votre – relative – jeunesse.
Vous êtes revenu sur le sujet quelques jours après, en soulignant que lorsqu’on n’a pas à cœur de faire partager ses convictions, lorsqu’on ne cherche pas à éclairer le jugement des autres, c’est bien souvent parce qu’on n’accorde pas d’importance à leurs opinions, ou bien parce qu’on n’a pas, soi-même, de convictions fortes. Ne pas avoir de conviction n’est pas aussi rare qu’on pourrait le croire ; sur certains sujets, nous avons des certitudes « molles » ; nous croyons, mais pas trop ; nous ne risquerions pas notre vie, ni une rupture, ni une dispute pour essayer de faire partager ce que nous pensons. Mais ne pas chercher à faire partager ses convictions est aussi une façon de dire à l’autre que son avis ne vous intéresse pas ; c’est une marque de mépris, d’indifférence.
Votre voisin Poulenc, qui est maintenant de toutes nos balades et qui prenait le thé avec nous, se demandait en feuilletant le quotidien qui traînait sur la table s’il ne présentait pas d’autres symptômes de la même maladie d’indifférence. « Je ne me sens concerné pratiquement par aucun des articles que je survole ; en quoi ce qui se passe en Ukraine, dans un camp de migrants ou le nombre d’hospitalisés pour cause de Covid interfère-t-il avec mon existence, justifie-t-il que je lui accorde intérêt ? Quelle incidence ces évènements ont ils réellement sur ma vie ? Je peux me gargariser de mots et affecter de l’attention, mais qu’y puis-je ? Je peux prier, certes, décider d’écarter de mes choix possibles tel ou tel des candidats pour la prochaine élection présidentielle, bien sûr… Mais il y a tellement loin de la coupe aux lèvres ! Je ne me sens concerné que par les évènements qui me sont proches, qui me concernent personnellement… » « Décidément, mon cher, la greffe a trop bien pris ! », plaisanta Beraud, « Depuis que vous vivez au Villard, enchaîna-t-il, vous êtes devenu un véritable somewhere – Un somewhere ? s’enquit Gastinel – « Les somewhere sont les gens “de quelque part”. Ce sont, d’après David Goodhart2 qui les distingue des anywhere, des gens attachés à leur cadre, national, régional ; ils sont peu mobiles et parfois peu diplômés ; à eux s’opposent les anywhere, ceux de partout, qui s’expatrient facilement, voyagent beaucoup, pratiquent couramment la langue anglaise, des citoyens du monde en quelque sorte, à qui “rien de ce qui est humain n’est étranger”, du moins dans leurs propos ».
Poulenc a fait remarquer que ce clivage de la société, qui se substitue ou s’ajoute au clivage droite/gauche, était déjà en train de se mettre en place comme le confirme le fait qu’un film3 jugé trop populaire et sans doute bon seulement pour des lourdauds, n’a même pas été programmé à Paris ni dans les métropoles régionales. « Étonnez-vous, fit-il, que la société se fragilise lorsque les anywhere décident pour les autres, de ce qu’il jugent bon pour les somewhere ! ».
Alors ? Vous sentez-vous anywhere ou somewhere ? J’ai ma petite idée. Préparez-vous ; nous en parlerons lorsque vous viendrez en février !
Croyez en nos fidèles sentiments.

P. Deladret

  1. Magister dixit : « Le Maître (c’est-à-dire Aristote) a dit ». Sous-entendu : « Il n’y a pas à discuter ».
  2. Essayiste anglais, né en 1956 ; distinction tirée de l’essai Les Deux clans, la nouvelle fracture mondiale. 2019.
  3. Les Bodins en Thaïlande, plus de 1,5 millions d’entrées en quelques semaines.

Le conte pour Noël de Julot Ducarre-Hénage – décembre 2021

L’amateur de crèches

Crèches et santons emplissaient sa maison ; il ne se contentait pas d’en construire  une chaque année puis de ranger le tout jusqu’à l’an prochain. Non, il en laissait  quelques-unes en exposition dans sa maison et cherchait en permanence à étendre sa collection de santons. Lorsqu’on l’interrogeait, il concédait qu’il avait toujours aimé les crèches. Sans doute gardait-il ce goût du temps de son enfance, lorsqu’avec ses parents ils faisaient « le tour des crèches ». Ces visites occupaient une partie des vacances de Noël en un temps où on se satisfaisait d’aller dire bonjour aux diverses branches de la famille. Il restait bouche-bée devant les crèches éclairés « à la lumière noire » mais aurait pu rester en contemplation pendant des heures devant celles qui étaient animées. Son bonheur était monté d’un cran lorsqu’il avait découvert les « crèches blanches »1 qui faisaient sortir pour quelques jours la Sainte Famille de l’étable dans laquelle on l’avait confinée pendant des semaines. 

Il ne se lassait jamais. Il admirait le talent de ceux qui bâtissaient ces décors invraisemblables, ces univers de fantaisie, ces paysages dont parfois la minutie rappelait les petits jardins japonais (ou chinois, il n’avait jamais bien su) qu’il voyait chez sa grand-mère. Il aurait aimé pouvoir se blottir dans cet univers moussu qu’abritaient  les feuillages. Il suivait le Chasseur sur les restanques qui montaient haut dans les collines ou le Pêcheur dans la fraîcheur des cascades en papier d’argent. Il accompagnait le Berger dans la lande, le meunier qui poussait son âne, le laboureur  jusqu’à son mas et à son pigeonnier. Il rêvait à ce qu’aurait pu être la vie des personnages figés dans l’attitude que leur avait donné le santonnier, avant qu’ils viennent rendre hommage au nouveau-né ; il se demandait aussi ce qu’ils devenaient, si, passé le seuil de leur maison, ils retournaient simplement à leurs habitudes ou s’ils continuaient de refléter la grâce du regard qui avait dû les toucher.

Au fil des années, sa curiosité s’était aiguisée. Il était devenu un habitué des « Rondes de crèches », passant dans la même journée d’un village à un autre, pour retrouver , ici, la cueillette des olives, là, le ferrement du mulet, ailleurs le foulage du raisin. Son goût s’affina ; il en vint à trouver vulgaire le pittoresque complaisant, les vieillards trop chenus et la vétusté affectée des constructions. Il jeta son dévolu sur les beaux santons, ceux des maîtres d’Aubagne, bien sur, mais aussi sur les hauts santons d’église et sur les grands personnages habillés, comme ceux qu’on admire à Cruis2. Son émotion culmina lorsqu’il fit le voyage, pour ne pas dire le pèlerinage, à Cannes pour voir l’extraordinaire crèche musicale et animée du Suquet. Et puis, son intérêt déclina. Il avait eu la nostalgie de ce passé imaginaire où le temps, le soi-disant bon vieux temps, paraissait s’être arrêté, mais les représentations folkloriques l’avaient lassé. Son enthousiasme, en quelque sorte esthétique, avait fini par faire long feu.

Il avait prêté quelque attention aux crèches que l’aggiornamento d’une partie du clergé après le concile Vatican II permettait à certains fidèles d’imaginer avec une frénésie d’iconoclastes. Ce n’étaient qu’évocations de la misère du monde dans un décor de bidonville et il fut parfois étonné que l’Enfant-Jésus n’ait pas été remplacé par un santon à l’effigie de Che Guevara. Cela renvoyait peut-être au temps présent, mais il ne retrouvait pas l’émotion qu’il éprouvait autrefois devant ces évocations qui avaient désormais pour lui la saveur du paradis perdu. 

Un beau jour, il entra dans une chapelle où la Nativité qui avait été installée se trouvait résumée à la Sainte Famille qu’entouraient deux bergers déférents et quelques moutons. C’étaient de beaux santons d’église, anciens sans doute, dont l’expression le frappa. Il se rapprocha pour les examiner. Saint Joseph, debout, attentif, protégeait d’un regard ferme la femme et l’Enfant dont il avait accepté la garde. Sans doute ignorait-il alors, se disait notre ami, que sa mission s’achèverait lorsque l’Enfant commencerait la sienne. Il apporterait, c’était certain, sans familiarité, mais non sans affection, toute son attention, tous ses soins pour que s’accomplisse ce qui ne devrait rien à sa propre volonté.

Marie occupait un bât-flanc recouvert d’un manteau. L’humilité de son attitude disait toute sa reconnaissance d’avoir été choisie pour porter celui qui devait sauver les hommes du pêché d’Adam tandis que le bonheur de sa maternité éclairait son visage. Notre ami crut saisir dans son regard un peu de l’inquiétude qu’elle pouvait éprouver en sachant qu’elle était avant tout l’instrument du Tout-Puissant. Cet Enfant lui échapperait, sans doute, comme tous les enfants échappent à leurs parents. Se doutait elle qu’un « glaive de douleur » la transpercerait un jour ? Elle n’avait pas encore rencontré Siméon dont la prophétie lui apporterait l’inquiétude. En souriant, elle acceptait ce qui arriverait pour que les Écritures s’accomplissent. Le santon de l’Enfant Jésus, en revanche, intrigua notre amateur de crèches. Bien emmailloté dans une mangeoire, le nouveau né ne souriait pas aux anges en agitant ses menottes comme le font souvent les « Petits Jésus » de la Foire aux santons. Un léger sourire flottait certes sur ses lèvres, mais il ne regardait ni Marie, ni Joseph, ni même les moutons qui eussent pu l’amuser. Il était, en quelque sorte, déjà dans sa mission, dans son histoire, ailleurs et au-delà, hors de la famille qui accueillait sa naissance, et du temps dans lequel se déroulerait sa vie d’homme.

Notre amateur de crèche rentra chez lui, surpris par les remarques qu’il s’était faites en contemplant ces santons. Non, ces personnages n’étaient pas de simples objets de décoration ! Et même, à bien y regarder, la crèche n’était pas un spectacle de divertissement ! Il y avait peut-être dans ces modestes représentations – plus ou moins sérieuses ou folkloriques de la Nativité – quelque chose qui les rattachait aux vitraux édifiants du passé. La crèche n’était-elle pas un Évangile vivant ? Il en fut tout retourné.

Et c’est ainsi qu’il commença sa collection de crèches.

JDH

  1. Crèche blanche : dans le pays d’Aix, mise en scène, devant un simple drap blanc (de là son nom ) pendant une semaine après la Chandeleur, de la présentation de Jésus au Temple, réunissant la Sainte Famille, le Grand prêtre, Anne et Siméon
  2. Cruis : commune du Pays de Forcalquier qui possède des santons du XIXème siècle inscrits à l’Inventaire supplémentaire des Monuments historiques.

Lettre du Villard – novembre 2021

Lettre du Villard

Le Villard, le 15 novembre 2021

Mon cher,
Depuis votre départ du Villard, nous voyons chaque jour se rapprocher un peu plus de l’hiver ; quand vous avez fermé votre maison, la plupart des arbres portaient encore leurs feuilles parées des chaudes couleurs de l’automne, mais deux jours de pluie les en ont dépouillés. Nous voici pour quelques semaines réduits aux tons bruns, gris et vert sombre qui font penser, avec un peu d’imagination, qu’on a tendu ici et là des filets de camouflage. Heureusement, la neige ne quitte plus les hautes pentes de la vallée et, jour après jour, descend vers le Villard.
Vous le savez, j’aime beaucoup cette période, que ma femme – et elle n’est pas la seule ! – trouve tristounette ; la diminution des jours, de la lumière et des activités suscitent chez moi un certain apaisement, une sorte de détachement du monde qui me font apprécier les charmes de la vie intérieure. Il y a un temps pour tout, lit-on dans l’Ecclésiaste (3, 1-15), et il est regrettable qu’on l’oublie aussi volontiers, qu’on ne pense pas à aménager des plages dans sa vie, même si la sagesse populaire nous recommande de faire « chaque chose en son temps ». Je ne suis pas certain que cette impatience soit propre à notre temps, même si le « Tout, tout de suite » lancé en Mai 68 a frappé les esprits. Était-on plus patient chez les Grecs ou au Siècle des Lumières ? Je ne le crois pas, mais il y avait alors une structure sociale telle qu’on envoyait les excités jouer dans la cour avec les enfants. Ou qu’on leur coupait la tête, ajouterait Mimiquet, qui, soit dit en passant, vous maudit d’avoir planté tant d’arbres feuillus sur votre terrain car chaque année le volume de feuilles qu’il doit ratisser s’accroît. Il s’efforce de dissuader vos voisins, les Poulenc, qui, tels les agriculteurs de rencontre dont se moque Flaubert1 attendent scrupuleusement le 25 novembre (« À la Sainte Catherine, tout bois prend racine ! ») pour planter un érable.
Nous sommes montés l’autre jour au Défend avec Gastinel, Beraud et Poulenc pour en rapporter, avant que la neige arrive, la mousse et le feuillage que nous destinons à la crèche de notre chapelle du Villard. L’ami Gastinel s’était mis en tête d’essayer de nous convaincre que l’expression « En même temps » qu’utilise souvent le président de la République se rattachait à la même forme de pensée impatiente, en ce sens qu’elle lui paraît induire un refus de hiérarchiser des priorités. Me Béraud pense, au contraire, que c’est l’exposé d’une méthode qui consiste à tenter la synthèse entre une thèse qui ne peut être admise en l’état et une antithèse qui n’est pas plus recevable. Je ne suis pas certain que Gastinel ait été réellement convaincu que ce qui en résulte puisse être considéré comme la résolution réelle de thèses opposées.
Beraud a poursuivi sa réflexion en relevant que le « Tout, tout de suite » inspirait de façon peut-être excessive ceux qui s’indignaient devant les résultats de la COP 26 qui vient d’avoir lieu à Glasgow. « On comprend bien, disait-il, qu’il faille faire des efforts pour réduire au plus vite le réchauffement de la planète, mais on ne peut faire l’économie de la réflexion sur ce que les mesures que certains préconisent peuvent produire dans les domaines économiques, sociaux ou politiques. La multitude d’organisations qui veulent le bien de la planète n’ont pas toutes les mêmes motivations et on comprend que les gouvernements, quand bien même ils seraient d’accord sur le but à atteindre (ce qui reste à démontrer), tiennent à conserver le contrôle des moyens qui sont réclamés à cor et à cri ». J’allai dans ce sens, en mentionnant, pour mémoire en quelque sorte, que les régions les plus pauvres de la planète devaient sans doute se boucher les oreilles lorsqu’elles entendaient des O.N.G. des pays riches préconiser la décroissance et que l’opacité de certaines organisations ne permettait pas d’être certain que leur indignation n’était pas télécommandée. « Vous voyez bien, intervint Poulenc, que les plus dogmatiques, les plus sectaires, sont des gens qui ont investi le terrain de l’écologie qu’ils utilisent comme un Cheval de Troie pour dynamiter nos sociétés occidentales. Cela ne veut pas dire que les questions soulevées sont sans objet, mais ce qui me gêne est qu’à côté de ces mouvements d’agitprop2 il y ait tant de braves gens, sincères, et brûlant du désir d’exemplarité, mais manipulés comme les marionnettes dans le théâtre de Guignol, qui ne cessent de pousser les gouvernements à adopter des dispositions à mon sens parfois discutables qui pénalisent nos entreprises face à la concurrence des pays qui contrôlent les ficelles et tirent profit des handicaps dont nous nous sommes chargés… » « Je vous rejoins, dit Gastinel, à cette nuance près que les personnages de Guignol sont des marionnettes à gaine et non des fantoches animés par des fils… Mais, soit ! On voit bien que le modèle occidental, qui, à un moment de l’Histoire, disposait des moyens d’influence sur l’ensemble de la planète, veut être éradiqué par ceux qui l’auraient certainement fait plus tôt s’ils en avaient eu les moyens, mais aussi par certains de ceux qui en sont l’expression ; voyez les dégâts que cause la cancel-culture3 dont on commence seulement maintenant à percevoir les effets destructeurs ».
« J’aimerais bien que s’expriment sur le sujet les candidats déclarés ou supposés à l’élection présidentielle du mois d’avril, glissa Beraud. vous me permettrez d’ailleurs de me demander si un parallèle ne pourrait pas être tenté entre les préoccupations affichées par la classe politique d’aujourd’hui et les débats des religieux byzantins qui en 14, au moment où les Turcs entraient dans Constantinople, s’interrogeaient sur le sexe des anges ».
Nous étions de retour au Villard ; les flocons voltigeaient autour de nous. Puissent-ils tenir ! Nous pensons déjà à votre venue, savez-vous ?
Avec toute notre amitié.

P. Deladret

  1. Bouvard et Pecuchet, roman de Gustave Flaubert, 1881.
  2. Agitprop : Propagande émotionnelle et provocante ; terme issu du monde bolchevique.
  3. Cancel-culture : pratique consistant à vouer aux gémonies les personnes ou groupes qui sont auteurs d’actes ou de comportements que n’admettent pas d’autres.

Lettre du Villard – octobre 2021

Lettre du Villard

Le Villard, le 15 octobre 2021

Le Villard, le 15 octobre 2021
Cher ami,

Nous sommes ravis d’apprendre que votre petite famille viendra au Villard pendant les vacances scolaires. L’automne est cette année doux et coloré. Si le froid n’arrive pas trop rapidement, nous pourrons tenter de ramasser des champignons. Vous ferez aussi la connaissance des Poulenc qui viennent d’acheter la maison de Pelotier et qui entendent y vivre à l’année.
Ce couple est d’un commerce agréable. Nos idées sont assez proches sur bien des sujets. Ce sont cependant des gens de certitude, qui sont assurés de ce qu’ils pensent et de ce qu’il faut faire. Vous connaissez naturellement des gens comme ça, qui ont un avis sur tout. Je les admire parfois d’être, comme on dit, droit dans leurs bottes, tant il m’est difficile de prendre un parti trop tranché. Il faut savoir, me direz-vous, distinguer dans les divers aspects d’un sujet celui qui est essentiel pour nous et, dès lors, cesser de le tourner sous tous les angles. Vous conviendrez cependant que certains se déterminent souvent sans même avoir pris le temps de l’examen. Sans avoir pris le temps… ou parce qu’ils craignent d’avoir à sortir de leur « zone de confort ».
Ce qui se passe actuellement dans et autour de l’Église à la suite du rapport de la CIASE illustre bien cette attitude. Les uns s’arc-boutent sur l’idée que les conditions que l’Église demande aux prêtres d’accepter peuvent conduire à des crimes, ou du moins à des désordres. D’autres soutiennent mordicus que c’est le mode de fonctionnement de l’institution qui explique que ces crimes aient pu rester cachés et impunis. Tout un chacun a finalement un avis qui dépend moins du sujet que de ses propres a priori. Et cela ne se réduit pas au seul domaine que nous évoquons ; regardez l’art, la politique… Mais je m’égare.
Nous avions hier improvisé un petit gaudeamus autour de brochettes de petits oiseaux que Mimiquet nous avait offertes et dont nous nous délections en évitant de nous interroger sur leur provenance. La conversation a naturellement fini par rouler sur cette affaire. À Gastinel, qui entendait qu’on reconnaisse à l’Église le mérite d’avoir balayé devant sa porte, les Poulenc, ont objecté qu’en instituant la CIASE, l’épiscopat s’était aventuré au-delà de son domaine d’expérience. Mimiquet était convaincu qu’en n’ayant pas réagi plus tôt, l’institution s’en est faite complice et que la Réforme de Luther avait eu lieu pour moins que ça. Il a fallu Beraud pour calmer le jeu ; « on peut distinguer, dit-il, ce qui est du domaine de la croyance et ce qui est de la sphère de la religion. Ce en quoi croient les chrétiens n’est pas mis en cause par ce qui fait scandale… Il n’en va pas de même de l’institution qui entend, en quelque sorte, mettre en œuvre cette croyance, ni des hommes qui la composent. Le fait qu’une frange de ceux-ci soit indignes et que celle-là n’ait pas toujours été à la hauteur de sa mission, n’affecte pas, à mes yeux, le bien-fondé de la croyance. On comprend cependant que ceux qu’elle dérange ne se privent pas d’entretenir la confusion  »
Ces débordements font penser au mot du philosophe Alain sur la démocratie, qui serait un mode de gouvernement à réserver aux dieux, simplement parce que l’homme est imparfait. Le but à atteindre est incontestable, mais on sait ce que sont les moyens… Et le problème est qu’on oublie souvent la fin en se laissant obnubiler par les moyens, qui, à leur tour, deviennent une fin. Le nouveau curé de la vallée, venu découvrir la chapelle du Villard, nous exhortait justement dans son sermon à nous garder de confondre la fin et les moyens. Il prenait pour exemple la perte du marché de sous-marins que la France devait vendre à l’Australie, se demandant si ce n’était pas une occasion pour reconsidérer la vocation de notre pays. Il faut pouvoir se défendre, bien sûr, mais pour amortir, en quelque sorte, le coût de l’armement, on se met en devoir de le faire partager par d’autres et on s’installe dans un statut de marchand d’armes… Gastinel ne partage pas, bien sûr, cette opinion, car pour lui, la Défense n’a pas de prix, mais Beraud lui a fait remarquer que ce statut de marchand d’armes n’était pas précisément celui qu’on pourrait attendre d’un État qui se targue d’être l’héritier de l’esprit de 1789. Poulenc, qui a fait carrière dans l’industrie, pense qu’il devient urgent de ne plus se satisfaire de l’exercice habituel d’incantation en faveur de la réindustrialisation du pays. La désindustrialisation et les retards technologiques accumulés depuis un demi-siècle font que nos capacités techniques sont limitées et concentrés dans quelques niches. « Je vous crois, fit Mimiquet ; nos ordinateurs sont chinois, mais nos brouettes sont françaises… Voyez les Suisses ! Ils ont su conserver une industrie. Sans parler des Allemands, des Italiens, qui ne sont pas des farceurs ! » Poulenc considère qu’il faut faire renaître une culture industrielle qu’on a laissée perdre. C’est la première condition pour faire repartir l’emploi. Parce que nos industries fermaient l’une après l’autre, on a feint de croire qu’on pourrait transformer des « cols-bleus » en « cols-blancs ». Mais, comme, en même temps, on a laissé par démagogie décliner le niveau de l’enseignement (voyez où nous nous trouvons dans le classement de Shanghaï !), nous sommes submergés d’individus qui brillent plus par leurs prétentions que par leur qualification.
Vous pensez sans doute : « Pourquoi voulez-vous que ce soit simple ? Le monde est naturellement complexe, inorganisé, fait d’aspirations antagonistes… L’homme voudrait bien s’approcher de Dieu au point de se fondre en Lui, mais, dans sa démarche, il se perd souvent en route, ce qui nous renvoie au drame que vit l’Église en ce moment ». N’oublions pas, malgré tout, que nous avons une boussole !
Nous ne pourrons faire autrement, n’est-ce pas, qu’en parler lorsque vous serez au Villard ; dites-moi par téléphone quand vous arriverez pour que je prépare le chauffage de votre maison. Ma femme a prévu pour fêter votre arrivée une soupe d’orties. Il faut bien vous connaître pour vous la proposer !
Nous vous assurons de nos sentiments les plus cordiaux.

 

P. Deladret

Lettre du Villard – septembre 2021

Lettre du Villard

Le Villard, le 15 septembre 2021

Mon cher,
Est-ce l’effet de la rentrée ? Votre dernière lettre nous donne à penser que vous êtes un peu perturbé par ce que peut devenir la société imparfaite dans laquelle nous ne nous sentons finalement pas mal.
Votre retour au travail vous fait, par exemple, vous interroger sur l’effet que peut avoir l’amplification du télétravail dans la vie des gens. Vous redoutez que le monde des employeurs, privés ou publics, n’y voit l’opportunité d’instaurer des politiques de rémunération plus accommodantes pour lui, d’influencer les cultures d’entreprise, de bousculer les hiérarchies, d’accentuer les clivages entre ceux qui télétravaillent et les autres ; vous vous demandez aussi quelles conséquences cela peut avoir sur la vie d’un couple ou d’une famille où les enfants s’en vont à l’école alors que les parents restent en pyjama devant leurs écrans… Il va bien falloir s’y habituer, mais, vous avez sans doute raison, ce n’est pas le télétravail qui va rendre notre société plus solidaire.
Les nouvelles du Villard sont plus agréables ; la maison de Pelotier, qui était à la vente depuis des années, vient d’être achetée par un couple de retraités, qui déclarent vouloir s’y retirer. Vous aurez ainsi des voisins proches. Ces braves gens fuient, disent-ils, la grande ville et sa soi-disant « boboïsation » où le côté bohème fauché l’emporte souvent sur le côté pseudo-bourgeois. Avec les amis du Villard venus prendre le café, nous commentions hier leur installation. Nous espérons qu’ils résisteront à l’hiver et au retirement qu’il faut aimer pour l’accepter. Ils ne seraient pas les premiers à ne pas avoir pris la mesure de ce qu’implique un tel choix. Nous sommes tous plus ou moins ainsi et, à l’instar de César lorsqu’il a franchi le Rubicon, nous ne savons vraiment ce que nous avons fait que lorsque nous ne pouvons plus reculer. Il y a cependant des exceptions, des circonstances où ce qui se passe était plus que prévisible.
Ainsi Gastinel rappelait-il le départ précipité des troupes américaines d’Afghanistan en raillant l’invraisemblable myopie dont avaient été affectées les opinions publiques occidentales ; « Qui pouvait sérieusement croire que la débâcle n’était pas inéluctable, que l’armée afghane était en mesure de contenir les Talibans ? Les bons esprits n’ont eu de cesse de nous démontrer qu’elle résisterait, puis qu’elle ne se repliait que pour mieux rebondir ; au bout du compte, les plus chanceux ont pu prendre l’avion ». « Les exemples, poursuivit Béraud, ne manquent pas de situations absurdes, simplement parce qu’on a ignoré délibérément la réalité, par sottise ou par principe ».
Mimiquet, venu ratisser les feuilles de votre tilleul, et qui fumait un de ses infects cigarillos, s’invita dans la conversation en soulignant qu’on oublie trop que la réalité ne se plie pas aux idées. Il a cité en exemple l’information qu’il avait lue dans la presse selon laquelle une des causes majeures des feux de forêt de cet été serait la suppression des cendriers dans les voitures. De ce fait, les automobilistes jettent les mégots incandescents par les portières. « On veut, continua-t-il, empêcher les gens de fumer en enlevant les cendriers mais on s’interroge pas sur ce que sera le comportement de ceux qui continuent. Je ne serais pas surpris que pour supprimer les jets de cigarettes, on impose maintenant des glaces fixes ! » Et il lança son mégot dans le tas de feuilles qui peinait à prendre feu.
Ces inconséquences me font penser, glissa Béraud, au mot de Bossuet, dans son Histoire des variations des églises protestantes, qu’un politicien habile a récemment adapté à ses idées. Il a transformé « Dieu se rit des prières qu’on lui fait pour détourner les malheurs publics, quand on ne s’oppose pas à ce qui se fait pour les attirer », en « Dieu se rit des hommes qui déplorent les effets dont ils chérissent les causes ». Ceci dit, je doute que, quelle que soit la cause d’un de nos malheurs, Dieu s’en rie.
« Revenons aux Talibans, reprit Mimiquet. Que craint-on d’eux ? Ils ne font que mettre en pratique les préceptes de leur religion. Qu’ils tiennent directement d’Allah ! Et ce qui est révélé ne se discute pas, non ? Ils veulent le salut des gens, c’est ainsi ! Qui sommes-nous pour le leur reprocher ? Regardez ce qu’a fait l’Église lorsqu’elle avait les moyens d’imposer sa conception de la Révélation. Leur conviction fait leur force ! » – « Tu pourrais peut-être rajouter, releva Gastinel, que si les islamo-monarchies du Golfe ne leur tenaient pas la main, la force de conviction des Talibans serait sans doute autre. Enfin… rien ne t’empêche d’aller chercher ton salut chez eux. Peut-être ainsi percevras-tu la distance qu’il peut y avoir entre l’énoncé d’une révélation et son interprétation ».
Béraud s’est alors lancé dans une déclaration emberlificotée d’où il ressortait que, s’il était certain qu’une transition écologique rapide permette d’assécher les ressources de ces pétromonarchies qui financent le terrorisme, il serait prêt à voter écolo ! Gastinel a douché sa foi de néophyte en lui rappelant que les Occidentaux, cornaqués par l’angélisme béat de quelques-uns et la duplicité de quelques autres, les avaient depuis longtemps laissés se constituer une pelote dans d’autres secteurs.
Je ne sais ce que vous en pensez, mais j’ai l’impression que notre monde se désintéresse de plus en plus facilement des conséquences de ses actes, que ce soit dans les domaines familiaux, environnementaux, voire politiques. Qu’un sot soit inconséquent est dans l’ordre des choses mais que des sociétés qui ne comptent pas que des sots se refusent à voir ce qui peut advenir passe l’entendement. J’en veux pour exemple la mise en examen de l’ancienne ministre de la Santé par la Cour de Justice de la République  ; peut-être l’incrimination n’est-elle pas infondée, mais où va-t-on, car si les juges ont la possibilité de sanctionner les politiques, qui contrôlera les juges ?
Il est vraiment dommage qu’Audiard ne soit plus là pour proposer sur le sujet une réplique nonchalante et gouailleuse au Belmondo que vous aimiez bien et qui vient de tirer sa révérence.
Dites-nous, vite, pour nous réjouir, que vous viendrez au Villard pour la Toussaint !
Avec toute notre amitié.

 

P. Deladret

Lettre du Villard – août 2021

Lettre du Villard

Le Villard, le 15 août 2021

Bien cher ami,
Nous sommes heureux d’apprendre que votre voyage de retour samedi dernier n’a pas été perturbé par ces manifestations où se retrouvent des centaines de milliers de personnes qui refusent de se faire vacciner contre ce virus qui est en train de dynamiter notre société – ou qui entendent ne pas être obligées de le faire. Sur quoi cela débouchera-t-il ? Vous vous souvenez sans doute de cette soirée où Gastinel et Beraud se sont opposés sur le sujet ; il a fallu tout votre humour pour les calmer avec une formule anglaise qui les a désarçonnés ; le temps qu’il leur a fallu pour décrypter « Let’s agree to defer »1 leur a permis de retrouver leur calme. Il n’empêche qu’on ne peut écarter le risque que la frange de l’opinion publique qui exprime son désaccord au sujet de la vaccination ne fasse pas le lit d’autres exaspérations qu’engendrent des sujets comme l’extension des ZFE2.
Notre cénacle du Villard était réuni hier chez nous car le rafraîchissement du « fond de l’air » nous avait empêchés de déjeuner dehors. Mimiquet, qui revenait d’une cueillette au génépi, s’est déclaré prêt, lui aussi, à saisir l’étendard de la révolte en apprenant qu’un arrêté préfectoral en limitait le ramassage. Me Beraud n’a pas eu de peine à le convaincre qu’il ne fallait pas tout confondre, que les mécontentements des uns et des autres n’avaient pas de cause commune, mais a convenu qu’ils pouvaient s’ajouter et qu’un état dont le chef venait de se faire gifler dans la rue paraissait mal armé pour tous les contenir. Gastinel rétorqua que cette anecdote était peut-être sans réelle portée politique en rappelant qu’en 1899 Émile Loubet3 avait bien reçu sur son haut-de-forme un coup de canne du baron de Christiani sans que cela fasse trembler la République. « Certes, certes », convint Beraud, « mais en ce temps-là le Président apparaissait aux courses d’Auteuil coiffé d’un huit-reflets et non sur les réseaux sociaux en tee-shirt noir ». Mimiquet qui n’avait plus entendu parler de Loubet depuis le certificat d’études remarqua que le coup de canne reçu par Loubet montrait que le huit-reflets ne confortait sans doute pas plus la fonction présidentielle que le tee-shirt. « Je ne suis pas loin de penser comme vous », intervint Beraud, « car ce qui importe, c’est l’opinion qu’on a de la personnalité, du caractère, de l’expérience de celui qui est sous le huit-reflets ou dans la chemise ». « Si vous voulez », enchaîna Gatimel « mais je serais surpris que le résultat de l’élection présidentielle du printemps prochain dépende vraiment de l’opinion qu’auront la majorité des électeurs de la réelle personnalité de celui qui obtiendra le plus de voix. Les gens, bien souvent, ne votent que pour ceux qui tiennent les propos qu’ils veulent entendre ».
Je n’ai pas cru nécessaire de renchérir, aussi me suis-je contenté de souligner qu’un paramètre important serait le taux de participation, et donc d’abstention, l’exemple des élections régionales de juin dernier étant un désastre pour la démocratie. « Croyez-vous ? » interrogea Beraud, « je me demande au contraire si ces résultats ne montrent pas que notre société est parfaitement mature. Je m’explique ; je me plais à penser – pour m’amuser, je vous rassure – qu’une majorité de personnes inscrites sur les listes électorales ne se sont pas déplacées parce qu’elles considéraient que les marges d’actions sont tellement faibles que peu importe qui détient la majorité et qu’il n’est pas nécessaire de tenter de modifier des équilibres instables ; la gauche ne redistribue plus, la droite n’assume pas ses idéaux et tout le monde fait la même tambouille. J’exagère peut être un peu ». Mimiquet rappela que le problème n’était pas nouveau en fredonnant l’air de Clairette de la Fille de Madame Angot 4 « C’n’était pas la peine, (bis) , non pas la peine assurément, de changer de gouvernement ! ».
J’ai glissé que le taux de participation n’était qu’une des expressions de la vitalité démocratique d’un état et que la pluralité des options entre lesquelles un choix pouvait être fait en était une autre. Gastinel est venu m’appuyer en relevant qu’un taux de participation particulièrement élevé n’était pas nécessairement le signe d’une grande vitalité démocratique et qu’il suffisait de voir ce qui se passait dans les pays où la démocratie n’est que de façade, autrement dit l’essentiel des pays de culture non-européenne, pour en être convaincu. « Regardez la Chine ! » continua-t-il. « Xi Jinping a été réélu en 2018 avec 99,66 % des votants ! ». Me Beraud releva qu’on savait très bien ce qu’il en était de la démocratie dans ce pays – qui ne l’avait jamais connue – mais que, dans ce cas précis, il fallait être un peu fair-play et ne pas mésestimer le fait que le parti communiste qui célébrait cette année son centenaire était arrivé à faire en un siècle de la Chine le deuxième pays le plus riche du monde s’il faut en croire le FMI. « … et sans doute aussi, persifla Mimiquet, les Chinois qui lui fournissent les chiffres »… Gastinel s’exclama : « On ne joue pas sur les chiffres avec les médailles obtenues cette année aux J.O. de Tokyo ! Les chinois sont deuxièmes et talonnent les États-Unis pour le nombre de médailles d’or ! Le jour où les chinois s’occuperont sérieusement du Tour de France, ils ne se contenteront plus de finir lanterne rouge comme Ji Cheng en 2014 ». « Espérons, crut bon d’ajouter Mimiquet, que lorsqu’ils lanceront leur Tour de Chine, ils prévoiront des courses en relais ! ».
Il vous reste encore quelques jours, je crois, pour préparer votre rentrée effective. Vivez les pleinement. « Ce qui sauve », comme le confesse Guillaumet à St Ex dans Terre des hommes, « c’est de faire un pas. Encore un pas ».
Avec toute notre amitié.

 

P. Deladret

  1. Nous sommes d’accord sur le fait que nous ne sommes pas d’accord.
  2. Zones à Faible Émission, qui doivent avoir pour effet d’interdire l’utilisation des véhicules à moteur diesel dans des délais assez brefs.
  3. Émile Loubet, président de la République de 1899 à 1906.
  4. Opéra-comique de Charles Lecoq, 1872.

Lettre du Villard – mai 2021

Lettre du Villard

Le Villard, le 15 mai 2021

Le Villard, le 15 mai 2021
Cher ami,
Nous étions hier à table avec Mimiquet venu faucher votre pré ; nous l’avions retenu à déjeuner (retenu, c’est façon de parler, car il n’avait pas fallu trop insister pour qu’il accepte notre invitation) lorsque le facteur nous a remis votre lettre. Nous avons eu ainsi confirmation que votre petite famille traverse sans encombre les embuscades que le virus nous tend depuis dix-huit mois. Nous commençons enfin à espérer que, dans quelques semaines, nous retrouverons une existence à peu près normale. Je vous concède que, dans notre bout du monde, notre vie quotidienne n’a pas été trop affectée par ces restrictions apportées à notre liberté ; tout au plus grogné-je lorsqu’il me faut porter ce litham1 prophylactique pour aller acheter le pain.
Il semble résulter des conversations du café du commerce que nous tenons sans désemparer avec Gastinel et Beraud – vous connaissez le niveau de compétence épidémiologique de ce cénacle ! – que l’effet cumulé des vaccinations et de la progression de l’immunité collective devrait vous rendre possible sans trop de risque le franchissement des territoires peut-être encore infestés qui nous séparent.
J’ai bien aimé, dans votre dernière lettre, votre rapprochement entre les difficultés que rencontre un citoyen pour savoir ce qu’il doit penser de tel ou tel sujet de la vie publique soumis au vote démocratique et celles que nous éprouvons pour nous former une opinion sur tel ou tel aspect qui touche au Covid. La prolifération d’avis plus ou moins autorisés, notez-vous, a permis au moins une chose, la renaissance du terme « ultracrépidarianisme »2 dont la paternité reviendrait à l’auteur latin Pline l’Ancien et qui aurait été exhumé en 1819 par un critique littéraire anglais. Il faut pourtant bien admettre que, comme le Bourgeois gentilhomme qui faisait de la prose sans le savoir, nous faisons tous de l’ultracrépidarianisme à notre insu. De quoi s’agit-il ? Eh bien l’ultra (etc.) est le comportement qui consiste dans le fait de donner son avis sur des sujets pour lesquels on n’a pas de compétence. L’exercice de la démocratie, nous avons eu l’occasion d’en parler, nous voue souvent à ce travers ; je me plais cependant à penser que, si nous le voulons, les informations que nous allons rechercher, les analyses que nous prenons parfois la peine de lire et, pourquoi pas, le débat qu’animent les partis politiques, peuvent nous aider à y voir plus clair.
Vous savez que nos amis n’ont pas tous la même opinion de la démocratie. Gastinel serait prêt à porter son regard ailleurs. Les commémorations, en ce mois de mai, du bicentenaire de la mort de celui qui s’est autocouronné sous le nom de Napoléon Ier, lui ont fait redécouvrir certains aspects d’une histoire dont il privilégiait jusqu’alors d’autres aspects. Il révère désormais en lui celui qui sut mettre un terme à l’anarchie dans laquelle glissait le pays à la suite de la Révolution. Et, dans la foulée, et pour les mêmes raisons, il sait trouver des excuses à Thiers qui, il y a cent cinquante ans ce mois-ci, a eu la main un peu lourde pour mettre fin à la Commune. Je n’ai pas osé lui demander s’il s’associait à la lettre ouverte « Pour un retour à l’honneur de nos gouvernants » que des militaires haut gradés ont adressée au Président de la République, pour dire que le pays court à l’abîme et qu’il devient urgent que les politiques reprennent la situation en main. C’est l’ami Beraud qui a abordé la question, en relevant que l’affaire n’aurait sans doute pas fait tout ce foin, si l’on peut dire, si les signataires n’avaient pas été des officiers généraux, déclarant s’exprimer au nom d’une armée qu’une partie du pays estime en délicatesse à l’égard de la démocratie. Depuis des années, souligne Beraud, des enseignants à la retraite publient des livres qui disent la même chose, des intellectuels s’alarment, on euphémise les délits un peu gênants en « incivilités » , des élus parlent de « zones de non droit », sans que cela provoque de réactions sérieuses. Si les problèmes que ces militaires soulèvent n’ont pas l’importance qu’ils leur accordent, s’ils sont injustement alarmistes, il faut le démontrer sans se contenter de le dénoncer, ne serait-ce que pour apaiser le pays. Et sans attendre. Et si les problèmes soulevés ne sont pas sans fondement, on ne peut pas se contenter de pousser la poussière sous le tapis, comme cela paraît avoir été fait depuis des décennies.
Mimiquet, qui était reparti faucher, rentra en coup de vent pour nous dire de venir voir une harde de bouquetins descendus des hauteurs et qui humaient les pierres à sel que Derbez avaient déposées en limite de votre pré avant de les monter aux estives. C’est dire le froid qui règne encore là haut ! En entendant les derniers mots de la conversation, il nous demanda si pousser la poussière n’était pas la seule solution, lorsqu’on n’avait à sa disposition ni balai, ni aspirateur. Après tout, continua-t-il, les politiques qui se succèdent se retrouvent peut-être dans le constat qu’il faut « faire avec » pour conserver une certaine cohésion au pays ; alors, on croise les doigts en essayant de se convaincre que le pire n’est pas toujours certain. Le problème, conclut-il en sortant, c’est lorsque le tapis n’est plus assez épais pour dissimuler le tas de poussière.
Les questions que vous abordez dans votre lettre, à propos de l’élection présidentielle de l’an prochain, et que j’ai aussitôt partagées avec nos amis, aident peut-être à donner un autre éclairage au sujet. Le président actuel et probable candidat, écrivez-vous, a été élu avec la volonté de dépasser les cadres habituels, notamment le clivage traditionnel droite/gauche et en s’aidant du discrédit qui affecte ce qu’on appelle les « partis de gouvernement ». Vous vous demandez si cette martingale peut durablement produire l’effet attendu. Je n’ai pas encore d’opinion bien arrêtée sur le sujet. À mes yeux, cependant, ces partis avaient un avantage, qui réapparaîtra sans doute, celui de capter, représenter et canaliser la multitude d’exigences qui s’expriment aujourd’hui dans un brouhaha assourdissant. Je doute que les aspirations des groupes sociaux qui à tel moment se sont retrouvés dans tel parti de droite ou de gauche changent vraiment. Les riches, dites-vous, ont besoin d’une droite pour perdre le moins possible de leurs acquis et la gauche a vocation à accueillir ceux qui ont un égal besoin de voir réduites les inégalités Penser que cette opposition puisse disparaître vous paraît relever sinon du calcul du moins de l’incantation.
L’effacement des partis « classiques », poursuivez-vous, qui n’ont su ou pu répondre aux attentes de leur électorat a-t-il ou non favorisé l’émergence de courants qui entendent faire aboutir des exigences sectorielles ? Sans doute, mais on ne peut toujours imputer à ces courants les faits qu’on pousse sous le tapis et qui sont vraisemblablement à mettre au compte de ceux qui ne veulent pas de la société existante.
Le reproche que vous adressez aux grands partis de trahir la démocratie en ayant donné à ses ennemis les moyens de la détruire a ravi Gastinel. Il n’a cependant pas poursuivi sur le sujet et s’est contenté d’avancer que ce que ce que nous vivons était la preuve manifeste de l’existence de la Divine Providence puisque, malgré tout ce qui se passe, le pays continue cahin-caha de fonctionner. Je n’ai su s’il plaisantait. Beraud a donné une interprétation plus sibylline en citant Galilée « E pur, si muove ! »3
Venez vite nous retrouver. Nous avons besoin de la distance que vous prenez pour observer notre monde. L’ombre légère des bouleaux tamise les premières ardeurs du soleil et les feuillages des différents arbres ont chacun un ton de vert particulier. ; tout cela donne à la vallée un relief que le plein été estompera. Gastinel trouve à l’ensemble une tonalité Vert Empire, bien sûr ! alors que Beraud penche plutôt pour le vert de Schweinfurt4, connu de lui seul… Lorsque vous serez au Villard, il sera trop tard pour que vous puissiez départager nos amis sur ce point. Mais vous aurez assez d’occasions d’arbitrer leurs chamailleries.
Dites-nous quand vous comptez arriver pour que je demande à Mlle Reynaud de venir préparer votre maison.
Et soyez assuré de nos sentiments les meilleurs !

P. Deladret

  1. Litham : voile couvrant la partie inférieure du visage chez les Touaregs.
  2. Pline rapporte (Histoire naturelle 5-36) que le peintre Apelle aurait lancé à un cordonnier qui, après lui avoir fait remarquer que la chaussure d’un sujet d’un de ses tableaux était mal dessinée – ce que le peintre avait admis – se permettait de critiquer d’autres aspects : « Cordonnier, ne juge pas au-delà de la chaussure (crepida en latin) ».
  3. Et pourtant elle (la Terre) tourne : aurait été marmonné par Galilée après qu’il ait du rétracter sa théorie concernant l’évolution de la Terre autour du Soleil.
  4. Vert de Schweinfurt, ou Vert de Paris : pigment à base d’acéto-arsénite de cuivre, qui serait en partie responsable des troubles neurologiques de Van Gogh et de la cécité de Monet…

Lettre du Villard – avril 2021

Lettre du Villard

Le Villard, le 18 avril 2021

Pauvre ami !

Vous voici donc à nouveau assigné à résidence et dans l’impossibilité de venir vous ressourcer dans notre vallée du bout du monde ! Vous nous avez heureusement donné des nouvelles par téléphone et nous savons que vous n’avez pas été affectés par l’épidémie. Vous regretterez moins de n’avoir pu venir au Villard lorsque vous saurez que le printemps qui s’annonçait le mois dernier est resté tellement timide nous nous sommes réveillés hier sous la neige.

Cette troisième réclusion qui est imposée au pays en un an est d’autant moins facile à supporter qu’on ne peut être certain qu’elle ne sera pas suivie d’autres ; les responsables politiques l’espèrent certainement ; en sont-ils assurés ? Je doute qu’après tant de mois de tâtonnements devant une réalité fuyante, ils puissent avoir des certitudes sur la voie à adopter.

Ce n’est pas sans rappeler ce que nous vivons au jour le jour. Autant, en effet, il est aisé d’avoir des idées tranchées en des domaines qui nous échappent un peu, tels que la politique étrangère de la Turquie ou les risques liés aux bitcoins1, autant nous tergiversons et pesons le pour et le contre lorsque nous sommes concernés dans notre existence personnelle. Vous m’avez récemment fait remarquer, avec une certaine surprise, qu’en matière politique, notamment, mes idées sont devenues plus abruptes et que je tends à me refermer sur des certitudes que je n’assénais pas auparavant. Je vous avais répondu qu’à mon âge, on pense avoir eu le temps de faire le tour du problème et ne plus voir l’utilité de prêter l’oreille ni à ceux qui ont montré leur incapacité ni aux farceurs et encore moins aux démagogues. À la réflexion, je me demande si ce n’est pas un autre effet de ce qui contribue au durcissement de mes artères… Et puis, peut-être est-ce aussi parce que, de façon pour moi imperceptible, je ressens la vanité de chercher à avoir une opinion aussi bien dans les domaines – nombreux – où je sais manquer de compétences que dans ceux – encore plus nombreux – où mon avis n’est pas attendu.

L’ami Gastinel, dont la fermeture pour cause d’épidémie de ses clubs de scrabble, de philatélie et de bridge met à mal le besoin de contacts, « monte » volontiers au Villard pour bavarder de choses et d’autres. Il me répondit l’autre jour, alors que je revenais une fois de plus sur ce sujet, que nous ne pouvions nous abstenir d’avoir des convictions dans notre système démocratique, où chacun est censé être omniscient puisqu’il lui est demandé de se prononcer, de façon immédiate, par voie de référendum, ou par l’intermédiaire de ses députés, sur des sujets aussi divers que la création d’un « droit à l’euthanasie » ou sur les attributions du Conseil économique, social et environnemental. « Dans la pratique », souleva Me Beraud venu se mettre à l’abri d’une ondée inattendue de neige, « le brave citoyen se contente de réagir dans la sphère de sa vie privée par des réflexions dubitatives ou désabusées lorsqu’il ne se laisse pas passivement emporter par le courant d’idée majoritaire qui aboutit à ce qu’un texte soit adopté alors que personne n’en voyait l’opportunité ». Le reproche, leur ai-je fait remarquer, qui peut être fait au système consistant à demander à l’électeur de se prononcer sur des sujets qui le dépassent a conduit à préconiser sa correction par la « technocratie », qui serait en principe le gouvernement des experts. Le problème est que, depuis des années maintenant, les acteurs de cette technocratie modérée, les technocrates donc, sont accusés de tous les maux, notamment de promouvoir des politiques éloignées des réalités.

Gastinel reprit : « Je rage ! On nous annonce maintenant qu’on doit supprimer l’E.N.A. Je n’ai pas fait l’E.N.A. et je n’ai pas l’esprit de ce corps, mais je me demande si, dans l’incapacité dans laquelle le pays se trouve de faire face à toutes sortes de difficultés, notamment celles qu’il se crée, on ne casse pas le thermomètre parce qu’on ne sait comment faire tomber la fièvre. On nous raconte que l’Institut qui doit remplacer l’École permettra une meilleure mixité sociale, une meilleure adaptation à notre société… Lorsqu’on sait que la création de l’E.N.A., en 1945 correspondait déjà à la volonté de démocratiser le recrutement des hauts fonctionnaires, on peut se demander si on n’amuse pas la galerie car les grandes dynasties qui colonisent les grands corps sauront comment s’y perpétuer ».

Béraud osa : « Ce dans quoi s’est embourbée notre vie publique, qui a débouché, entre autres, sur la crise des Gilets jaunes, et par voie de conséquence discutable sur la réforme de l’E.N.A., pourra peut-être se trouver clarifié, décanté, mis à plat dans les réflexions qui, dans un an, vont précéder l’élection présidentielle ? Les grands enjeux seront enfin étalés sur la table ».

« Si ça vous fait plaisir de le croire », gloussa Mimiquet à qui vous avez demandé de reprendre le jeu de vos volets et que l’ondée avait contraint à s’abriter chez nous, « ne vous en privez pas, mais au train où vont les choses j’ai plutôt l’impression qu’au lieu de nous aider à prendre du recul pour mieux voir le paysage, on va surtout chercher à nous pousser dans les bras d’un guide providentiel pour aborder le monde à venir. Comme si nous ne l’avions pas déjà fait ! Et avec quel résultat ? Nous avons besoin de guides, de pilotes bien entourés, de premiers de cordée… mais moins pour l’avenir que pour le monde actuel dans lequel nous ne comprenons plus rien ! Il est déjà assez compliqué, non ? »

Gastinel se crut obligé de dire : « Paul Claudel a écrit, je cite de mémoire, que le poète est celui qui lit la marche du navire dans les étoiles ; c’est beau, cela fait rêver mais lire la marche du navire dans les étoiles n’empêchera pas de heurter l’iceberg. Il faut des cartes maritimes, des instruments de navigation, un équipage, pour éviter de s’égarer et pour pouvoir corriger la route. On ne peut avancer seul et, ce qui est frappant dans cette future élection présidentielle, c’est que les partis politiques, sur qui le candidat élu doit pouvoir s’appuyer, sont cette fois-ci absents, hors jeu. Il y a une sorte de décalage entre les candidats qui sont censés être la figure de proue d’un parti et le contenu du discours des partis qui se demandent ce qu’ils peuvent mettre dans leurs programmes ».

Béraud ajouta : « Et même lorsqu’on a cartes marines et équipages, on ne peut être assuré de ne pas s’échouer ; voyez l’histoire de l’Ever Given, ce gros porte-containers qui a bloqué le canal de Suez pendant une semaine. Quelle histoire ! Dire que 10 % du commerce maritime mondial emprunte une rigole de 300 mètres de large creusée dans le sable ! J’ignorais que l’économie mondiale était aussi fragile et je suis surpris que les pirates du désert du type de Daesch ne se soient pas encore amusés à nous faire des niches en y coulant de temps en temps un navire. J’en ai profité pour relire l’histoire – passionnante – de ce canal ; le moins qu’on puisse dire est que les Anglais n’ont pas ménagé leurs efforts pour mettre des bâtons dans les roues à Ferdinand de Lesseps et à son équipe. Et nous n’en étions pas encore à Fachoda2 ! »

Gastinel l’interrompit en lui faisant valoir qu’évoquer ces péripéties en ce jour d’enterrement de feu l’époux de la reine du Royaume-Uni manquait de courtoisie. « Vous avez raison », convint Beraud ; « la vie de la monarchie anglaise a ceci de précieux qu’elle nous fournit des sujets d’attention, voire d’intérêt, qui nous font du bien en ce sens qu’ils ne nous perturbent pas ; l’homme a un tel besoin de divertissement que son goût pour les belles, et parfois moins belles, histoires est inextinguible. On nous dit que les gens aiment l’Histoire ; je crois qu’à tout âge, ils aiment surtout les histoires, qu’elles soient vraies ou fausses, qu’elles soient tirées du passé ou contemporaines, qu’elles prennent racine dans l’évocation d’une période de l’Histoire ou dans les vies des stars de cinéma, des gangsters, mais aussi des têtes couronnées. Pourvu qu’on rêve, c’est-à-dire qu’on ne soit plus confronté à ce qui gêne dans l’existence, tout est bon. On aime bien les récits d’histoire, tels que celui de l’assassinat d’Henri IV, mais personne ne vibrera à l’évocation des controverses religieuses et princières en Allemagne à la fin du xvie siècle3. L’histoire savante, avec ses méthodes d’analyse, sa rigueur, ses doutes, n’intéresse que les historiens. En revanche, les imprécisions, les raccourcis, les zones d’ombre sont des ingrédients précieux pour l’histoire de divertissement. Pourquoi le condamner ? »

Serait-ce une opinion que vous feriez vôtre ? Je vous la livre, me réjouissant à l’avance de vos commentaires. Écrivez-nous vite pour nous donner de vos bonnes (bien sûr !) nouvelles.

Avec toute notre amitié.

P. Deladret

  1. Le bitcoin est une monnaie constituée de « crypto actifs » c’est-à-dire, d’après l’analyse du G20, « d’actifs virtuels stockés sur un support électronique permettant à une communauté d’utilisateurs les acceptant en paiement de réaliser des transactions sans avoir à recourir à la monnaie légale ». Se non e vero
  2. Fachoda : incident diplomatique franco-anglais en 1898.
  3. Rencontres princières et controverses religieuses dans l’espace germanique (1525-1605), Marguerite Richelme, Mémoire, Paris 1 Panthéon Sorbonne..

Lettre du Villard – mars 2021

Lettre du Villard

Le Villard, le 15 mars 2021

Bien cher homme des plaines,

Ça y est ! Le printemps arrive. On ne le voit pas vraiment mais on sent qu’il est là. Les sommets et les hautes pentes défendent de leur mieux leur enneigement mais la neige qui a glissé des toits et qui s’est amassée à l’ombre des maisons ne résiste plus à la douceur des milieux de journée. Le moindre brin d’herbe semble s’enhardir chaque jour un peu plus et on surprend parfois de légers souffles d’air tiède le long des murs. Quelque chose va se produire ; on le sent au frémissement de l’air.
Nous baignions dans cette heureuse insouciance en prenant le café sur le balcon. Mimiquet feignait de tailler votre haie en donnant quelques coups de sécateur. Me Beraud venait de nous confier que ce climat d’imminence d’un évènement lui causait la même émotion que celle qu’il éprouvait lorsqu’il entendait le célébrant dire, dans la bénédiction solennelle à l’issue de la messe de Pâques, « Ils sont finis, les jours de la Passion… ». Il sentait, disait-il, l’avenir s’ouvrir sur ces mots. Gastinel tout fier d’avoir trouvé un itinéraire compliqué mais peu ensoleillé, qui lui avait permis de venir nous voir en raquettes, s’était mis à l’unisson en citant, ému, les vers du vieil Horace « Solvitur acris hiems… » « Il s’est dissipé, l’âpre hiver… » que des générations de lycéens ont appris1. Nous étions heureusement déconnectés de tout ce qu’on entend à la radio et à la télé. L’arrivée du courrier nous ramena sur Terre.
J’espérais une lettre de vous mais il n’y avait là que le quotidien auquel je suis abonné. Gastinel me reprocha une fois de plus d’apporter ma contribution financière à un groupe de presse qui, il en est bien conscient, ne reflète pas vraiment mes idées, et surtout pas les siennes… Il fit valoir, ce qui est la vérité, que je ne lisais qu’une infime partie du journal, et que, par ailleurs, pour me donner l’illusion d’avoir un esprit large, je parcourais des articles qui n’emportaient pas vraiment mon assentiment ; Beraud releva qu’il fallait un esprit un peu pervers pour s’astreindre à creuser des opinions qui ne sont pas les siennes. J’étais un peu gêné ; je savais qu’ils avaient raison en ce sens qu’enkysté dans mes convictions comme je le suis à mon âge, une lecture n’allait pas me faire changer d’avis… Mais, par ailleurs, comment leur exprimer sans qu’ils y voient un reproche, qu’il est difficile d’admettre qu’on ne veuille rien connaître d’autre que ce qui est conforme à ses idées ?
Beraud m’a, sans le vouloir, tiré d’affaire en relevant que le traitement de l’actualité de ces jours derniers par les médias, de partisane devenait caricaturale, le moindre incident accédant, du fait des « réseaux sociaux », au statut d’information commentée sans considération pour son importance réelle. La vie publique est, de ce fait, encombrée de scories qui font d’un rien une affaire d’État, qui donnent aux uns et aux autres des prétextes pour invoquer une carence de gouvernance ou de moyens que l’on impute au Gouvernement, lequel se croit généralement obligé de faire des promesses qui ne satisfont personne… Gastinel pense que cette dérive est irréversible et qu’il sera de plus en plus difficile de se faire une idée personnelle des choses, du fait de la diversité croissante des opinions qui nous atteignent par des canaux dont, selon son expression, nous ignorons tout ce ceux qui manœuvrent les écluses… Ce qui renvoie aux calendes grecques le retour à un minimum de cohésion sociale.
Je lui ai rappelé qu’il ne servait à rien de jouer les Cassandre2. Ceux qu’elles entendent alerter ne prennent pas les mesures qui pourraient épargner les désastres qu’elles annoncent. l’Histoire déborde de situations dramatiques qui avaient été prévues, annoncées, mais dont les prophètes n’ont pas été écoutés. Dans Notre Histoire contemporaine, Gide avait vu, dès 19363 ce qu’il advenait d’un pays sous la coupe d’un parti communiste, et l’ambassadeur de France à Berlin de 1931 à 19384 alertait dès 1936 la France sur le réarmement allemand. On entend et on lit aujourd’hui de multiples mises en garde, que ce soit au sujet des manipulations génétiques, des changements qu’on apporte au droit de la famille, des conséquences du développement de l’islamisme dans notre société, de l’évolution préoccupante de notre système d’enseignement, de l’instauration de zones de non-droit dans le pays, des modifications qu’on entend introduire dans le droit des associations cultuelles, etc. Qu’à cela ne tienne ! « Tout va très bien, Madame la marquise ! »5 chantaient Ray Ventura et ses Collégiens. Les Cassandre ont toujours tort… sur le moment. Après… On sait comment a fini Troie. Le problème est qu’on ignore toujours si celui qui vaticine est Cassandre ou un farceur.
Le problème des écluses et des canaux tracasse Gastinel depuis que l’ex-président Trump s’est vu interdire l’accès à des réseaux sociaux. Vous le connaissez assez pour savoir que notre ami n’est pas un admirateur inconditionnel de l’ancien président, mais il est ulcéré que des sociétés privées exercent une censure sans base légale. Les protestations ont été faibles car il est de bon ton de dénigrer Trump, mais cette privation d’accès n’est rien d’autre qu’une atteinte à la liberté d’expression sur laquelle les voltaire-au-petit-pied-autoproclamés sont assez chatouilleux. Comment admettre qu’un « machin » s’arroge le droit de laisser diffuser ce qu’il est bon à dire et ce qui ne l’est pas ? Et, Gastinel en est convaincu, le phénomène va s’amplifier car on va ajouter à la censure privée de ceux qui tiennent les « tuyaux » celle de la myriade de groupes de pression qui hurlent sans arrêt et qui ont vu le parti qu’ils pouvaient tirer en exerçant contrainte croissante sur les Facebook et assimilés. Qui nous dit que des ONG opaques, des courants de pensée fondamentalistes, de puissants États ne vont pas chercher à contrôler les tuyaux ? Propos de Cassandre ? Au train où vont les choses, on ne devrait pas avoir à attendre trop longtemps pour savoir. Après tout, il a fallu moins d’un demi-siècle pour se rendre compte que la société imaginée en 1949 par George Orwell6 dans son roman 1984 était en passe de ne plus être une fiction.
Mimiquet était tout défait ; il s’était présenté à l’hôpital pour se faire vacciner contre le virus mais avait été refoulé : « Trop jeune ! M’a dit le toubib ! C’est la première fois qu’on me trouve trop jeune. Ça m’ennuierait de mourir à cause d’un pangolin ! » Gastinel, qui avait eu plus de chance, s’employait à le rassurer, en lui disant que rien ne permettait d’affirmer qu’il serait contaminé avant d’être vacciné et que, de toute façon, cette épidémie aurait bien une fin. J’ai cru donner une autre perspective au débat en leur citant une phrase tirée d’une interview récente de la philosophe Claire Marin au journal Le Monde et qui m’avait bien plu : « Pour traverser une épreuve, on a besoin de se dire qu’elle aura une fin ». Mimiquet me fit sans ménagement remarquer que ce n’était qu’une autre façon de dire que l’espoir fait vivre… Beraud releva que ceux qui entendent guider les peuples leur promettent un « après », c’est-à-dire autre chose que ce que les gens vivent, que ce soient des lendemains qui chantent, selon le mot de Gabriel Péri7 voire le Paradis, pour ceux qui relèvent d’autres croyances. Gastinel, outré, lui déclara que ses propos sentaient le fagot et – image hautement improbable – qu’il s’engageait sur la pente savonneuse de l’Enfer… Je leur fis alors simplement remarquer qu’ils paraissaient ne plus être sensibles aux effluves des prémices du printemps.
J’espère que lorsque nous aurons la joie de vous lire la belle saison sera effectivement installée. Peut être pourrez-vous venir au Villard pour Pâques ? La montagne est parfois encore un peu maussade mais de belles promenades commencent à y être possibles…
Soyez assurés de notre amitié.

P. Deladret

  1. Horace poète latin (65 – 8 av. J.-C.), Odes 1,4.
  2. Cassandre : princesse troyenne qui avait reçu le don de prophétie ; Apollon décréta cependant que ses prédictions ne seraient jamais crues.
  3. Retour d’URSS, Paris, Gallimard, 1936.
  4. André François-Poncet, Souvenirs d’une ambassade à Berlin, Paris, Flammarion, 1946.
  5. Chanson de Paul Misraki, 1935.
  6. George Orwell, auteur britannique (1903-1950), créateur du concept de Big Brother.
    Gabriel Péri (1902-1941), ournaliste et député communiste, mort fusillé.

Lettre du Villard – février 2021

LETTRE DU VILLARD

Le Villard, le 15 février 2021

Chers amis,

Quelles belles journées vous nous avez offertes en nous faisant partager un peu de vos vacances ! Il faut reconnaître que nous bénéficiions alors d’un beau temps froid et d’une couche de neige de qualité qui nous ont permis de nous faufiler en raquettes dans les sous-bois tout autant que d’affronter des pentes qui nous impressionnaient un peu. Votre jeunesse, votre enthousiasme nous ont persuadés que c’était encore à notre portée, nous avons fini par y croire et nous y sommes arrivés. Parfois… Pas toujours, car souvent le souffle manquait, le cœur cognait, la gorge brûlait et les jambes menaçaient de faire grève… Je vous remercie également d’avoir, certains soirs, contribué à calmer les conversations entre Gastinel et Beraud lorsque nous terminions la journée autour d’un thé, avant que chacun rejoigne sa maison, dans un souci très approximatif du couvre-feu que personne n’est heureusement venu contrôler.
Cette réglementation, si j’ai bien lu votre lettre qui vient d’arriver, vous paraît de moins en moins cohérente, mais ce qui vous irrite le plus, ce sont, dites-vous en chaussant les bottes de Michel Audiard, les « sycophantes glaireux »1 qui dénoncent ceux qui ne la respectent pas et qui vont signaler des personnes vues en train de consommer dans un café ou un restaurant. Le monde n’a pas changé, dites-vous, depuis les dénonciations à la Kommandantur ! Gastinel vous rejoint et considère que ces gens-là ont le complexe du justicier, de Zorro, enchérit-il, tandis que Beraud se demande s’ils agissent par civisme, dans l’intention de bien faire, pour éviter que l’épidémie se répande, ou par dépit, faute d’avoir le courage d’aller jusqu’au bout de leurs envies. Gastinel s’est fendu d’une citation de Chateaubriand dont j’ignorais qu’il fréquentât les Mémoires d’outre-tombe : « Les Français n’aiment point la liberté ; l’égalité seule est leur idole »2. Beraud, paraphrasant une réplique culte d’un film à grand succès de Francis Weber, a renchéri en lâchant : « Ce n’est pas la Justice qui m’inquiète, ce sont les justiciers »3.
Une nouvelle chute de neige est venue épaissir la couche de glace qui était sur la chaussée de la route du Villard ce qui, malgré le gravillonnage, rend la circulation chaque jour plus difficile. La conduite sur glace vous entraîne d’ailleurs dans votre lettre à un rapprochement avec l’art de la politique que doit maîtriser le gouvernement en cette période d’épidémie. Vous notez qu’il faut aller de l’avant, mais qu’on ne sait jamais bien à quelle allure, qu’on hésite sur le rapport à choisir pour la boîte de vitesses, qu’on doit imaginer quelle sera la réaction du véhicule au freinage, qu’on n’est pas toujours sur de l’amplitude du mouvement à donner au volant… Et vous y voyez l’image de ce à quoi est affronté le Gouvernement. Vous comprenez la difficulté de sa démarche car le temps qui s’écoule entre le moment où il prend une décision et celui où on peut en observer les effets est très court. C’est du pilotage à vue ; on n’est pas dans une stratégie à long terme, mais dans une démarche tactique. Il serait, dites-vous en faisant référence à de précédents gouvernements, électoralement plus payant et plus facile de lancer de belles idées, des projets qui ont peu de chances de se réaliser ou de s’avérer inopérants lorsqu’on ne sera plus aux affaires. Annoncer un plan de réorganisation de l’armée de Terre ou déclarer qu’une génération aura dû accéder au (niveau du) baccalauréat est finalement plus facile que de décider de laisser les restaurants ouverts. Personne, en effet, n’en attend des résultats immédiats. Qui plus est, si on a mal apprécié la question, des correctifs peuvent être apportés en cours de route. En ce moment, en revanche, on ne peut guère évoluer qu’à l’estime, en souplesse, un pied frôlant le frein, la main légère sur le volant, avec peut-être quelques instruments de navigation que sont les informations qu’on est seul à détenir mais dont on n’est sans doute pas entièrement certain de l’exactitude. C’est bien ce qui inquiète, concluez-vous, car, si on ne sait pas si celui qui tient le joystick est le plus qualifié pour le faire, on est par ailleurs certain qu’on ne peut affirmer que d’autres le soient mieux. Vous avez assez exprimé les réserves et les reproches que vous inspiraient certaines dispositions prises depuis le début du quinquennat pour que votre analyse ne soit pas entachée de « macrôlatrie » comme dirait Gastinel.
Votre comparaison avec la conduite sur glace me rappelle une conversation que nous avons eue récemment et qui roulait sur les circonstances dans lesquelles nous prenons des décisions. Nous convenions qu’en principe nous sommes censés prendre du recul, peser le pour et le contre… Ce qui ne nous empêche pas de commettre des erreurs de jugement. Et nous nous demandions à quoi cela peut tenir. Est-ce à l’éducation et aux œillères qu’on en garde, à la hâte dans laquelle on tranche, à l’étroitesse du champ de notre examen ? À la difficulté de prendre en considération un nombre suffisamment large d’arguments essentiels mais aussi de les pondérer aussi finement que les circonstances le demanderaient ?
« Il y a des êtres humains qui (…) commettent plus (d’erreurs) que d’autres, ceux qu’on appelle les sots », comme dit frère Guillaume de Baskerville dans le roman d’Umberto Eco auquel Sean Connery prêtait ses traits dans le film de J.-J. Annaud4. Mais tout le monde n’est pas sot et tout le monde se trompe. À quoi cela peut-il être dû ? L’interrogation est d’autant plus justifiée qu’une même question peut recevoir deux réponses différentes de la part de deux personnes qui ne sont sans doute sottes ni l’une ni l’autre. L’une aura privilégié tel argument que l’autre aura relativisé.
Le point de départ de notre discussion était une remarque de Gastinel qui ne voyait pas émerger, à moins de dix-huit mois des élections présidentielles, une personnalité incontestable, ni pour les gens de gauche, ni pour ceux de droite. Ce banal constat établi, nous nous demandions une fois de plus ce qui pouvait bien faire que deux personnes également sensées et honnêtes se situent l’une à gauche et l’autre à droite. Me Beraud a rattaché la question à nos interrogations sur la difficulté que nous éprouvons à prendre des décisions, en soulignant que le choix est d’autant plus difficile que les avis sont nombreux. « Et dire, continua-t-il, que, pour arranger tout cela, de bons esprits ressortent l’antienne du scrutin de liste ! Ma foi, ce fut une des causes de la fin de la IVe République, qui était devenue ingouvernable. Et, notez bien, c’était à l’époque des Trente glorieuses, à un moment où la croissance permettait d’atténuer les tensions au sein de la société, qui était encore assez homogène. Que serait-ce dans notre corps social travaillé par la culture de la diversité, culturelle, religieuse, et j’en passe ? Je ne dis pas que ce mode de scrutin ne permette pas une expression plus complète des idées des diverses composantes du corps électoral, et qu’il ne soit pas utile d’entendre les avis les plus divers pour parvenir à des décisions équilibrées. La question est cependant de savoir si on cherche à collectionner les avis ou si les décisions à prendre doivent avoir une certaine efficacité ». Gastinel, qui tient au scrutin majoritaire, au « scrutin de gladiateur », dit-il, citant Édouard Herriot5, redoute que l’honnête aspiration de départ ne débouche sur une manœuvre démagogique qui pourrait bien être récupérée par des groupes attachés à la perte des valeurs de solidarité, d’égalité et de laïcité de notre société.
J’en ai dit hier deux mots à Mimiquet qui était venu, selon son mot, se changer les idées, car les journées passées à regarder les chaînes d’information en continu le démoralisent. « Méfiez-vous, me dit-il, et il ajouta, citant sans le savoir William Cowper6, celui qui crie le plus fort a toujours raison ». Le problème, a ajouté notre faucheur de foin, est que dans notre société, on ne sait plus qui pourrait faire remarquer à certains qu’ils crient un peu trop fort.
Nous vous souhaitons de passer au travers des gouttes en suspension dans l’air qui véhiculent, nous dit-on, le virus qui accable notre société.
Puissent-elles ne pas vous atteindre !
Nous vous assurons de notre amitié.

P. Deladret

  1. Injure proférée par le personnage joué par Francis Blanche dans Les Barbouzes de Georges Lautner, 1964. Le sycophante était le nom donné à Athènes aux dénonciateurs.
  2. Mémoires d’outre-tombe 3e partie, livre VI.
  3. « C’est pas la stratégie qui m’inquiète, c’est le stratège », Le dîner de cons, 1998.
  4. Le Nom de la rose, 1986.
  5. Édouard Herriot, homme d’état français, 1872-1957 .
  6. Poète anglais, 1731-1800, auteur de La Tâche, The diverting history of John Gilpin, de poésies, etc..

Lettre du Villard – janvier 2021

LETTRE DU VILLARD

Le Villard, le 15 janvier 2020

Bien chers amis,
Une fois de plus, vous avez été les plus rapides et vos vœux nous sont parvenus avant même que nous vous ayons envoyé les nôtres. Vous notez cependant, comme pour relativiser l’importance que nous pourrions être tentés de donner à votre amicale attention, que vous avez malgré tout quelque doute sur l’efficacité probable de vos souhaits.
Je vous trouve bien pessimiste ; ne mésestimez pas le fruit qu’ils peuvent porter. Qui vous dit que le fait pour nous de savoir que nous comptons pour vous, comme pour quelques amis, ne nous aide pas à lutter contre la morosité à laquelle notre âge nous fait parfois incliner ? À être un peu plus attentifs à ce qui se passe ? Et ne nous aide pas à passer une « bonne » année. Les rites ont du bon. D’aucuns disent « À quoi bon s’écrire, échanger des banalités… Cela va sans dire » ; peut-être, mais cela va mieux en le disant.
Permettez-moi de vous dire également en quoi je vous trouve pessimiste quant à l’effet possible de vos vœux : n’avons-nous pas passé, ma femme et moi, une année plutôt agréable, sans maladie, ni trop grande tristesse ? Peut-être fut-ce un effet de vos vœux ? Qui sait ? Nous avons, certes, vécu, à titre personnel, une année sans doute différente de celle à laquelle nous pensions. Mais elle a été particulièrement intéressante, ne serait-ce que parce que les contraintes inattendues que nous avons subies du fait du confinement nous ont aidés à rétablir une certaine hiérarchie dans nos habitudes de vie et nos relations. Si vous nous aviez souhaité au début 2020 de prendre un peu de recul, d’agir dans notre vie avec toujours plus de discernement, ne serions-nous pas prêts à admettre que, finalement, ces vœux ont été suivis d’effet ? Vous allez mettre cette remarque sur le compte de mon goût pour le paradoxe, et vous m’objecterez que tous ceux qui doivent travailler pour gagner leur vie, qui ont des enfants à élever, qui souffrent de la maladie, n’ont pas cette vision distanciée qui pourrait être prise pour de l’indifférence. Nous savons bien que cette année a été vécue comme une épreuve et bien souvent une souffrance par l’immense majorité de ceux qui, de leur fait ou de celui des autres, n’ont pas eu les moyens de s’en accommoder.
Quoi qu’il en soit, et avec toutes les réserves que sous-entend ce qui précède, nous espérons que vous connaîtrez la meilleure année possible ; vous comprendrez que nous limitions le champ de nos souhaits ; ils gagnent en intensité ce qu’ils perdent en étendue, mais ils n’en sont pas moins également sincères.
Nous avons, au Villard, la chance de pouvoir conserver une certaine distance par rapport aux informations alarmistes dans lesquelles baignent ceux qui tiennent à tout savoir de l’épidémie, de ses traitements, et des effets annoncés des vaccins. Il n’empêche que nous ne pouvons échapper avec les voisins et amis qui passent aux conversations que l’on aurait qualifiées en d’autres temps « du café du commerce » . Le colonel Gastinel a repris goût à la vie depuis qu’il peut arpenter notre belle vallée enfin bien enneigée et il vient souvent nous voir. Il n’attend qu’une chose, c’est de pouvoir se faire vacciner et il piaffe d’impatience ; à Me Beraud qui n’éprouve pas la même fébrilité, Gastinel assène tous les arguments que les pouvoirs publics donnent en faveur de la vaccination ; il le soupçonnerait presque de prêter une oreille complaisante aux propos des complotistes1. Beraud s’en défend en lui répondant que la vie au Villard réduit les risques de contamination et qu’elle lui laisse un peu de temps pour voir si les vaccins actuels apportent vraiment la meilleure solution possible aux problèmes que pose ce virus. Gastinel lui a déclaré tout de go qu’il allait devenir infréquentable, que les portes des services publics et des commerces allaient se fermer devant lui, et que lui-même allait l’éviter. Il m’a pris à témoin de leurs divergences. Je vous avouerai que je ne sais quel parti prendre car s’il est incontestable que, depuis Jenner2, la vaccination a sauvé un nombre incalculable de vies humaines, il est aussi vrai, dans le cas actuel, qu’on manque de connaissance sur ce qu’est vraiment ce virus atypique. On ne sait, semble-t-il, expliquer pourquoi il se transmet plus facilement dans certaines régions que dans d’autres. On paraît donc avancer en tâtonnant et les vaccins sont perçus comme des pis-aller. On ne peut pas dire que les décisions souvent contradictoires prises par les dirigeants des différents pays depuis le début de la crise incitent à accorder une confiance aveugle aux politiques préconisées. La confiance ne va plus de soi ; elle se prête, et avec des réserves.
Me Beraud, qui n’est pourtant pas de nature foncièrement sceptique, traduisait il y a peu de jours un égal sentiment de défiance à l’égard des déclarations qui ont accompagné l’issue du Brexit3. Il lui paraissait pour le moins curieux qu’à l’issue d’une négociation où des intérêts considérables étaient en jeu, chacune des parties opposées puisse se déclarer satisfaite. « Tout ça, pour ça ? disait-il. Quel est l’intérêt des trublions d’Albion de sortir de l’Union européenne si c’est pour continuer d’en respecter les règles du jeu ? Cela me fait penser, continuait-il, à ce que j’ai connu dans mon métier de notaire : au moment du divorce, beaucoup de gens sont prêts à accepter un modus vivendi, censément dans l’intérêt des enfants. On appelle ça un “bon” divorce. On nous dit que le Brexit en serait un, mais l’expérience montre qu’il n’est pas rare qu’au bout de quelque temps, les époux divorcés ne veuillent pas toucher au montant de la pension alimentaire ou modifier la garde des enfants… Je ne serais pas surpris qu’on ne constate pas dans un certain temps un peu de fantaisie dans l’interprétation des conventions signées. Nous verrons bien ».
Gastinel, qui aime bien ne pas être d’accord (il y a des gens comme ça…) est intervenu pour dire que le problème n’était pas là et que ce qu’avaient voulu exprimer les Anglais était leur volonté de reprendre leur souveraineté dont ils avaient à un moment donné abandonné une partie au profit de l’Union européenne. « Être maître chez soi n’implique pas de ne pas s’associer à ce que font les autres, ajouta-t-il, mais il y a une différence entre faire parce qu’on veut et faire parce qu’on doit. Je ne dis pas, a-t-il concédé, que le regain des nationalismes soit une bonne chose, mais j’ai le sentiment qu’après une ère de compréhension, de coopération, de mutualisation des énergies des États, on se recentre, pour certains on se replie, sur une prise en compte plus nette des intérêts particuliers. C’est un drame parce que la grande misère d’une part croissante de l’humanité attend d’autres attitudes que le repliement, mais c’est ainsi. Ce regain de nationalisme vient de s’exprimer de façon plus que déconcertante par l’attaque du Capitole des États-Unis par des manifestants débraillés dont la conduite traduisait un mépris, sinon une haine, de l’ordre démocratique établi. C’était faire beaucoup d’honneur au président battu. C’était aussi une grande honte pour un État qui ne doit pas être plus vertueux que les autres mais dont un art consommé de la propagande a jusqu’à maintenant maintenu une assez bonne image. Ne nous trompons pas, continua-t-il, les manifestants avaient en tête “America first !”4 et “Au diable ceux qui ne sont pas comme nous !”. Ils n’avaient pourtant pas à s’inquiéter car une première lecture des projets du président élu ne permet pas de penser qu’il donnera aux relations internationales une tournure très différente de celle du président sortant ».
Beraud, ayant relevé qu’il n’y avait dans ces péripéties étasuniennes aucune surprise à attendre, en profita pour souligner a contrario celles que pouvait comporter le référendum sur le climat qu’a annoncé le président de la République. Nous nous sommes mis facilement d’accord pour considérer que projeter d’amender par référendum la Constitution qui peut être modifiée par d’autres voies se rattachait moins à la volonté de faire aboutir un projet qu’au désir de communiquer sur le sujet ou de l’enterrer en transférant la responsabilité du rejet sur le corps électoral informel.
Gastinel et Beraud me chargent de vous transmettre leurs vœux les meilleurs. Faites-nous savoir si vous avez l’intention de venir au Villard en février ; nous serons alors comme le renard du Petit Prince et la seule attente de votre venue nous rendra heureux.
Prenez soin de vous, comme nous tympanisent les médias.
Et croyez en notre indéfectible amitié.

P. Deladret

  1. Complotistes : personnes croyant, à contre-courant d’une opinion généralement admise, qu’un évènement ou une situation est le fait d’un petit nombre agissant pour leur seul intérêt.
  2. Jenner : médecin anglais (1749-1823) considéré comme père de l’immunologie pour avoir étudié de façon scientifique et répandu le vaccin contre la variole.
  3. Brexit : retrait du Royaume Uni de l’Union Européenne.
  4. America first : L’Amérique d’abord ! Slogan du président Wilson pendant sa campagne.

Conte pour Noël – décembre 2020

CONTE POUR NOËL

Tous les anges ne sont pas musiciens

Depuis bien longtemps, le père Martin, curé de la paroisse de S…, était inquiet à l’approche de Noël. Son cœur avait beau se remplir d’émotion à l’idée que Dieu avait envoyé Son fils parmi les hommes et L’avait laissé se sacrifier pour leur salut, la perspective de se trouver pratiquement seul dans l’église pour la messe de minuit l’angoissait chaque année davantage. Le nombre de fidèles diminuait. Et pas seulement pour la messe de minuit. Il pouvait compter sur les doigts d’une seule main le nombre des mariages de l’année, et Monseigneur se contentait maintenant d’envoyer son vicaire général pour les confirmations. Le père Martin ne voyait ses paroissiens que pour les baptêmes et les obsèques, pour ainsi dire pour les parenthèses de l’existence. Il était pourtant apprécié dans le village, et le maire, tout communiste qu’il fût, ne manquait pas de l’inviter au goûter des Anciens. Il n’empêche que le père Martin voyait s’avancer avec inquiétude le moment où il lui faudrait quitter sa paroisse en confessant devant Monseigneur qu’il n’avait pas été capable de lui remettre le talent que même le mauvais serviteur de l’Évangile avait pu rendre à son maître.
L’idée lui vint de s’adresser à saint Isidore, le patron de la paroisse. Il s’agenouilla devant le buste reliquaire qui était déposé dans le bas-côté de l’église, lui raconta tous ses malheurs et le pria de l’aider. « Tu te doutes bien, lui répondit le saint, que je suis au courant de tout ; et d’une, je suis bien placé pour voir qu’il n’y a plus grand monde dans ton église ; et de deux, l’été dernier, pour la fête patronale, les gamins qui portaient mon buste ont failli me flanquer par terre ; que veux-tu, tu n’en as pas deux de la même taille ! Quoi qu’il en soit, je ne vois pas ce que je pourrais faire, j’ai des paroisses en Afrique, au Canada… Je n’ai pas le don d’ubiquité ! Ah ! Peut-être en dire un mot à saint Pierre ? Je ne te promets rien. »
Saint Isidore, qui était consciencieux, commença par se demander si ce n’était pas en partie à cause de lui que les gens de S… ne venaient plus à l’église, s’il ne les avait pas un peu négligés, occupé qu’il était par les paroisses qui, sous son patronage, se multipliaient dans le monde. Pour en avoir le cœur net, il interrogea des saints dont la popularité est bien établie. Saint Antoine de Padoue le réconforta en l’assurant qu’au village personne ne l’invoquait plus depuis longtemps pour retrouver des objets perdus. Et, ce qui montrait bien l’étendue de la désaffection, c’était que le pauvre curé avait du visser une plaque sur la fente du tronc des offrandes pour éviter d’y trouver Dieu sait quoi. Sainte Rita l’assura qu’aucun paroissien ne s’adressait plus à elle, alors que rien ne permettait de croire qu’il n’y eut plus de cause désespérée qui aurait justifié son intercession. Ce fut saint Nicolas qui le convainquit que la situation était vraiment grave car, reconnut-il, plus aucune fille à marier ne le priait, alors que la hantise du célibat, il en était certain, devait continuer de leur trotter en tête.
Saint Isidore, rassuré de savoir qu’il n’était sans doute pas la cause de l’indifférence des paroissiens, s’en fut trouver saint Pierre et lui demanda, au nom de la communion des saints, de voir ce qui pourrait être fait pour permettre aux gens de S… de retrouver le chemin de la sainteté.
Le grand saint, perplexe, résista à la tentation qu’il eut un instant de le renvoyer vers saint Paul. Il était convaincu que l’esprit fertile de Paul lui permettrait sans doute de trouver tous les arguments imaginables pour remettre les paroissiens sur le droit chemin mais il se rendait aussi compte qu’il était trop tard pour qu’une démonstration bien rationnelle soit adaptée à la situation. Quand les gens ne veulent plus croire à rien, il est inutile d’essayer de les convaincre en leur demandant de vous écouter. Il faut un autre biais… L’idée lui vint de demander l’avis des Docteurs de l’Église qui ont une grande expérience de l’âme humaine. C’est ainsi que saint Isidore retrouva saint Antoine1 en compagnie du Docteur angélique2, du Docteur séraphique3, du Docteur savoureux4, du Docteur mystique5 et de bien d’autres encore. Saint Pierre se rendit pourtant assez vite compte qu’il ne leur serait pas facile de se mettre d’accord ; les uns, qui étaient partisans de la manière forte, invoquaient le Jehovah de l’Ancien Testament, Dieu jaloux et vengeur ; les autres leur rappelaient sans les convaincre totalement que le Nouveau Testament avait montré que Dieu était bonté. Le grand saint Pierre balançait entre les deux avis mais il se sentait porté à l’indulgence, lui qui avait renié le Seigneur par trois fois. Et, ce qui l’agaçait le plus, c’était que pendant qu’ils discutaient tranquillement, le temps passait à la vitesse de la Terre qui tournait sous leurs yeux comme les aiguilles sur le cadran de l’horloge.
La docte assemblée fut à un moment traversée par une troupe d’angelots qui se poursuivaient en riant à travers les nuages. Saint Pierre, saisi d’une inspiration qui confirmait le bien-fondé du choix que Jésus avait fait de lui, retint par l’aile celui qui passait en le frôlant. Il lui demanda s’il ne serait pas, par hasard, un des anges gardiens des paroissiens de S… un peu oublieux de ses devoirs. L’angelot penaud en ayant convenu, saint Pierre reprit : « Comment, vous voilà en train de jouer à cache-cache en vous souciant comme d’une guigne de ceux qui vous sont confiés ! Vous êtes tout de même là pour les inspirer et protéger ! Ce n’est pas joli joli !… » L’ange lui répondit que la mauvaise volonté de ces gens-là, leur orgueil, leur paresse, leur avarice, sans compter tous les autres péchés capitaux, avaient découragé tous les anges gardiens à qui ils avaient été confiés. Le grand saint lui rétorqua que leur fonction n’était pas une sinécure et lui fit comprendre, avec ses mots à lui, qu’à vaincre sans péril, on triomphe sans gloire, comme aurait pu dire Corneille. Il lui rappela que Dieu lui-même, lorsqu’Adam avait été chassé du paradis, ne l’avait pas laissé tomber et « ne lui avait pas dit de s’arranger comme il le pouvait » ; qu’il avait donné aux hommes les anges, qui sont ses ambassadeurs, pour les libérer, les éloigner de la crainte et pour les rendre dociles à l’Esprit Saint6.
Il n’y avait rien à répliquer. Se rassemblant en nuée comme étourneaux en automne, les anges gardiens, dûment chapitrés, fondirent alors sur le village pour y reprendre leurs places. Ce n’est pas une mince affaire que de travailler l’homme par l’intérieur pour le rendre docile à l’Esprit Saint, sans même qu’il s’en rende compte. Car tout est là ; il faut que sa conversion vienne de lui-même, que, petit à petit, il se pose des questions sur sa façon de vivre, d’aimer, de penser. Il ne s’agit pas de lui faire la leçon, mais, en un certain sens, de créer les conditions qui feront qu’il se regardera comme dans un miroir. C’est là qu’il y découvrira les rides, l’affaissement des épaules ou l’empâtement de son âme, qu’il se rendra compte qu’il pourrait être mieux et que c’est à sa portée. Il faut aussi s’arranger pour qu’il voie autrement le monde qui l’entoure, qu’il découvre par lui-même qu’une autre vie est possible, qu’elle paraît même rendre plus heureux et qu’il pourrait l’adopter, à condition d’y mettre un peu du sien. Les anges gardiens savent, de toute éternité, ce qu’il faut faire, quels moyens il faut employer, quelles rencontres ménager, quels sentiments provoquer pour que l’homme se laisse aller à se convertir. Ils savent aussi que l’épaisseur de malice à vaincre est différente de l’un à l’autre, que pour certains il suffit de peu, d’un signe léger, comme l’encouragement d’un ami qui vous met la main sur l’épaule et vous donne la confiance nécessaire pour traverser un torrent, mais que, pour d’autres, qui ont pris le Décalogue à rebrousse-poil depuis des années, l’approche est plus délicate. Pour les uns, le simple fait de se rendre compte que quelqu’un paraît les regarder les conduit à s’interroger sur eux-mêmes ; pour ébranler les autres, il est parfois nécessaire de les mettre en face de réalités un peu plus rudes. Mais tout cela n’était pas pour surprendre ni décourager les anges gardiens. Ce n’est pas pour rien qu’on parle d’une « patience d’ange ».
Il n’empêche qu’un beau jour, on vint demander le père Martin pour une confession et, pour la première fois depuis longtemps, ce ne fut pas pour entendre un mourant délirant, mais un père de famille bien portant qui fit geindre le confessionnal en s’agenouillant ; un autre jour, il découvrit dans l’église une maman et ses enfants qui avaient mis dans un vase un bouquet de feuillages devant la statue de sainte Thérèse, un autre… Disons que, chaque jour un peu plus, l’église et la paroisse retrouvaient vie. Et le père Martin se serait bien laissé aller à reprendre confiance si le souvenir de tant d’espoirs déçus depuis des années ne l’avait rendu plus que prudent, incrédule. Incrédule et aveugle devant la transformation de ses paroissiens. Tellement aveugle qu’il dut se frotter les yeux lorsqu’en sortant de la sacristie il vit dans l’église une belle assistance pour la messe de minuit. On voudra bien croire qu’il en fut tout de même ému.
Et lorsqu’il monta en chaire pour son sermon, les paroissiens furent un peu surpris de voir quelques plumes voleter. On crut que le ménage n’avait pas été bien fait et qu’il devait y rester un nid de mésange ou de sansonnet, mais, depuis le bas côté de l’église, saint Isidore vit bien que c’étaient les anges gardiens qui, jusqu’au dernier moment, avaient veillé sur ceux qui leur étaient confiés et qui s’envolaient pour lui rendre la place qui lui revenait.

J. Ducarre-Hénage

  1. Le Docteur évangélique.
  2. Docteur angélique : saint Thomas d’Aquin.
  3. Docteur séraphique : saint Bonaventure.
  4. Docteur savoureux : saint Bernard de Clairvaux.
  5. Docteur mystique : saint Jean de la Croix.
  6. Cf. Méditation du pape François le 2 octobre 2015 à la Maison Sainte Marthe ; la citation reprend ses mots exacts.

Lettre du Villard – novembre 2020

LETTRE DU VILLARD

Le Villard, le 15 novembre 2020

Bien cher ami,

Votre départ du Villard n’a précédé que de quelques heures l’annonce des nouvelles mesures de confinement qui réduisent presque à néant nos possibilités de nous déplacer et de rencontrer d’autres personnes que celles de notre maisonnée. Nous ne sommes cependant pas ici parmi les plus à plaindre car, dans notre bout du monde, la fréquence des rondes des « chaussettes à clous »1 chères à Boris Vian, chargées de vérifier le respect de ces mesures, n’est pas à redouter. Vous êtes malheureusement dans une situation bien différente et nous espérons que vous pourrez, vous comme votre famille, vous conserver saufs des contacts que votre vie vous impose.
J’ose à peine vous dépeindre, pour ne pas ajouter aux désagréments de votre existence de citadins confinés, la beauté déclinante de notre vallée depuis le jour de Toussaint où nous sommes retrouvés pour la dernière messe avant longtemps sans doute, sous la protection de gendarmes en armes. Lors de votre départ, les hêtres avaient déjà perdu leur flamboyance, mais les cerisiers et les bouleaux, qui se détachaient sur la pelisse rousse des mélèzes que porte l’adret, prolongeaient leur harmonie colorée. Jour après jour, leurs feuilles délaissaient leurs branches et formaient une jonchée ocrée à leurs pieds. Mimiquet est malheureusement venu aujourd’hui nettoyer votre jardin selon ses idées ; son coup de râteau a brutalement arraché les dernières couleurs encore claires du paysage qui, sur-le-champ, a pris son aspect sévère qui précède les premières chutes de neige.
Ce matin, en ouvrant les volets, j’ai découvert que le pommier devant la fenêtre de notre chambre avait, dans la nuit, perdu toutes ses feuilles. La soudaineté de la modification du paysage qui en résultait m’a frappé : je distinguais des vallons dont j’avais perdu le souvenir depuis des mois, je voyais des détails auxquels je ne prêtais plus jusqu’alors attention… Il suffit parfois de peu de chose pour changer nos perspectives et nous dessiller les yeux ! Dans les moments particuliers que nous vivons les évènements susceptibles de nous les ouvrir ne manquent pas, à condition que nous ne nous contentions pas de pousser machinalement les volets, de lever un peu les yeux au-delà des plates-bandes qui sont sous notre fenêtre et de ne pas laisser notre regard errer sans but dans le décor auquel nous sommes tellement habitués que nous ne nous y intéressons plus.
Bravant les interdits, notre ami Gastinel est venu nous rendre visite à l’heure du café. Il faut espérer que la neige tombera assez vite pour lui apporter l’innocent divertissement, coupable aux yeux de la loi actuelle, des promenades en raquette car son humeur, sombre depuis des mois, pourrait le mener par petites étapes sur le chemin de la dépression. Les assassinats islamistes des derniers jours l’ont démoralisé et il ressent comme l’effondrement de notre société la présence de militaires devant les églises pour dissuader d’éventuels fanatiques d’agresser les fidèles ; ce qui le mine, c’est qu’il faille, au moins en apparence, protéger les fidèles d’une religion qui a contribué à former notre société. Me Beraud, fidèle de notre cénacle (clandestin ! ), d’autant plus assidu que sa femme a confisqué leur ordinateur pour jouer au bridge à longueur de journée, et dont l’équanimité2 est de plus en plus remarquable, lui a représenté qu’il ne pouvait pas ne pas voir que les fanatiques n’étaient pas représentatifs de tous ceux qui se réclamaient de l’islam et qu’il ne fallait pas dramatiser la situation.
« Comme tout le monde, fit Gastinel, vous vous aérez les bronchioles en prenant à votre compte des affirmations sur des sujets dont vous ne savez que ce que vous avez lu ou entendu de la bouche de journalistes ; ceci dit, pour être honnête, je vous dirai que je suis comme vous. Les idées, que nous véhiculons parce qu’elles correspondent à ce qui agrée à notre personnalité, nous conditionnent au point que nous ne nous rendons pas compte que nous déformons notre perception de la réalité pour qu’elle entre dans nos schémas de pensée. Quoi qu’il en soit, jusqu’à preuve du contraire, on ne voit pas que des catholiques ou des juifs fanatiques cherchent actuellement à tuer des croyants d’autres religions »- « Oh ! Ne faisons pas les malins, glissa Beraud ; il y a eu des fanatiques chez les catholiques comme dans toute religion car, comme aurait pu dire Joseph Prudhomme3, dès lors que le sabre de l’État trempe dans le bénitier du goupillon d’une religion, l’eau rougit assez vite. Ce qui fait aujourd’hui la différence, c’est que les religions que vous citez ont fini, volens nolens, par admettre qu’elles n’avaient peut-être pas le monopole de la vérité. »
Gastinel, ayant repris le déroulement de son lamento4, en était venu au passage désormais obligé dans les conversations de la défense de la liberté d’expression ; son respect lui paraissait indispensable, quand bien même on ne serait pas d’accord avec ce qui se dit. Me Beraud l’interrompit en lui demandant si, pour lui, cette liberté d’expression s’étendait jusqu’à la faculté de dire n’importe quoi. Gastinel a reconnu que la liberté des uns devait s’arrêter au point où commençait celle des autres et que la vie en société imposait des contraintes. Beraud a alors fait remarquer que le louable désir de liberté individuelle qui s’amplifie depuis des décennies avait peut-être maintenant atteint les limites que lui assigne l’évolution de la composition de notre société. « Eh oui, mon vieux ! Notre société n’est plus celle au sein de laquelle ces aspirations ont commencé leur épanouissement. Elle inclut maintenant des populations dont il faut tenir compte pour préserver la paix sociale ; au nom du droit à la liberté d’expression et, dans un autre registre, du droit à la différence, on a laissé ceux qui ne reconnaissent pas le droit à la différence devenir les prosélytes du refus de la différence. Notre société s’est augmentée de tellement de différences que les consensus qui paraissaient évidents ne le sont peut-être plus. Que voulez-vous, on n’a pas été cohérent, clairvoyant. Il faudra faire avec et inventer de nouvelles règles du jeu social ».
Je suis alors revenu sur ce qu’avait dit Gastinel de notre propension à interpréter les informations pour qu’elles coïncident avec nos idées : « Vous nous faites remarquer que, sans en être conscients, nous sommes tous des idéologues et nous le sommes dès lors que nous prenons nos désirs pour des réalités. Nous le sommes comme l’est le responsable religieux qui projette sa croyance sur une réalité politique contraire ou comme le journaliste qui, sans tenir compte de l’état d’esprit réel du pays, annonçait l’effondrement des républicains aux USA à partir de sa seule aversion pour Trump… Et encore, je pars du principe que l’un comme l’autre sont de bonne foi…». Gastinel observa que si nous en étions réduits à n’échanger que sur des faits et non sur des opinions, nous n’aurions pas grand-chose à dire ; Béraud lui a alors rappelé que Paul Valéry considérait qu’il n’était pas raisonnable de soutenir qu’on ne discutait pas des goûts et des couleurs. Si, en effet, il est concevable de débattre de ce qui est subjectif, comme les goûts et la perception des couleurs, il n’est pas raisonnable de discuter de ce qui est objectif et qui, par essence, ne prête pas à interprétation5.
Je me suis souvenu de la dernière conversation que nous avons eue au sujet du traitement de l’information relative à l’épidémie (qui, selon le mot de Gastinel, nous transforme en papillons épinglés dans une boîte d’entomologiste). Vous étiez décontenancé parce que la communication officielle ne parvient pas à donner une impression de cohérence ; vous ne mésestimiez pas que personne ne maîtrise le sujet ni ses évolutions et qu’on ne peut guère alimenter l’information que par les moyens à imaginer pour réduire les risques de contamination dans cette partie de colin-maillard disputée en pleine obscurité. Vous regrettiez surtout que n’ait pas émergé une autorité à partir de laquelle se seraient organisées la communication et les initiatives. Peut-être le pays est-il trop atomisé… Je suis tombé l’autre jour sur un proverbe akan6 qui me paraît bien convenir à la situation : « Celui qui suit la trace de l’éléphant ne sera pas mouillé par la rosée ». Je vous laisse le soin de vérifier. Mais peut-être suis-je en train de déformer la réalité pour la faire correspondre à mes idées…
Nous continuons d’espérer que vous pourrez venir célébrer avec toute votre famille la fête de Noël au Villard. Soyez sans crainte, nous saurons garder nos distances !
Nous vous redisons toute notre amitié.

P. Deladret

  1. Nom donné en argot aux chaussures renforcées des forces de l’ordre, et par extensions aux gendarmes qui les portaient ; on doit à Boris Vian en 1954 la chanson « La Java des chaussettes à clous ».
  2. Équanimité : égalité d’humeur procédant d’un parfait détachement du contexte affectif.
  3. Joseph Prudhomme, personnage d’Henri Monnier (1799-1877) qui lui fait dire, lors de son admission dans la Garde nationale, « Ce sabre est le plus beau jour de ma vie ».
  4. Lamento : chant de tristesse et de déploration.
  5. Dans Tel quel, 1941, recueil de réflexions, aphorismes, boutades…
  6. Akans : Peuple de l’actuel Ghana..

Lettre du Villard – octobre 2020

LETTRE DU VILLARD

Le Villard, le 10 octobre 2020

Bien cher ami,

J’espère que lorsque vous arriverez au Villard les températures se seront rapprochées de ce qu’on appelle les moyennes de saison. Jugez-en. Depuis plusieurs jours la neige fait le ludion autour du Sentier Horizontal1 que nous avons emprunté cet été. Les pluies ont grossi le torrent qui cascade sous le pont du Châtelet ; je n’ai pas eu le courage de le remonter jusqu’aux Oules où l’eau devait tournoyer avec force dans les marmites de géants. Ne nous plaignons pas ; nous avons été épargnés par la catastrophe qui a frappé les hautes vallées des Alpes-Maritimes et nous pensons avec effroi et compassion aux pauvres gens qui y ont perdu leurs vies. J’ai lu dans la presse que votre région avait également été atteinte mais il ne semble pas que les conséquences aient été aussi tragiques. La tentation est grande de mettre cela sur le compte du dérèglement climatique ; nous ne pouvons nier que le climat ait changé mais l’Histoire conserve le souvenir de nombreux récits de catastrophes de cette nature. Je crains que vous ne me trouviez un peu fataliste ; question d’âge, peut-être ; votre génération veut trouver des réponses à tout ; question d’éducation, sans doute.
Me Beraud, chez qui nous sommes allés hier prendre le café, notait qu’en d’autres temps, on aurait vu là l’expression d’une colère divine qu’on aurait tenté d’apaiser, chez les Mayas, par de massives cardiectomies2 ou, plus près de chez nous, s’il faut en croire Voltaire3, en conduisant au bûcher, dans leur san-benito quelques juifs tremblants ; quelques siècles après, on se serait contenté de prières publiques et de processions. « L’Humanité progresse, glissa-t-il en souriant, mais ce qui reste constant est que la réponse qu’elle apporte aux questions qu’elle se pose est toujours malheureusement conditionnée par le niveau de connaissance dont elle dispose. Ce qui est tragique, c’est de croire alors qu’on détient La Vérité. »
Arrivé tout crotté à l’improviste accompagné de Mimiquet, Gastinel était d’humeur maussade car il était trempé et n’avait pas trouvé de chanterelles. Me Beraud l’ayant vite convaincu que sa connaissance du terrain n’était pas en cause et que seul le défaut d’ensoleillement expliquait l’insuccès de sa promenade, la mauvaise humeur de Gastinel s’est alors nourrie de ce que les journaux racontent des mesures que prennent certaines municipalités touchées par la grâce de la viridité4 politique. Me Beraud, décidément en verve, et qui ne porte pas dans son cœur le sectarisme qu’il croit discerner chez les Verts, considéra benoîtement que leurs déclarations et leurs projets venaient à point nommé pour les déconsidérer. « Encore quelque temps, quelques bévues, et les braves gens qui ont fait leur lit en s’abstenant lors des élections municipales, se rendront compte qu’il faut siffler la fin de la récréation. J’aimerais même, ajouta-t-il, que ces expériences soient encore plus radicales pour accélérer la prise de conscience de ce à quoi pourrait aboutir la révolution culturelle qui nous est présentée, avant de nous être imposée. » Ces propos me paraissant un peu excessifs, je n’ai pu m’empêcher de relever qu’en prônant la politique du pire on y parvenait malheureusement souvent.
« Vous êtes de parti pris, mon cher, lui dit Gastinel, il faut accepter de donner un peu de jeu à nos convictions ; vous me connaissez, eh bien, je finis par penser que les faits dont nous sommes les spectateurs nous conduisent à découvrir que l’anarchie n’est pas le rêve dangereux dont quelques utopistes nous vantent les vertus ». – « Vous plaisantez ? fit Beraud. » – « À vous de juger ; ce que nous vivons chez nous en ce moment n’est-il pas la preuve qu’un pays peut fonctionner dans un grand désordre et un respect élastique des règles de droit que seuls les braves gens se sentent tenus de respecter. Lorsqu’on édicte des lois et des règlements en sachant qu’on n’aura pas les moyens de les faire respecter, on montre qu’on renonce par avance au respect du droit. Ne parlons pas des cas où les responsables se contredisent. Entendons-nous ; si vous réduisez l’anarchie au seul désordre qui souvent en découle, nous n’en sommes pas là, mais si vous revenez à l’origine du mot et remarquez que le terme d’anarchie caractérise une société où chacun peut en faire à sa guise, vous admettrez que nous en approchons. C’est tout ce que je voulais dire, mais c’est assez pour nous rendre vigilants. » Beraud lui ayant fait remarquer que son goût pour les paradoxes finirait par lui jouer un mauvais tour, Gastinel reprit en tirant argument de la façon dont avait été gérée la communication officielle dans cette affaire d’épidémie où chacun, quel que soit son niveau de responsabilité, n’a pas hésité à dire tout et son contraire, ce qui a pu donner à penser que nous étions dans un bateau ivre. Je me suis alors permis d’intervenir en insistant sur le fait que, ne sachant que faire face à une épidémie aux évolutions imprévisibles, les personnes à qui on demandait des comptes avaient dû se borner à dire ce qu’elles pensaient pouvoir être entendu pour éviter de provoquer des vagues.
« Cela me fait penser, glissa Me Beraud, à l’aumônier bonhomme et breton d’une institution marseillaise que j’ai fréquentée dans ma jeunesse ; il nous demandait, lorsque nous nous confessions à lui, si nous n’avions pas menti –– il disait « raconté des carabistouilles » – et, ajoutait-il, pour « s’tirer d’affaire », autrement dit, sans malice, sans préméditation, mais pour éviter d’être réprimandés par nos parents. Eh bien, j’ai l’impression que depuis des mois, on nous raconte des carabistouilles, non par volonté de nous abuser, mais « pour s’tirer d’affaire ». Le problème, continua-t-il, est que, maintenant, nous nous demandons si, « pour s’tirer d’affaire », les princes qui nous gouvernent, comme d’ailleurs ceux qui les ont précédés, et qui nous ont peut-être « raconté des carabistouilles » sur les stocks de masques de protection contre l’épidémie, ne nous en racontent pas sur le niveau réel de nos réserves stratégiques de pétrole, d’uranium ou de céréales, et, pourquoi pas, sur l’état de notre défense nationale, le niveau réel d’instruction de nos écoliers ou la réalité de l’assimilation par notre société de personnes venues d’ailleurs. Qui ment pour peu, sans malice, par faiblesse, « pour s’tirer d’affaire », peut aussi mentir pour beaucoup. Vous savez que qui vole un œuf, vole un bœuf ! » « Oui, mais ajouta Mimiquet en pouffant, comme disait Chaval5 « Qui vole un bœuf est vachement musclé ! »
Gastinel a repris le cours de ses pensées en affirmant qu’il n’était finalement pas malheureux d’avancer en âge car il espérait avoir quitté cette « vallée de larmes »6, comme dit l’Écriture, avant d’avoir vu se produire l’effondrement de notre civilisation qu’il redoute. Me Beraud lui ayant suggéré, en plaisantant, de se retirer sur une île déserte, je demandai, par jeu, au colonel ce qu’il emporterait, le cas échéant, sur un caillou entouré d’eau. La Bible, sans doute, répondit-il. Ou L’Illiade et l’Odyssée. Je lui rappelai alors la réponse que fit Jean Yanne à cette question : un bateau !
Je ne sais pas ce que vous en pensez, mais il me semble que, plutôt que de rêver de se retirer sur une île déserte, ne serait-ce parce qu’il n’y a plus assez d’îles désertes, on peut, non fuir, mais essayer de vivre selon ses convictions, et faire comme les taureaux pris dans la tempête qui, dans la nouvelle d’Alphonse Daudet, le Vaccarès7 tournent tous ensemble du côté du vent, « ces larges fronts où la force (…) se condense ». « Vira la bano au giscle », disent les gardians. Tourner la corne au vent. Pour faire face. Ensemble.
J’ignore si ce petit mot vous parviendra avant que vous ayez pris la route du Villard et je ne sais non plus si nous oserons aborder avec vous ces sujets qui, finalement, ne me paraissent pas très éloignés de ceux qu’on pourrait tenir au café du Commerce s’il n’était pas fermé en ce moment, épidémie oblige. Rassurez-vous, en tant que de besoin, le café-restaurant de Mme Arnaud est toujours ouvert et nous aurons pu partager un plat de ravioles aux pommes de terre avec une assiette de fumeton8.
J’attends beaucoup du plaisir de nos échanges.
Croyez en notre constante amitié.

P. Deladret

  1. Sentier tracé à l’altitude moyenne de 2 200 m il y a plus de cent cinquante ans par les Eaux et Forêts pour favoriser le reboisement.
  2. Extraction du cœur lors d’un sacrifice humain.
  3. Voltaire, Candide, Chapitre VI « Comment on fit un bel auto-da-fé pour empêcher les tremblements de terre… »
  4. Viridité : État de ce qui est vert.
  5. Yvan Le Louarn, dit Chaval, 1915-1968, dessinateur humoristique.
  6. « Ce bas monde », Ps 83, 7.
  7. Incluse dans Les lettres de mon Moulin.
  8. Viande séchée de mouton.

Lettre du Villard – septembre 2020

LETTRE DU VILLARD

Le Villard, le 16 septembre 2020

Bien cher ami,

Je sais que vous n’aimez pas que je vous remercie pour l’attention que vous nous témoignez en poursuivant cette correspondance avec des amis de vacances qui n’oublient pas de vieillir consciencieusement chaque année. Vous n’aimez pas mes remerciements, dites-vous, car, ce faisant, je parais sous-entendre que je suis votre obligé alors que, protestez-vous, le plaisir de notre conversation n’est en rien une obligation. Je ne chercherai pas à savoir si vous êtes poli ou sincère, car vous êtes et l’un et l’autre. Ceci dit, vous avez noté et m’avez fait remarquer le ton un peu morose – de ma dernière lettre ; je le regrette, mais -, que voulez-vous… l’été commençait à montrer des signes d’usure et, surtout, surtout, nous savions que nous n’allions pas vous voir pendant un bon bout de temps.
Nous essaierons d’être plus souriants. Pour lutter contre la morosité qui parfois le gagnait, un de mes amis s’était donné en obligation de trouver chaque jour une bonne nouvelle dans l’actualité ; il parcourait les chiens écrasés, les dépêches diplomatiques, les revues scientifiques, que sais-je, à la recherche d’une nouvelle qui le réjouirait. Il y réussissait, mais non sans mal, me confessa-t-il plus tard, jusqu’au jour où il s’est souvenu d’un texte qu’il avait appris à l’école primaire, dans lequel l’auteur parlait du « Bonheur-de-voir-se-lever-les-étoiles », du « Bonheur-de-la-pluie, qui est couvert d’un manteau de perles », ou du « Bonheur-des-pensées-innocentes »qui est le plus clair d’entre nous. Il s’agit de l’Oiseau bleu, de Maurice Maeterlinck que je me permets de vous conseiller de lire. En contemplant le monde tel qu’il est, il n’a plus eu besoin de s’user les yeux à la lecture des journaux.
Je racontais l’histoire au petit groupe d’amis venus prendre le café sur le balcon en profitant du « bonheur-de-la-douceur-de-l’automne-ensoleillé ». Me Beraud, malgré mes protestations de sincérité, n’a pu s’empêcher de s’exclamer « Se non e vero, e ben trovato »1. Il a cependant ajouté « Votre ami a donc du se réjouir en lisant qu’en 2020, le Jour du dépassement était intervenu trois semaines plus tard qu’en 2019 ». La moue interrogative de Mimiquet l’incita à lui expliquer que ce jour correspondait à la date de l’année où l’humanité est censée avoir dépensé l’ensemble des ressources que la Terre peut régénérer en un an ; cela a été imaginé et est calculé par une O.N.G.2. « Donc, poursuit-il, plus le jour du dépassement s’approche de la fin de l’année, moins notre planète s’épuise ; toute la question est de savoir pourquoi nous avons amélioré le score de trois semaines, autrement dit, si cela a quelque chance d’être durable ». J’ai osé avancer que la réduction mondiale de l’activité économique due à l’épidémie de coronavirus ne devait pas être étrangère à la moindre consommation des énergies et qu’il n’était pas certain que cette bonne nouvelle en soit une. Le colonel Gastinel s’est alors lancé dans une de ses diatribes habituelles contre les O.N.G. qui cachant soigneusement l’origine de leurs financements et donc les intentions de ceux qui les animent n’ont, selon lui, d’autre objectif que d’affaiblir le monde occidental, en prônant la décroissance, sous couvert d’écologie. « On ne me fera pas croire, ronchonna-t-il, qu’en se lançant dans la décroissance, on puisse régler la question des ressources. Voyons, le fait que le jour du dépassement soit intervenu en 2020 à 64 % de l’année montre simplement que notre pauvre terre ne peut subvenir qu’à 64 % de sa population, autrement dit à 4,8 milliards d’habitants, alors que nous sommes 7,5 milliards, dont 2 sur lesquels on fait porter toute la responsabilité de la situation et 5,5 qui, non seulement, sont tellement pauvres qu’ils sont bien en peine de faire des économies sur quoi que ce soit mais encore dont le nombre s’accroît de près de cent millions par an. On veut nous faire croire que le problème est culturel en nous donnant mauvaise conscience d’avoir donné à l’humanité le niveau de développement qui est le sien alors que le problème est démographique. J’aimerais bien savoir pourquoi il est pris par ce bout et qui orchestre la manœuvre ». Me Beraud lui faisant remarquer que, quelles que soient les causes de la situation, il valait mieux contribuer à réduire les besoins que de délirer dans une logique complotiste, Gastinel reprit : « C’est certain mais il faut bien voir que le risque est que nous perdions sur les deux tableaux, c’est-à-dire qu’en acceptant des contraintes économiques nouvelles, nous affaiblissions nos sociétés développées sans que cela enraye l’épuisement des ressources naturelles dont ont un besoin croissant les sociétés les plus défavorisées qui grignotent l’effet des progrès de productivité écologique que nous réalisons ». « Nous aurons au moins essayé », lui dit Beraud.
Vous notez dans votre dernière lettre qu’après la coupure des vacances, vous avez trouvé du changement dans le comportement de ceux que vous côtoyez, notamment une certaine distance dans les rapports humains qui ne vous paraît pas seulement due au respect des fameux gestes barrières3 mais qui vous semble traduire, dans la meilleure des hypothèses, la prise de conscience du recul qu’on peut avoir par rapport à la vie menée jusqu’alors, et dans la pire, une exacerbation de l’individualisme. Entre les deux hypothèses, je ne trancherai pas, mais effectivement, le confinement a produit chez certains un effet semblable à celui d’une retraite spirituelle et les a , en quelque sorte, conduits à tamiser leurs relations, s’interrogeant sur la pertinence de toutes les poursuivre. Vous espérez que cette situation n’est que temporaire et que nos semblables retrouveront bientôt le goût, le besoin… et la possibilité, de la vie en société. Je vous suis parfaitement.
Pour terminer sur une note plus légère, je reviendrai sur ce qui me paraît l’expression d’un lamentable conformisme, celui de la modification, consistant en son raccourcissement, du titre du fameux roman d’Agatha Christie4 qui ne convenait plus aux idées de certains de ce temps. Ceci nous renvoie au temps de la Révolution française où les sans culottes s’étaient mis en tête de modifier les noms des communes qui rappelaient « les souvenirs de la royauté, de la féodalité ou de la superstition »5 ; si St-Éloi fut transformé en Loi, ce qui était un moindre mal, Ste-Croix-du-Verdon devint Peiron-sans-Culotte et Le Désir libre fut le nouveau nom de St-Didier-sous-Écouves. On prétend même qu’il fut question de transformer Saint-Cyr en Cinq chandelles… Alors que nous évoquions l’affaire avec nos amis et que Gastinel considérait qu’il aurait suffi de remplacer le mot désormais insupportable par trois points, Me Beraud lui fit remarquer que le remède aurait été pire que le mal et nous raconta l’anecdote suivante tirée des Propos de table de James de Coquet6. Rendant compte d’une manifestation organisée par le Parti communiste, dont Jacques Duclos était alors le secrétaire général (par intérim) et qui avait été un échec, un rédacteur, faisant référence à Jacques Duclos qui, dans sa jeunesse, avait été apprenti pâtissier, avait terminé son article avec la phrase « le pâtissier Duclos l’a eu dans le baba ! » ; il fut convoqué par le secrétaire de rédaction pour modifier son texte car il n’était pas concevable qu’une expression aussi triviale fut accepté dans ce journal que lisaient encore les douairières7 du quartier St-Germain. Le secrétaire de direction fit sauter le mot « baba », laissant le texte en plan en demandant au rédacteur de revoir sa formule : mais l’heure tournait, il fallut bientôt boucler le journal, plus personne ne pensait aux trois petits points… et le texte partit aux rotatives en l’état, si bien que le lendemain, les douairières lurent avec effroi « le pâtissier Duclos l’a eu dans le… ». Il nous a fallu une bonne minute pour venir à bout de l’hilarité de Mimiquet.
Voilà, vous savez tout de ce qui, sans excès, nous agite. J’ai bien noté que vous viendriez au Villard pour les vacances de Toussaint. Grâce à Mlle Raynaud qui a fait le ménage « en grand » selon son expression, la maison est prête pour vous accueillir. N’oubliez pas de nous téléphoner la veille de votre arrivé pour que nous allumions le chauffage, car il commence à faire frisquet la nuit.
N’oubliez pas, non plus, de venir avec vos remarques et vos questions qui nous sont si précieuses.
Croyez en notre indéfectible amitié.

P. Deladret

  1. « Si ce n’est pas vrai, c’est bien trouvé » attribué à Giordano Bruno, (1548-1600) dominicain, brûlé pour hérésie.
  2. Global Footprint Network, présidée par Mathis Wackernagel.
  3. Gestes barrières : expression créée lors de l’épidémie de 2020 désignant les comportements à adopter pour limiter la diffusion du virus.
  4. Ten little Niggers, 1939.
  5. Décret du 25 vendémiaire, an II.
  6. James de Coquet 1898-1988, grand reporter au Figaro, correspondant de guerre et critique gastronomique. Ses Propos de table ont été publiés dans le Figaro Magazine et chez Albin Michel.
  7. Douairière : Veuve d’un milieu aristocratique.

Lettre du Villard – aout 2020

LETTRE DU VILLARD

Le Villard, le 16 août 2020

Bien cher ami,

Et voilà… Voilà que vous venez de partir et que nous devrons attendre longtemps encore le plaisir de partager avec vous un repas ou une promenade, de parler de tout et de rien, du temps qu’il fait ou qu’il fera, de la fraîcheur du soir ou de l’odeur des foins coupés. Longtemps… J’exagère, puisque vous avez promis de tout faire, malgré les risques de re-confinement, pour venir au Villard pour les vacances de Toussaint, mais, vous le constatez, comme beaucoup de gens âgés, nous attachons beaucoup d’importance au manque que nous éprouvons… Alors, la moindre absence prend la dimension de l’abandon ; je plaisante, bien sûr, mais à peine… Et puis… Est-ce vraiment le propre des seuls gens âgés d’être impatients ou envieux ?
En cette fin de vacances, me remontent en mémoire les dernières pages d’Un singe en hiver d’Antoine Blondin, qu’Henri Verneuil a porté à l’écran, comme on disait autrefois, avec Jean Gabin et Jean-Paul Belmondo1. Je me demande si j’ai bien saisi le propos de Blondin, mais je ressens souvent avec un certain désarroi les moments de l’existence où se referme la perspective d’une vie entraperçue différente de celle qui est la nôtre. Quand j’étais enfant, la fin de l’été et de la liberté, dont les vacances étaient pour moi synonyme, me désespérait ; j’occultais tout autant ce que pouvaient avoir de banal ces derniers jours de vacances, que la joie de retrouver les amis et les jeux que nous allions partager. Cette vieille mule de docteur Esmenjaud, à qui j’ai récemment eu la faiblesse confier ces souvenirs, n’a rien trouvé de mieux à me dire que c’était là un signe avant-coureur incontestable du conservatisme qu’il s’autorise à voir en moi en toutes circonstances, la moindre perspective de changement, en quelque domaine que ce soit, me tétanisant, s’il faut l’en croire. Je lui ai laissé la responsabilité de son analyse, en lui faisant simplement remarquer que les vrais conservateurs ne sont pas nécessairement ceux qu’on croit en ce sens que les motivations de ceux qui poussent des appels frénétiques au changement ne sont peut-être pas très différentes de celles, cyniques, du personnage de Tancrède qui dans Le Guépard2 dit au prince Salina « si nous voulons que tout reste tel que c’est, il faut que tout change ».
En évoquant cette aspiration au changement, ambiguë chez certains, me revient à l’esprit une conversation que nous avons eue, en revenant de notre cueillette au génépi, au sujet du dernier acte des dernières élections municipales et notamment du taux invraisemblable d’abstention. Nous nous demandions si la faiblesse de la mobilisation des électeurs n’était pas une réaction de protestation aux promesses électorales souvent non-tenues. Vous aviez alors émis l’hypothèse que ce ne sont pas les promesses non-tenues qui provoquent la désaffection des électeurs, mais leur prise de conscience des pesanteurs qui font que, désormais, rien ne peut plus évoluer de façon vraiment significative ; « alors, disiez-vous, on laisse aller ; le fatalisme a gagné les esprits ; on a bien vu que la Gauche, qui s’est convertie au néolibéralisme, n’a pu faire l’économie de politiques d’austérité et que la Droite ignore tout autant ses idées conservatrices que les aspirations à l’ordre de ses partisans. À quoi bon se déranger pour voter puisqu’au bout du compte, on nous sert le même brouet ? ». Le colonel Gastinel vous a fait remarquer que vous y alliez un peu fort car les inflexions même marginales des politiques ne devaient pas laisser indifférents les vrais pauvres et les vrais riches. Vous en aviez convenu, en insistant cependant sur le fait que le contexte international, les pesanteurs économiques, les préjugés, les mentalités, l’obsession du principe de précaution, les opinions qui saturent les « réseaux sociaux » et maintenant la terreur de la « cancel-culture »3 qui monte en puissance conduisent progressivement à paralyser la mise en œuvre de politiques volontaristes. Le colonel, peu convaincu, en était resté à l’idée que l’abstention est le marqueur de l’indifférence, l’électeur se comportant comme si le vote qui lui est demandé ne servait à rien, sans prendre en considération le contexte que vous aviez rappelé ; « sans doute, avait-il dit, si un jour apparaissait ce qui serait ressenti par le plus grand nombre comme une menace majeure, se mobiliserait-on ». J’avais alors noté qu’il était à craindre que cela soit alors trop tard, tant l’indifférence et l’asthénie auront eu le temps de nous calcifier.
J’ai rapporté quelques jours plus tard cette conversation à Me Beraud venu ce soir-là en voisin disputer une partie de boules au grand dam de sa femme (qui se désole que le seul golf de la vallée ne comporte que neuf trous, « et à quarante kilomètres du Villard ! », se plaint-elle). Sa réaction peut vous intéresser en ce sens qu’il s’est demandé si cette indifférence en matière de politique n’avait pas pour même ressort que l’indifférence en matière de religion. « Après tout, regardez, les gens ne vont pas plus à l’église qu’au bureau de vote » – « Mais encore ? » demanda Mimiquet qui faisait équipe ce jour-là avec le colonel. « Je veux dire, reprit Beraud, que nos contemporains ne paraissent pas plus attendre grand-chose du politique que de la religion, déçus qu’ils ont été dans leurs attentes. Notre société ronronne ; on acceptait d’aliéner une part de son indépendance contre un espoir de vie meilleure, mais, pour beaucoup, elle n’est pas venue. Et qui peut nous certifier que la désaffection n’est pas la même en matière de religion ? Je sais bien que la foi n’est pas réductible à la pratique religieuse, mais vous admettrez qu’une partie des gens qui se pressaient autrefois dans les églises attendaient de leurs dévotions une certaine efficacité, qu’il pleuve sur la terre asséchée, que la guerre cesse, que l’enfant guérisse, et derrière cela, que Dieu ne cède pas un pouce de terrain au Mal. Mais aujourd’hui, le peuple demande des comptes, de l’efficacité en quelque sorte, et il n’a pas encore compris que Dieu ne pouvait pas tout. » Mimiquet, conciliant, a remarqué que l’important n’était peut-être pas qu’on prenne des distances par rapport aux dévotions, mais de savoir pourquoi on n’éprouve plus le besoin d’être en relation avec Dieu, pourquoi on cesse d’être habité par la foi.
Me Beraud a poursuivi : « Les athées patentés triomphent ; à leurs yeux, le bon peuple qui allait à la messe et qui s’en détourne est libéré de l’aliénation. Il n’a plus besoin de Dieu ni de la religion pour expliquer ou justifier ceci ou cela. En ignorant ou en niant que Dieu puisse être différent de l’idée qu’il s’en faisait, ou qu’on a pu lui donner, il ne voit plus de raison de participer à la vie de l’Église. Il ne faut pas se voiler la face : souvenez-vous, dimanche dernier, à la messe célébrée par des prêtres en vacances, il n’y avait pas un habitant du hameau ! »
Le colonel qui reste optimiste, pensait qu’avec des hauts et des bas, l’Église est portée depuis des siècles par la relation d’amour et de confiance qu’elle vit avec Dieu, mais Me Beraud ne démordait pas de son idée qu’on ne peut se voiler la face devant les signes de désaffection qui traduisent l’indifférence, antichambre de l’incroyance, c’est-à-dire du désespoir. Nous avons terminé la partie un peu tristes. Je ne suis pas sûr que tout soit aussi tranché ; peut-être avez-vous, vous qui vivez dans de plus vastes communautés, une vision plus large.
J’ai profité de la présence de Mimiquet pour obtenir son accord pour ranger les trois stères de chêne et de charme que Charpenel vient de livrer ; il doit vous envoyer directement la facture. J’espère, sans trop y croire, que lorsque vous viendrez au Villard, nous ne serons plus obligés de nous affubler de ce groin auquel je ne peux pas m’habituer et qu’il faudra bien un jour abandonner, sauf à admettre de chambouler toutes les relations humaines.
Je souhaite que la rentrée de vos enfants et votre reprise professionnelle ne rencontrent pas de trop grandes difficultés et je vous assure de nos fidèles et amicales pensées.

P. Deladret

  1. Un singe en hiver, roman d’Antoine Blondin, 1959 , La Table ronde, 274 pages.
  2. Le Guépard, roman de Giuseppe Tomaso di Lampedusa , 1959, Le Seuil, 256 pages, qui a inspiré le film de Lucchino Visconti en 1963
  3. Cancel culture : procédé de dénonciation publique (ex MeToo), visant à l’élimination d’une personne, analysé parfois comme une forme d’auto-justice sans débat contradictoire, avec le risque d’intolérance d’opinions divergentes.

Lettre du Villard – mai 2020

LETTRE DU VILLARD

Le Villard, le 20 mai 2020

Mon cher,

Votre dernière lettre nous confirme dans l’idée que la période de confinement qu’a subie votre famille n’a pas été trop difficile à vivre et que les rites que vous aviez choisis avaient du bon pour éviter que le temps que vous ne trouviez pas à valoriser comme à l’ordinaire ne soit du temps évaporé.

À entendre Mimiquet qui, dès le 11 mai, est monté de la vallée pour nous faire causette, un pan entier de la société des gens prétendument rassis, disons de notre âge, est retombé sinon en enfance, du moins en adolescence, les gens passant le plus clair de leur temps à jouer avec leur téléphone pour échanger des plaisanteries. On dit communément que la nature a horreur du vide et l’expérience est là pour montrer que bien souvent nous ne résistons pas à la tentation de nous livrer à des activités « occupationnelles », comme on dit maintenant, pour « passer le temps » quand ce n’est pas pour le « tuer ». Ceci dit, comme l’a souligné le Pape, qui sommes-nous pour juger ? Que telle activité est plus noble qu’une autre ? Quelle aune prendre ? L’utilité sociale, peut-être. Ce qui n’empêche pas que l’activité de certains bénévoles relève parfois aussi de l’« occupationnel ». Qu’importe ; restons-en aux effets, aux actes et non à ce qui a pu les motiver. Si l’Enfer, dit-on, est pavé de bonnes intentions, le Ciel est sans nul doute constellé d’étoiles qui ne s’attendaient pas à s’y trouver.

Les gens qui ont un peu d’expérience ne mésestiment pas la vertu éducative du « temps vide », de l’ennui, qui conduit ceux qui y sont confrontés à développer leur imagination et leur réflexion, du moins lorsque l’individu a quelques dispositions en ces domaines. N’est-ce pas ce que nous avons connu dans notre enfance, lorsque nous ne voyions plus la fin des « grandes vacances » ? Au rebours de ce que pensent bien des parents, laisser un enfant (un peu) s’ennuyer en veillant discrètement à ce qu’il (ne) fait (pas), n’est pas de la maltraitance mais de la bienveillance.

Vous me rappelez d’ailleurs que, dans un domaine parallèle, cette perspective de ne plus avoir « rien à faire » a effrayé le colonel Gastinel lorsque le moment est venu pour lui de prendre sa retraite. Je me souviens de lui avoir dit qu’il allait passer de la vie subie à la vie choisie mais cela ne le tranquillisait pas pour autant. Sans doute son travail ne lui était-il pas cause d’une souffrance particulière. Ou, du moins, d’une souffrance qui, dans la balance, pesait moins lourd que la crainte de l’ennui de ne plus avoir d’obligation professionnelle. Rassurez-vous, il s’est bien accommodé de cet état.

Mimiquet, que je soupçonne de s’être adonné sans trop de réserve à ce cancanage qu’il stigmatise, relève à juste titre qu’on ne peut être en permanence occupé des seules choses de l’esprit. Je ne peux qu’être de son avis, en relevant cependant que certains comportements donnent à penser que tout le monde ne paraît pas trop voir la raison de se poser la question.

Nous verrons bien, dans les semaines qui viennent, si l’élargissement progressif du déconfinement annoncé va produire des effets en ce domaine. Nous entrons en effet dans une période dont l’observation devrait être passionnante. L’image qui me vient à l’esprit est celle de la débâcle, non de celle de 1940, mais de celle de la banquise ; tout ce qui était figé s’en va çà et là, sans qu’on puisse prévoir ce qui peut advenir. Le monde sera-t-il meilleur ou sera-t-il pire ? Les réponses qu’on est tenté d’apporter dépendent moins de la raison, inopérante en la matière, que du système hépatique ; je veux dire par là qu’il y a des gens qui, comme on dit, « se font de la bile » et d’autres non. Il y a ceux qui prennent leurs désirs pour des réalités et qui ne voient pas de raison pour s’encombrer des expériences du passé. Mais il y a aussi ceux qui considèrent que si les choses sont ce qu’elles sont ce n’est pas sans raison. D’autres encore sont dans l’incantation et se complaisent avec les œillères qu’ils se sont données.

L’expérience des mois passés et des multiples pronostics contradictoires qui nous ont été livrés devraient nous conduire à être particulièrement prudents. Aucun État n’a su que faire et tous ont improvisé, avec leur culture. On ne reprochera pas sans mauvaise foi aux politiques de ne pas avoir trouvé de parade à un mal dont on ne sait toujours rien. Me Beraud, avec qui nous avons repris quelques relations distantes et qui nous rejoint pour le café sur le balcon, abonde dans ce sens mais considère qu’il aurait mieux valu qu’ils tiennent un langage de vérité, qu’ils disent qu’ils ne savaient pas ce à quoi nous étions affrontés et qu’ils allaient faire au mieux, non seulement avec les moyens du bord mais aussi avec ceux qu’ils n’ont pas, puisque c’est avec les impôts qu’on va prélever sur les contribuables payant l’impôt1 qu’on va essayer de rembourser les dettes ainsi accumulées. Gastinel, qui partageait ce jour-là notre conversation, lui a remontré qu’une telle franchise aurait été insupportable dans un pays comme le nôtre, où la surenchère démagogique est le moteur de la vie politique et la recherche du consensus une tare inavouable. Nous n’étions pas, et nous ne sommes pas plus, prêts à accepter la vérité, d’autant plus qu’après des mois de recherches nous avons l’impression qu’elle court devant nous en nous fuyant.

On ne peut, non plus, écarter le risque que les pouvoirs publics ne reçoivent un choc en retour car le fait d’avoir essayé de donner à penser qu’ils savaient ce qu’ils faisaient ou disaient, dans un domaine où ils ne savaient pas grand-chose, a sans doute sapé la confiance minimale dont ils bénéficient en bien d’autres domaines : qui peut dire que les orientations économiques, militaires, culturelles, et j’en passe, qui sont présentées aux différentes démocraties (les dictatures n’ont pas ce genre de problème) ne sont pas décidées dans un contexte d’aussi grande incertitude ? La France a connu suffisamment de défaites militaires pour être un tant soit peu concernée par la question. Que dire des politiques économiques dont on nous affirmait qu’elles allaient apporter la prospérité et le plein-emploi ? J’espère que ceux qui avançaient cela y croyaient un peu… Et que dire de ceux qui veulent plus (ou moins) d’Europe ? En ignorant tout ce que cela peut donner. Dans le courant du xxe siècle, on a tenté de nous convaincre que la complexité de ce qui constituait l’action gouvernementale ne pouvait être laissée à de braves citoyens élus du peuple, qui n’avaient du bien commun qu’une aspiration, non une expérience. C’est ainsi que l’idée de gouvernements de technocrates a fait son chemin jusqu’à ce qu’on en voie, notamment dans la crise sanitaire actuelle, les limites mais aussi les aspects suicidaires. La liberté de parole inhérente à la démocratie permet à chacun d’exprimer ses doutes ; il serait tragique qu’on glisse du doute ponctuel à une suspicion généralisée.

Notre ami notaire m’a cité, à propos de cette crise, un adage de l’ancien droit dont la force réside notamment dans la concision : « La bonne foi n’exclut pas l’impéritie »2. Ce que nous vivons confirme la pertinence de l’adage mais ne nous assure pas, mais alors pas du tout, que d’autres auraient eu les aptitudes voulues dans les circonstances actuelles. Il faut donc être humble. À Gastinel, qui est un enthousiaste, qui est prêt à faire confiance à ceux qui lui disent ce qu’il aime entendre et à tenter le saut dans l’inconnu, j’ai cité Saint Exupéry : « Ce qui sauve, c’est de faire un pas. Encore un pas »3. Et je lui ai rappelé que l’Histoire ne montre pas que les révolutions aient apporté aux peuples les bonheurs que leurs auteurs leur promettaient. Comme je disais qu’à mes yeux la seule façon honnête de vivre était, que l’on soit chrétien ou non, de se comporter en hommes de bonne volonté, au sens où l’entend l’Évangile, cela a eu le don de l’exaspérer : « Ce ne sont que prêchi-prêcha » a-t-il fulminé en déposant sa tasse.

Heureusement, Mimiquet était là et a fait diversion en me demandant s’il devait faucher votre pré. Je me suis cru autorisé implicitement à l’inviter à le faire. J’espère que vous pourrez prochainement nous confirmer que vous venez passer vos vacances au Villard ; ce sera pure charité de votre part car avec le confinement nous tournons toujours plus en rond et nous craignons de ne pouvoir soutenir une conversation avec votre famille.

Croyez en nos pensées les plus amicales.

P. Deladret

  1. 16 sur 38 millions de foyers fiscaux.
  2. Impéritie : manque d’aptitude.
  3. Terre des hommes, 1938.

Lettre du Villard – avril 2020

LETTRE DU VILLARD

Le Villard, le 15 avril 2020

Cher ami,

Quelle n’a pas été notre joie de voir déboucher du grand virage que surplombe Le Villard la fourgonnette jaune du facteur et de découvrir celui-ci quelques instants plus tard en train de glisser une liasse de courrier dans notre boîte à lettres ! Il y avait tellement longtemps que nous l’attendions ! Je me suis avancé pour lui dire toute ma satisfaction de le revoir, mais, malgré son masque et ses gants de protection, il s’est réfugié derrière son véhicule en m’enjoignant de ne pas approcher. Ne tenant pas à hypothéquer les relations que j’espère continuer d’avoir avec lui si la maladie ne m’emporte pas entre-temps, j’ai invité notre hermès encagoulé à venir prendre le verre qu’il méritait à mes yeux pour accomplir chaque jour les kilomètres que l’Administration lui impose pour délivrer notre courrier. Il s’est réfugié dans son véhicule et est reparti en trombe.

Cela m’a permis de découvrir plus tôt (car habituellement le facteur, vous le savez, est assez bavard, surtout si notre hameau est la dernière escale de son périple journalier) la surprise que vous nous aviez réservée en nous envoyant cette lettre affectueuse. Nous avons eu ainsi la confirmation que votre petite famille passait du mieux possible l’enfermement qui nous est imposé. Vous soulignez à juste titre que vous avez la chance de pouvoir vivre ce temps sans trop d’ennui en raison du métier que vous exercez et de l’équipement confortable de votre foyer. J’ajouterai, pour un peu vous connaître, que votre curiosité doit vous inciter à vous aventurer sur les domaines encore en friche de votre culture. On prête à un personnage de Terence1 cette belle déclaration : « Rien de ce qui est humain ne m’est étranger » et je crois que vous l’avez faite vôtre, ce qui vous préserve au moins de l’ennui. Je suis d’ailleurs surpris qu’en cette période où nous avons perdu le droit d’aller et de venir à notre guise, et selon notre humeur, la correspondance n’ait pas retrouvé ses lettres de noblesse ni une pratique plus soutenue. On aurait pu croire que nos assignations à résidence auraient fait renaître le goût d’écrire que nous eûmes en des temps maintenant assez anciens. Oh ! Bien sûr, personne ne dira que nous ne communiquons pas et la moindre circonstance de notre existence de reclus engendre un usage du téléphone que nous imaginions propre aux riches oisives. Je suis d’ailleurs très heureux que le téléphone me permette de continuer de partager la vie de ma famille, de maintenir des contacts cordiaux avec mes amis et des échanges réguliers avec mes relations. Nous communiquons donc, mais je constate que nous en restons souvent au simple échange d’informations ; notre champ d’intérêt paraît limité au factuel. Le téléphone ne se prête peut-être pas à des exposés argumentés, ne serait-ce que parce qu’il n’est pas rare que la conversation ne soit pas concomitante à d’autres activités, l’un des interlocuteurs appelant en regardant une émission de télévision, tandis que l’autre, surpris en cuisine, achève sa préparation tout en bavardant. Le téléphone ne se prête pas toujours au développement d’une pensée qui a parfois besoin de se polir, de s’affiner, ce qui ne va pas sans tâtonnements, dans la recherche du mot juste, de l’expression qui rendra le mieux la pensée. J’en veux pour preuve ces lettres retrouvées les jours derniers, lorsque la fantaisie nous a pris d’essayer de mettre un peu d’ordre dans nos affaires, puisque nous ne pouvions invoquer la prééminence d’autres activités pour nous en dispenser. Nous avons ainsi relu ce que des amis nous écrivaient, il y a trente ou quarante ans, et retrouvé les sujets qui constituaient le fond de cette correspondance, les arguments que nous échangions, les précautions qui étaient prises pour avancer une idée qui pouvait déranger l’autre. Nous avions peut-être l’âge de refaire le monde, mais la seule actualité n’épuisait pas le domaine de nos échanges. En retrouvant ces lettres, la pauvreté de nos entretiens téléphoniques nous a interpellés ; à moins que ce soit le champ de nos curiosités qui se soit rétréci ou que nous n’ayons plus trop goût à la controverse. En vieillissant, il n’y a pas que les artères qui durcissent.

Toujours est-il que nous ne prenons plus beaucoup la plume, ni même le clavier ; nous échangeons peu de lettres ou de cartes de vœux en début d’année, et nous recevons peu de cartes postales des voyages de nos amis. Bienheureux sommes-nous, à juste titre, si nous parviennent, de Lavoûte-Chilhac ou des chutes du Zambèze, une photo accompagnée d’un mail ou d’un SMS nous montrant que le dépaysement – sans doute plus marqué dans un cas que dans l’autre – ne nous a pas définitivement effacés de la mémoire de l’auteur du message. Les « Bons baisers » et « Amicales (ou affectueuses) pensées » qui constituaient l’essentiel de cette correspondance, ne volaient pas plus haut que les « T’es où ? » de nos dialogues téléphonés ; n’enjolivons pourtant pas le passé ; sommes-nous certains que ces petits cailloux laissés sur le chemin de nos relations reflétaient des sentiments autres que ceux que nous exprimons en suivant la mode de notre temps ?

On n’écrit plus beaucoup, et j’ai découvert l’étiage actuel de l’intérêt pour la lecture. Un ami me disait l’autre jour – par téléphone, rassurez-vous – que, par les temps qui courent, il n’avait pas trop envie de lire, car cela lui demandait un peu de concentration et de présence d’esprit pour relier les phrases les unes aux autres. Il avouait hésiter devant cet effort d’attention et préférait laisser filer devant ses yeux les images de télévision qui parfois le distrayaient. Est-ce l’effet de l’enfermement que nous imposent les pouvoirs publics, en espérant que cela servira à quelque chose pour limiter la propagation de ce virus exotique ? J’ai l’impression que nous baignons dans l’atmosphère onirique du tableau « Jour de lenteur »2. Nous sommes dans un univers où le moindre effort nous coûte et où nous avons l’impression que le temps ne compte plus. Comme disait un personnage de l’Almanach Vermot de la grande époque, adaptant un mot de Pierre Reverdy3, « Je passe tellement de temps à ne rien faire que je n’ai plus le temps de faire autre chose ». Le moindre effort paraît peser ; nous avançons comme des scaphandriers aux semelles de plomb ; tout est englué ; les problèmes sont enkystés. On sait pourtant qu’il va falloir atterrir, et pas forcément sur un bon terrain. Cela me fait penser à ce pilote, personnage de Saint-Exupéry, qui est perdu au-dessus des nuages et qui hésite à descendre pour voir ce qu’il y a au dessous4.

Aujourd’hui, ce qu’il y a dessous est ce qu’il y aura après. Toutes les hypothèses sont évoquées, analysées, débattues, controversées. La seule certitude est qu’aucune n’est certaine. Et cela vaut autant pour les causes de ce fléau que pour les conséquences.

Vous établissez dans votre lettre un parallèle entre cette situation que nous subissons et le mystère de la condition humaine, ne sachant avec certitude comment la bien vivre et où elle nous conduit. Notre monde est confronté à un fléau qu’il n’avait jamais connu. Sa nature et la facilité de sa dispersion dans un univers humain mondialisé tiennent en échec les réflexes de survie, les connaissances, et les habitudes. Les politiques, qui ne sont pas plus armés que nous et sont de ce fait assez excusables, naviguent à vue entre ce qu’ils pensent que les peuples peuvent supporter et les arguments de conseillers scientifiques qui reconnaissent qu’ils ne savent pas grand-chose. L’exacte mesure du risque n’a pas été prise, mais le pouvait-on ? La confiance que nous avons dans le degré de nos connaissances a certainement fait que nous ne pensions pas pouvoir être pris au dépourvu et qu’en tout état de cause, nous pourrions trouver la parade. La prise de conscience retardée de notre incapacité à faire face immédiatement a créé des attentes ; celles-ci sont d’autant plus fortes que le handicap à compenser s’en est trouvé élevé. L’angoisse rogne maintenant les acquis culturels et rend les consciences les plus fragiles sensibles aux croyances irrationnelles.

Vous concluez heureusement votre lettre en affirmant, comme Calderon5 que le pire n’est jamais certain. C’est effectivement le seul constat rationnel. Surtout lorsqu’on a la volonté de s’en sortir.

Nous vous redisons toute notre amitié et notre espoir de vous voir bientôt. Le printemps a rarement été aussi doux dans notre belle vallée !

P. Deladret

  1. Publius Terentius Afer, Poète latin (-190 ; -159), dans l’Héautontimorouménos (!).
  2. Jour de lenteur, 1937 d’Yves Tanguy, peintre surréaliste français.
  3. Pierre Reverdy 1889-1960, poète surréaliste français.
  4. Fabien, dans Vol de nuit, 1931.
  5. La vie est un songe, Pedro Calderon de la Barca 1635..

Lettre du Villard – mars 2020

LETTRE DU VILLARD

Le Villard, le 15 mars 2020

Cher ami,

À peine ai-je utilisé cette formule que j’en ressens la sottise, ces deux mots étant redondants. Si vous êtes mon ami, n’est-ce pas parce que vous m’êtes cher ? Des amis qui ne seraient pas chers seraient-ils de vrais amis ? Certes, les exemples ne manquent pas d’amitiés qui ne le sont que de nom. Il n’est que de voir les propositions d’amitié qu’on reçoit sur Facebook. En d’autres temps, on distinguait les amis, des camarades, des collègues, des connaissances, des relations, des proches, etc, mais dans notre société qui ne s’embarrasse pas .des nuances, tout a été mis dans le sac de l’amitié. Ceci signifie non pas que l’amitié n’existe plus mais que l’usage du terme est galvaudé. Alors, comment vous saluer ? « Ami ! », fait un peu cavalier, pour ne pas dire ostentatoire, dans le genre « Eh ! Mon brave ! ». « Mon ami » est également dans la redondance, puisqu’on ne peut imaginer que celui qui vous écrit s’adresse à une autre personne qu’à vous. Alors ? « Mon cher » ? On peut, là encore, objecter que faire précéder « cher » du possessif « mon » ne se justifie pas puisque, lorsqu’on est cher à quelqu’un, on est déjà dans une relation d’appartenance. Je n’imagine pas, non plus, vous bailler du simple « Cher ! » qui ferait un peu précieux sinon tendancieux. J’attends vos remarques et vos propositions sur ce sujet qui doit occuper dans les préoccupations de nos contemporains la surface d’une tête d’épingle.
Nous sommes heureux que les chûtes de neige du mois de février aient pu permettre à toute votre famille d’éprouver les joies qu’elle attendait de son séjour hivernal dans notre bout du monde ; je me remémore avec plaisir les promenades en raquettes que nous avons faites et les conversations que nous avons eues tant entre nous qu’avec les amis du Villard. À ce sujet, je reviendrai sur une des remarques que vous avez faites, alors que nous grimpions vers les Trois cabanes. Vous m’avez rappelé une opinion que j’avais émise dans ma précédente lettre, à savoir que l’idée de morale est désormais exclue du débat public. Vous considériez, au contraire, que notre société est devenue moralisatrice, à la façon de ce qu’on voit outre atlantique, où, à ce qu’on dit, le message des Pères fondateurs puritains reste toujours révéré, du moins dans la forme. La rudesse de la montée m’a alors privé du souffle qui m’aurait permis quelques objections puis nous avons dérivé vers d’autres sujets. Je voudrais cependant y revenir, pour constater en premier lieu notre accord sur le fait qu’en certains domaines, mais en certains domaines seulement, on ne compte plus le nombre de groupes de pression qui nous font la morale. Ma remarque avait cependant un objet légèrement différent : elle faisait référence aux situations où, notamment devant le tribunal de l’opinion publique et, en certains cas, devant les tribunaux judiciaires, il n’est pas politiquement correct, ni recevable, de relever les infractions à la morale dès lors qu’elles ne sont pas pénalement répréhensibles. On vient certes de loin, et pendant des siècles, le droit a en grande partie découlé de la morale, elle-même façonnée à partir de la religion dominante. À partir du moment où la religion est exclue de l’organisation sociale, une morale sociale privée de bases hésite à émerger. Cela fait bien l’affaire de ceux qui veulent vivre à leur guise. L’exemple récent de l’abandon par un candidat de la course à la Mairie de Paris montre cependant à mon sens qu’un fond de consensus moral reste partagé par le plus grand nombre. Si cette personne n’avait pas eu conscience que ce qu’elle avait fait serait considéré dans l’opinion publique comme « quelque chose qui n’était pas bien », elle n’aurait pas abandonné. Cela me rassure un peu de voir que les notions de bien et de mal, qu’écarte le discours public, n’ont pas disparu chez l’individu.
« Jusqu’à quand ? » s’interrogeait l’ami Beraud avec qui nous en parlions. Eh bien, sur ce point-là, je ne suis pas trop pessimiste. Je ne doute certes pas que ceux qui ne veulent pas des valeurs que notre société occidentale a mises en exergue, sans toujours les respecter, ne se sentent pas encouragés par le laxisme ambiant pour essayer de faire triompher leur nihilisme. Il me semble cependant qu’au cœur de l’homme « du peuple » subsiste la conscience du bien et du mal. « Conscience ! Instinct divin, immortelle et céleste loi ! »1 a justement lancé Rousseau qui par ailleurs souvent m’agace. Cet instinct « divin (…) parle la langue de la nature que tout nous fait oublier » souligne Jean-Jacques. Je crois qu’il restera toujours en nous un fonds incompressible d’humanité, qui nous fait distinguer, sans nécessairement que cela procède d’une réflexion de notre part, à la fois le Bien du Mal et le caractère artificiel des propositions de ce que Gastinel nomme Satan. Le problème, reprend notre ami, est que le contexte n’est pas neutre et que, s’il faut reconnaître une qualité à Satan, c’est bien celle de la persévérance. « Perseverare diabolicum »2, ajoute sentencieusement Gastinel.
Cette persévérance est illustrée par ce qu’on a appelé l’affaire Matzneff, masquée depuis par l’affaire Polanski. Il faut alors avoir à l’esprit que dans les années 1970-1980 des personnes comme Louis Aragon, Jean-Paul Sartre ou Michel Foucault et les groupes dans la mouvance de l’idéologie de mai 68, ne voyaient pas les agissements d’individus de ce type d’un trop mauvais œil. Le fait pour des adultes d’avoir avec des enfants des relations que la morale et la société condamnaient était alors considéré par eux comme une étape dans la libération de l’individu. Agir ainsi devenait acte de rébellion contre la société, épisode dans la déconstruction d’une société basée, selon eux, sur l’ignorance, les préjugés et les traditions. Sous l’égide de Marx, qui n’est pas en cause dans cette affaire, mais qui était attaché à combattre les logiques de domination, celle « des patrons sur leurs ouvriers, des professeurs sur les élèves, des médecins sur les malades, des parents sur les enfants »3, et avec la bienveillance des précités se présentaient comme des libérateurs, le mineur émancipé du joug de ses parents, accédant à son plein épanouissement et à sa liberté.
« On en est revenu » nota Me Beraud – « J’en doute, reprit Gastinel, lorsqu’on voit toutes les tentatives de déconstruction de notre monde, toujours selon les mêmes arguments. On a l’impression que tout est oppression pour ceux qui ne se reconnaissent pas dans une société d’expérience, élaborée par des siècles d’histoire, de culture et d’usages. Alors tout est bon pour grignoter le socle culturel, pour nous faire perdre nos repères ». Beraud, toujours moins catastrophiste que Gastinel, développait son idée selon laquelle les seules idéologies qui durent sont celles qui correspondent vraiment à ce qu’est l’homme ; il avançait que tout ce qui nie la meilleure part de l’homme finit un jour ou l’autre par disparaître… « Comme le coronavirus, peut-être, gronda le colonel. Vous étiez certain il y a quelques semaines que l’épidémie serait sans effet majeur ! Et maintenant, j’ose à peine vous serrer la main, les écoles sont fermées, les gens âgés confinés, les entreprises mettent leur personnel au chômage et cela va coûter une fortune aux misérables contribuables que nous sommes, tant en indemnisations qu’en perte de recettes fiscales ». Me Beraud convint que les informations dont il disposait alors l’avaient conduit à sous estimer le phénomène, mais qu’il restait confiant dans les possibilités des pays de limiter le nombre de victimes ainsi que les conséquences économiques. « Ah ! Ne recommencez pas, lui lança Gastinel ; n’oubliez pas, comme je vous l’ai dit tout à l’heure, que perseverare (est) diabolicum ! Je me demande ce qui me retient de vous envoyer au bûcher avec les suppôts de Satan ! »
J’espère que ce petit mot vous trouvera en bonne santé, ainsi que toute votre famille… et que, lorsque nous recevrons votre réponse, nous serons dans le même état !
Prenez soin de vous, car, à ce qu’on dit, ce n’est pas vain.
Mon épouse se joint à moi pour vous redire notre amitié.

P. Deladret

  1. L’Emile ou De l’éducation, 1762.
  2. Persévérer (dans l’erreur) est diabolique.
  3. Enquête du Monde du 29 février, sous la plume d’Anne Chemin.

Lettre du Villard – février 2020

LETTRE DU VILLARD

Le Villard, le 15 février 2020

Cher ami,

Nous comptons les jours qui nous séparent de celui où nous aurons la joie de vous revoir avec votre famille dans votre maison du Villard. Ne tardez pas trop car, si un temps plus frais a heureusement succédé au redoux, nous ne sommes pas à l’abri d’un réchauffement qui serait particulièrement mal venu. Dans notre hameau du bout du monde, nous avons bénéficié jusqu’à présent du bel enneigement qui a malheureusement assez tôt déserté la vallée et nous serions ravis que vous en bénéficiez. Nous espérons que vous nous arriverez plein d’énergie, d’idées et de réflexions pour nous aider à ne pas nous laisser aller au ronron des certitudes et de l’indifférence au temps qui passe. Nous essayons, avec l’ami Béraud et avec le colonel Gastinel, quand ce n’est pas avec Mimiquet, de nous « frotter et limer (la) cervelle contre celle d’aultruy », comme l’a écrit Montaigne (1) non pour acquérir l’expérience que donnent les voyages (à notre âge !) mais pour rester éveillés et je ne jurerai pas qu’à la lecture de mes lettres vous ne restiez pas dubitatif quant aux résultats de nos efforts.
L’expérience montre cependant, du moins m’amène à considérer, que ce qu’ont pu penser les moralistes n’a malheureusement jamais modifié le cours des choses. On pourrait croire qu’à la lecture de Montaigne, de Molière, de Vauvenargues ou de La Rochefoucauld, pour ne citer que des auteurs français, leurs lecteurs aient pris conscience des travers de leur caractère et se soient attachés à s’en corriger. Force est de constater qu’il n’en est rien ; Tartuffe n’a pas fait disparaître les tartuffes ; le moraliste met le défaut de caractère en évidence comme le fait le biologiste pour un virus, mais il ne guérit pas, précisément parce que le virus qui affecte celui qu’analyse le moraliste lui interdit de se rendre compte qu’il en est infecté. Le talent du moraliste réside finalement moins dans ses effets que dans l’art de son expression ; on se dit « Comme c’est bien dit ! Comme c’est vrai ! » et puis on passe à autre chose.
Pour en revenir à tout ce qui devrait nous aider à ne pas nous endormir, il suffit de survoler ce qui a constitué l’actualité du mois écoulé. Nous étions montés l’autre jour en raquettes à l’Aupillon avec Me Beraud et le colonel Gastinel ; s’offrant une petite halte pour reprendre souffle, l’ami Béraud nous a demandé de but en blanc quel ordre d’importance nous pensions que nous accorderions dans un an ou deux, à ce dont on parle actuellement, à la situation créée par la sortie du Royaume-Uni de l’Union Européenne, aux affrontements que provoque la réforme du régime des retraites ou à l’épidémie de coronavirus… La prophétie étant un art difficile, « surtout lorsqu’elle concerne l’avenir », comme l’a dit Mark Twain (2) nous nous sommes bien gardés de vaticiner ; tout au plus Gastinel a-t-il remarqué que parmi les raisons de la difficulté qu’il y avait à réformer les régimes de retraite figurait la durée réduite du mandat présidentiel ; le quinquennat ne se prête effectivement pas à des entreprises de longue haleine qui demandent une préparation en profondeur et un accompagnement permettant de juger des effets. Notre tabellion n’a pu s’empêcher de pronostiquer que l’épidémie resterait sans doute sans effet majeur (sauf pour ceux qui en seront morts, lui fit remarquer Gastinel…), que la réforme des retraites, malgré les 19 000 amendements déposés par les députés qui, sous l’égide de Jean-Luc Mélanchon, entendent paralyser le débat, aboutirait, cahin-caha, à une situation dont personne ne se satisferait sans qu’elle soit pour autant insupportable, mais que le Brexit était potentiellement l’évènement le plus dangereux. Il lui paraît inquiétant moins par les négociations difficiles qui vont s’engager pour régler les conséquences financières du divorce que parce que cette sortie peut donner à certains partis ou États qui verraient bien leur pays hors de l’Union européenne la conviction qu’on peut en sortir, alors que jusqu’à maintenant, les europhiles ont soutenu que ce serait trop difficile. « Le Brexit, conclut-il, c’est une maille du tissu européen qui lâche. Il va falloir, dare-dare, la faire stopper ! » (3) « Mais, mon pauvre ami, le métier de stoppeuse a disparu ! » lui lança Gastinel.
Le lendemain, par acquit de conscience, j’en ai dit un mot à Mimiquet dont la femme sait encore faire quelques travaux d’aiguilles. Il m’a rasséréné en m’apprenant qu’une échoppe de retouches venait de s’installer dans la vallée. J’en ai touché un mot à Me Béraud qui a relevé que cela s’inscrivait sans doute dans un mouvement plus large et que, notamment, le développement de l’apprentissage figurait parmi les bonnes nouvelles du mois, au même titre que la baisse de 4 % du chômage en 2019. Gastinel a eu beau jeu de dire qu’on faisait dire aux chiffres ce qu’on voulait mais Béraud lui a rétorqué que l’important en la matière était la tendance. Sur ce, nous avons repris notre marche dans une neige qui, en cette fin d’après midi, commençait à coller un peu trop aux raquettes.
« Je vous le donne en quatre, je vous le donne en dix, je vous le donne en cent » comme aurait dit la marquise (4), Mimiquet se présente aux élections municipales du 15 mars, sur la liste d’intérêt local. Il m’a communiqué le modeste, dans la forme et dans le fond, programme de sa tête de liste qui n’entend pas interdire les expériences atomiques sur sa commune et qui s’engage à maintenir la qualité et le prix de l’eau potable. Cela nous change heureusement des programmes des candidats à d’autres élections qui se croient tenus de promettre ce qu’ils ne pourront tenir et, surtout, omettent d’évoquer le cadre préexistant dans lequel devra s’inscrire leur action. Connaissant votre intérêt pour la démocratie américaine et sensibilisé, comme tout un chacun, aux élections primaires qui viennent d’y commencer, j’ai essayé de savoir quel était le nombre de votants au fameux « caucus » (5) de l’Iowa, dont le vainqueur acquiert bien souvent un avantage déterminant pour être ultérieurement désigné pour représenter son parti à l’élection présidentielle. Autant il est facile de connaître les pourcentages de suffrages qu’ont recueillis les différents candidats, autant le nombre de votants l’est moins ; j’ai trouvé un chiffre, celui de 2004, mais la population n’a pas beaucoup évolué. Il y avait eu alors 124 000 électeurs. Lorsqu’on sait que les élections des délégués des autres états sont largement influencées par celles de l’Iowa, on ne peut que s’inquiéter de cet alignement, en quelque sorte moutonnier, qui fait qu’un aussi petit nombre de personnes peut influencer une aussi grande démocratie.
« Est ce vraiment important ? » me dit Gastinel « Regardez la Belgique, il n’y a pas de gouvernement, donc d’action politique, depuis 18 mois et les Belges ne s’en portent pas plus mal ; les fonctions régaliennes sont assurées et la machine administrative tourne ; nos candidats seraient bien avisés de s’interroger sur leur utilité réelle ». J’en ai convenu tout en lui faisant remarquer que les pratiques des États n’étaient pas toujours transposables car l’histoire des nations, leurs cultures, leurs mentalités sont différentes.
Et l’actualité est là pour nous montrer qu’en un même pays les mentalités évoluent fortement dans le temps ; regardez le cas de Gide ; il a obtenu le prix Nobel de littérature en 1947 alors qu’on connaissait la vie sulfureuse qu’il menait et qui aujourd’hui lui vaudrait la prison. Et il est vraisemblable que les « réseaux sociaux » le cloueraient au pilori pour avoir osé amuser son monde avec l’acte gratuit (6) lorsque le rapprochement serait fait avec le cas de cet individu qui a assassiné une personne de rencontre parce qu’« il voulait voir ce que ça fait de tuer. ».
Nous allons avoir besoin, en matière de mœurs, de retrouver un équilibre, mais l’idée même de morale ayant été exclue du débat public, sur quel point d’appui reposera le fléau de la balance ? Voilà qui nous vaudra de savoureux débats, n’est-ce pas ?
N’oubliez pas de nous rappeler votre heure d’arrivée pour que nous mettions votre maison en température…
Nous vous assurons, si nécessaire, de notre amitié.

P. Deladret

  1. Montaigne, Michel Eyquem, seigneur de Montaigne 1533-1592, moraliste et homme politique, auteur des Essais.
  2. Mark Twain, écrivain américain (1835-1910). Auteur, entre autres, des Aventures de Tom Sawyer.
  3. Stoppage : opération de tissage sophistiquée consistant à reconstituer la trame et la chaîne des brins manquant du tissu, fil à fil, en respectant l’armure.
  4. La Marquise de Sévigné, dans sa lettre du 15 décembre 1670 à M. de Coulanges, lui annonçant le mariage de la Grande Mademoiselle.
  5. Caucus : réunion de militants de base d’un parti politique.
  6. Qui fait que le personnage de Lafcadio précipite sans raison un vieillard dans le vide, dans Les caves du Vatican, 1914.

Lettre du Villard – janvier 2020

LETTRE DU VILLARD

Le Villard, le 15 janvier 2020

Cher ami,

Nous sommes bien contents d’apprendre par votre petit mot que votre voyage de retour s’est finalement déroulé sans anicroche ; nous redoutions, au vu des menaces de blocage des raffineries de pétrole, que vous rencontriez des difficultés pour vous approvisionner en carburant, mais il n’en a rien été. Il faut reconnaître que l’incidence sur la vie quotidienne des actions de grève engagées par les syndicats de fonctionnaires et de salariés contre le projet de réforme des régimes de retraite a été plus sensible en région parisienne que dans « la France profonde », comme disent ceux qui ne se rendent pas compte qu’ils constituent sans doute la France superficielle. C’est, en tout cas, et je ne suis pas certain qu’il faille s’en réjouir, celle qui entend orienter le pays vers son avenir.
Vous avez les amitiés de Mimiquet qui m’a chargé de vous transmettre ses souhaits de « bonne année ». Je l’ai aperçu aux vœux du maire, où se retrouvent ceux que l’on rencontre aussi aux vœux de la paroisse, à ceux de l’Académie de la vallée, à ceux des anciens élèves du lycée et de bien d’autres institutions. On ne peut pas passer au travers du rituel des vœux – et des gâteaux des rois – qu’il m’est chaque année un peu plus pénible de traverser. J’en conçois le bien-fondé, qui est, me semble-t-il, de réaffirmer l’identité d’une communauté, de reconnaître les valeurs qu’on a ensemble reçues ou que l’on continue de partager. Il n’empêche qu’il me pèse de ressasser et d’entendre répéter les mêmes formules qui ont d’autant moins de sens que personne ne croit en l’efficience des vœux qu’on émet. Je m’accorde l’illusion, malgré tout, de penser que ces formalités ont le mérite de permettre l’expression de l’affection, de l’amitié, de l’intérêt ou de l’estime qu’on peut avoir pour des personnes à qui on n’oserait peut-être pas le dire de but en blanc. Une formule que j’ai entendue autrefois dans une vieille institution marseillaise me paraît susceptible d’ouvrir le sens de ces vœux : on s’y souhaitait une « bonne et sainte année » ; on n’entendait pas par là que la sainteté était susceptible de fondre sur vous comme la colombe du Saint-Esprit. C’était, simplement, une invitation adressée à chacun à faire en sorte que son année soit sainte, par sa conduite et ses pensées. C’était une façon de faire comprendre que la sainteté dépendait de soi et, qu’en quelque sorte, on était responsable de son avenir. Je doute que lorsque Mimiquet conclut ses vœux par « Et la santé ! » il ait en vue de à m’inciter à surveiller mon régime alimentaire et mon activité, mais il est vrai que je bénéficierai d’autant plus de ses vœux que j’essaierai de vivre sainement.
Bien qu’il n’ait pas neigé depuis votre départ, l’importance du manteau neigeux a permis au colonel Gastinel de reprendre sa tournée des hameaux en raquette et il fait régulièrement halte chez nous ou chez Me Beraud. Il ne manque jamais de nous livrer ses commentaires sur le long, et heurté, processus de négociation qui aura précédé les discussions à l’Assemblée du projet de loi sur la réforme des régimes de retraite ; l’état actuel de la situation le déçoit : « Tout ça pour ça ! ». Me Beraud lui a fait remarquer qu’il était illusoire de penser qu’une solution acceptable par tous pourrait être spontanément trouvée. « Pourquoi voulez-vous qu’il y ait des solutions admissibles par tous en toutes situations ? C’est un travers de l’esprit que de croire que l’harmonie puisse régner. Nous sommes en l’occurrence en un domaine où les intérêts des uns et des autres sont tellement antagonistes qu’il est illusoire de croire dans la possibilité d’un consensus. À un moment donné, cependant, un parti l’emporte, sans forcément que ses arguments soient les meilleurs, mais parce que l’autre s’est affaibli ou lassé. La vie est un rapport de force. Quoi qu’il en soit, je ne serai pas surpris que, dans quelques années, on reconnaisse que le résultat de ce bras de fer aura été « globalement positif », selon le mot de Georges Marchais »1.
Gastinel fit discrètement remarquer, pour ne pas être entendu de Mimiquet qui parcourait le journal en prenant le café avec nous, et qui a toujours été un des zélateurs de la retraite à 60 ans, que la réforme aurait été sans doute moins lourde à faire admettre si, en 1982, on n’avait pas réduit la durée de cotisation, alors même que les perspectives démographiques n’étaient pas plus favorables qu’elles ne le sont aujourd’hui. Et il enchaîna, pour faire diversion, en s’interrogeant sur le fait que, depuis le début des manifestations, on n’avait pas eu tellement à déplorer la présence d’émeutiers et de « black-blocks »2 en périphérie et dans les sillages des défilés : « Serait-ce que les syndicats ont de vrais services d’ordre ? Ou que la mouvance des Gilets jaunes comprend une composante anarchiste qui attire plus les outlaws3 que le monde du travail ? »
Mimiquet est morose en ce moment ; d’après Me Beraud, qui le tient de Mademoiselle Reynaud, qui le tient de Dieu sait qui, sa femme supporte mal que l’hiver oblige Mimiquet à passer le plus clair de son temps à la maison ; elle n’a rien à lui reprocher sinon de ne rien avoir à lui reprocher, car elle aimerait pouvoir s’attirer la compassion de ses voisines et amies comme bien d’autres qui ont de bonnes raisons pour cela. Alors, le malheureux monte « s’oxygéner », comme il dit, au Villard, pour autant que notre conversation ait sur lui cet effet, mais il remâche des idées crépusculaires ; ne nous disait-il pas qu’au vu de ce qu’est le monde, il se demandait si ce n’était pas un des brouillons, une esquisse, du monde que Dieu avait en vue lorsqu’Il a voulu la Création, et qu’Il a abandonné pour se consacrer à une autre création digne de Lui. Gastinel lui a remis les idées en place ; le malheureux n’en demandait sans doute pas plus.
« Il n’empêche, a repris Beraud lorsqu’il fut parti, que ce que nous vivons, la mise en cause, pour ne pas dire en accusation, des valeurs qui nous ont été proposées, du modèle culturel et du cadre religieux dans lequel nous avons été élevés et qui nous conviennent, nous désemparent. Il est bien certain qu’il ne faut pas idéaliser le passé et qu’il y a toujours eu des écarts par rapport au modèle, mais ce qui me frappe, c’est la multitude des angles d’attaque, leur convergence et leur constance dans presque tous les domaines, qu’il s’agisse de l’art, de la religion, des structures de la société, des mœurs… Tout se passe comme si tous ceux qui estiment avoir ou avoir eu à souffrir de notre civilisation occidentale et chrétienne étaient déterminés à vouloir son éradication. Il n’en fallut pas plus pour que Gastinel, qui ne fait jamais dans la dentelle, lance « Nous vivons les prémices d’un génocide4 culturel ! »
Une discussion, périlleuse pour l’avenir de notre petit cénacle de songe-creux, s’en est suivie à l’issue de laquelle il a conclu que, si le monde dont nous nous réclamons s’était sans doute, ici et là, laissé aller à quelques génocides, pas seulement culturels, ce n’était pas une raison pour tourner le dos à ce qu’il a de bon.
Nous l’avons donc complimenté pour la vitalité que la victime programmée d’un génocide pouvait ainsi manifester et l’avons reconduit à ses raquettes, en lui rappelant qu’en cette saison la nuit venait tôt…
J’ai bien noté que vous deviez nous apporter la joie de votre présence au mois de février ; vous nous gratifierez ainsi d’un peu d’oxygène pour nos conversations car, en cela semblables aux populations de nos vallées reculées dont l’endogamie ne favorisait pas l’ouverture d’esprit, nous avons l’impression que nous aurions tout à gagner de vos apports culturels citadins, fussent-ils un tantinet génocidaires, pour reprendre l’expression de Gastinel. Dites-nous si nous devons faire apprêter votre maison ; vous savez qu’il y aura toujours chez nous une assiette de soupe, et plus, si affinités !
Avec toute notre amitié.

P. Deladret

  1. Georges Marchais, secrétaire général du Parti communiste, en 1979, à propos du bilan des pays socialistes.
  2. Black-blocks : groupes informels, vêtus de noir, « dont l’objectif est de commettre des actions illégales, en formant une foule anonyme non identifiable » (Ministère de l’Intérieur 2009).
  3. Outlaw : personne vivant en dehors des lois ou à l’écart de la société.
  4. Génocide. Définition du Larousse : Crime contre l’humanité tendant à la destruction totale ou partielle d’un groupe national, ethnique, racial ou religieux ; sont qualifiés de génocide les atteintes volontaires à la vie, à l’intégrité physique ou psychique, la soumission à des conditions d’existence mettant en péril la vie du groupe, les entraves aux naissances et les transferts forcés d’enfants qui visent à un tel but.

Lettre du Villard – décembre 2019

CONTE POUR NOËL

Le chien qui a vu Dieu1

Grand-Mère n’avait jamais à proposer deux fois à ses petits-enfants de leur lire ou de leur raconter une histoire ; ils laissaient tout tomber à l’endroit même où ils jouaient – ce qui ne manquait pas de rendre Grand-Père bougon – et s’asseyaient de part et d’autre d’elle. « Connaissez vous, demanda-t elle, la légende du chien qui a vu Dieu ? » – « Du chien qui a vu Dieu ? » interrogea Eugénie ; mais les chiens n’ont jamais entendu parler de Dieu ! Et Gaspard d’ajouter « Et Dieu ne doit pas connaître les chiens ! » – « Tut, tut, tut, reprit Grand-mère , vous n’en savez rien et, sans doute, personne ne peut rien affirmer à ce sujet. Alors, voulez-vous que je vous raconte cette histoire? ». Pour toute réponse, les enfants se serrèrent contre elle.

« Vous savez que durant les veilles de la nuit de Noël, comme dit le bel Évangile de saint Luc, les bergers qui étaient dans la campagne ont appris de l’Ange qu’un Sauveur – le Christ – était venu au monde et qu’il était né à Bethléem, dans la ville de David, près de laquelle ils gardaient leurs moutons. Saint Luc ajoute qu’ils sont partis tout de suite vers Bethléem pour y découvrir le nouveau-né, qu’ils ont trouvé couché dans la crèche. L’Évangile ne nous dit pas s’ils sont venus avec leurs bêtes mais ils devaient être tellement pressés de voir le Sauveur qu’ils ont dû laisser leurs troupeaux aux plus vieux des bergers – comme celui que nous voyons endormi dans notre crèche – et n’entraîner avec eux que les bêtes les plus agiles. Toujours est-il qu’on ne se représente pas la crèche sans les bergers et quelques moutons. Quelques moutons et un chien, un chien dont personne ne nous dit rien.
On a souvent parlé de l’âne, qui avait porté Marie depuis Nazareth, puis qui a accompagné la Sainte Famille jusqu’en Égypte ; on s’est demandé ce qu’il avait pu advenir du brave bœuf qui avait été dérangé dans sa rumination par Joseph et sa famille ; un évêque italien du Moyen-Âge2 a même avancé que le bœuf n’était pas dans l’étable avant l’arrivée de la sainte Famille mais que, depuis Nazareth, il avait suivi Joseph qui avait prévu de le vendre pour pouvoir payer le denier d’argent, en signe de soumission à l’empereur Auguste ! Je m’étonne pourtant qu’aucune histoire n’ait jamais rien dit du chien qui a eu le privilège de voir Dieu. »
« Comment s’appelait-il ? » Coupa Gaspard. « Ma foi, répondit Grand-Mère, on ne l’appelait certainement pas Miraud ni Riquet, mais il devait avoir un bon petit nom de chien de ce temps-là, peut être Abir, qui veut dire fort, ou Rinah, qui signifie joyeux, mais cela a d’autant moins d’importance que l’Évangile ne mentionne pas sa présence dans la crèche de Bethléem ; il a fallu qu’on commence au Moyen-Âge à représenter la Nativité pour se rendre compte qu’il y avait certainement eu un chien puisqu’on n’imagine pas un troupeau de mouton, si petit soit-il, sans son gardien. Et c’est là qu’on peut se demander ce qu’a bien pu penser, ressentir, ce chien qui a certainement vu Dieu ! Oh ! Ne rêvons pas, il n’a sans doute pas eu conscience de ce qui se passait… ». – « Pourtant, fit Eugénie, Dieu, qui peut tout, a pu admettre que le chien comprenne ce qu’il voyait ! » – « Tu as raison, ne donnons pas de limites à Sa puissance, mais si vous m’interrompez tout le temps, vous vous coucherez à une heure que me reprochera demain votre mère ! Je disais donc qu’il n’a sans doute pas compris qu’il était en face de Dieu, d’autant, comme tu le dis, qu’on peut douter que les chiens puissent imaginer l’existence même de Dieu… » – « C’est déjà assez difficile pour les hommes, glissa Eugénie ».
« Je disais donc, reprit Grand-Mère, que même s’il n’a pas su que le Sauveur du monde venait de naître, il n’a pas pu ne pas voir que les bergers, ses maîtres, très impressionnés et respectueux, s’étaient agenouillés avec des pleurs de joie devant ce petit d’homme puis qu’ils étaient revenus en chantant vers leur troupeau. Et ça, le chien l’avait bien compris. Que ses maîtres, grands et forts, qui pouvaient lutter contre le loup lorsqu’il attaquait le troupeau, se mettent à genoux devant ce nourrisson, tellement petit, qu’on en voyait à peine le visage, était extraordinaire ! Le chien avait regardé à deux fois, pour s’assurer que ses maîtres ne se prosternaient pas devant la femme ni devant l’homme qui était auprès d’elle, ni même devant le bœuf ou l’âne. Mais non, leurs salutations ne s’adressaient qu’à ce petit d’homme un instant tiré de sa crèche pour leur être présenté. Et notre chien avait alors compris, disons avait vu, que cet enfant devant qui ils se prosternaient était bien plus grand, bien plus fort, bien plus puissant que les maîtres qui étaient les plus grands, les plus forts et les plus puissants de son univers de chien. Depuis toujours, il s’était rendu compte qu’il y avait un ordre : il était plus fort que les moutons, et craint à ce titre, mais moins fort que les bergers, qu’il craignait. Y avait-il d’autres personnes plus fortes que les bergers ? Il ne s’était jamais posé la question et n’en savait rien ; il n’en savait rien jusqu’à ce jour où il avait vu les bergers s’agenouiller, ce qui montrait qu’ils reconnaissaient leur humilité devant lui. Mais ils n’avaient rien de gens humiliés, honteux, blessés, comme tel ou tel mouton dont les pattes avaient récemment fait connaissance avec ses crocs. Ils étaient au contraire joyeux comme ils ne l’avaient jamais été, glorifiant et louant Dieu, comme dit saint Luc. Le chien, avec sa logique de chien, se dit que, tels qu’il les avait vu transformés en sortant de l’étable, ils continueraient d’être dans les jours à venir. Effectivement, tant qu’ils ont eu des gens à qui raconter ce qui leur était arrivé, les bergers ont gardé dans leur cœur la joie qu’ils avaient connue devant la crèche, mais certains ont prétendu qu’après, petit à petit, ils se sont remis à vivre comme si rien ne s’était passé. Il faut dire que leur vie était si dure et que la venue du Sauveur n’avait pas changé grand-chose dans leur vie. Il ne faut pas leur en vouloir ; nous sommes ainsi faits que les plus grands enthousiasmes ont besoin des plus grands soins. Et bien souvent, nous sommes comme les bergers, en oubliant, comme eux, que le Christ est venu, alors même qu’on nous l’a appris et que nous avons été baptisés ». – « Bon, d’accord, glissa Gaspard que cette digression laissait un peu indifférent, mais sait-on ce qu’est devenu le chien de la crèche, celui qui a vu Dieu ? » – « On dit qu’il a continué sa vie de chien, toujours à gauche et à droite du troupeau, toujours obéissant devant les bergers mais conservant dans la mémoire cette scène où il avait vu les maîtres à genoux devant un enfant. L’histoire dit même qu’il s’est longtemps, longtemps et jusqu’au terme de sa vie de chien, souvenu de ces moments de bonheur dont ses maître avaient témoigné, dont il avait bénéficié et qu’il a continué, à sa façon, à essayer de vivre comme si cette vie ne devait jamais prendre fin. Voilà la fin de l’histoire, les enfants. J’espère qu’elle vous a plu. Maintenant au lit ! »
« Mais, Grand-Mère, reprit Eugénie (était-ce une feinte pour différer l’heure du coucher ou par sincère curiosité ?), Dieu a-t-il récompensé le chien ? Il n’y a sans doute pas de Paradis pour les chiens mais que devient leur âme, s’ils en ont une, après leur mort ? » – « Tu as raison, personne ne nous dit qu’ils aient une âme et que celle-ci puisse aller en Paradis, mais ce qu’ont fait de bien les animaux peut rester dans la mémoire des hommes. Et je me dis que si on continue de reconnaître leur mémoire, leur intelligence, leur vaillance et leur fidélité, si on se plaît à rappeler l’attachement qu’ils ont pour leur maître au point de le pleurer s’ils le croient mort, c’est sans doute parce que le bon Dieu l’a voulu. N’oublie pas que les Dominicains, qui sont des religieux très savants, se sont appelés “les chiens de garde du Christ”3 ! Bien des hommes seraient heureux qu’on conserve d’eux un aussi beau souvenir. Cela ne vaut-il pas une place en Paradis ? On laisse aux sages de l’Église le soin de trancher mais, pour le moment, vous n’avez plus d’autre choix que d’aller vous coucher ! Allons, au lit ! C’est l’heure de la prière ! » – « Au petit Jésus ou au chien qui l’avait vu ? » fit Gaspard – « Demande simplement à Jésus de t’aider à développer les vertus qu’on prête aux chiens ! » conclut Grand-Mère.

J. Ducarre-Hénage

  1. Ce titre reprend celui d’une nouvelle de Dino Buzzatti publiée en 1956. Le rapprochement s’arrête là.
  2. Le bienheureux Jacques de Voragine, évêque de Gènes et auteur de La Légende dorée dont est tirée l’anecdote/
  3. Ce qui explique les représentations de chiens dans les églises et chapelles de l’ordre de Saint Dominique (cf. le couvent St-Lazare, à Marseille)

Lettre du Villard – novembre 2019

LETTRE DU VILLARD

Le Villard, le 11 novembre 2019

Cher ami,

Depuis votre départ, la nature paraît se souvenir du calendrier en se comportant de façon un peu moins éloignée de nos attentes: il a plu, la neige semble s’être durablement installée sur les hauteurs et, jour après jour, le froid devient plus présent. Nous abordons une période un peu triste: les teintes de l’automne ne sont plus que souvenirs alors que la neige n’est pas encore venue transfigurer les paysages, mais ne nous plaignons pas: nous sommes dans l’attente d’émerveillements à peu près certains.

J’aimerais bien être dans une semblable disposition d’esprit à l’égard de tout ce dont bruisse notre microcosme. Il faut vraiment beaucoup de concentration pour trouver aujourd’hui des raisons, sinon pour s’émerveiller, du moins pour regarder l’avenir sans trop s’inquiéter. Le pire n’est jamais certain, dit-on, ce qui n’implique pas qu’il soit pour autant impossible. Quoi qu’il en soit, un bon motif de ne pas désespérer est de se dire que de tout temps il en a, paraît-il, été ainsi. Nous remarquions récemment ensemble que la pléthore d’informations que nous recevons en vrac rendait aléatoires les conclusions que nous pouvions tirer sur tel ou tel sujet faute de savoir les ordonner. Rien ne dit que l’idée que nous avons de l’avenir ne soit pas aussi biaisée par une grille de lecture par trop subjective.

Je vous lis très heureux de la possible ordination par l’Église d’hommes mariés dans des régions où le besoin s’en ferait sentir ainsi que l’accès de femmes à des degrés du sacrement de l’ordre. On n’en est pas encore là, mais, à partir du moment où l’institution en parle sans l’exclure de façon catégorique, on peut être assuré qu’elle va créer une sorte d’appel d’air qui risque de rendre intenable la situation antérieure. Me Beraud, qui était venu hier prendre le café, redoute qu’une partie des catholiques que, par ailleurs, dérangent les inflexions que le Pape entend donner au discours traditionnel de l’Église, n’éprouvent la tentation du schisme. Et notre ami, qui n’est pourtant pas ce qu’on pourrait appeler un progressiste, d’ajouter que ces gens-là ne voient pas les vrais enjeux, que le respect des dogmes ou des traditions a moins d’importance que la transmission du message évangélique. Esmenjaud, le berger d’Entressen, dont le troupeau pâture autour du Villard en attendant les bétaillères et qui se mêle volontiers à nos conversations (c’est fou ce que cinq mois de solitude l’ont rendu bavard!) est plus dubitatif; il doute que des ordinations d’hommes mariés puissent régler la question de la pénurie de prêtres, au moins dans nos pays. «La religion, dit-il, n’intéresse plus les gens, moi le premier» ajoute-t-il On se dit: «ce serait bien si c’était vrai, comme les grands enfants lorsqu’on leur parle du Père Noël». Comme je lui demandais quelles pouvaient être les causes de cette inappétence, il m’a répondu ce qu’on entend dans ces cas-là, que le monde se satisfait de ce qu’il vit et qu’il ne croit plus qu’il puisse être meilleur. Cela rejoint ce que vous m’écrivez, que notre société fait un pied de nez à Pascal1 et refuse le pari qu’il proposait. Le Grand Blaise a essayé de convaincre les indécis de son temps qu’ils n’avaient rien à perdre en s’engageant dans une démarche de foi car, même si la raison ne leur permettait pas de trancher, cela pouvait leur ouvrir la porte à une éternité de vie et de bonheur, selon son expression. Notre société, dites-vous, n’aspire pas à une éternité de vie et de bonheur mais à une vie tranquille dans ce qu’on n’ose plus appeler une «vallée de larmes»2 et je dois dire que je reste surpris de lire sous votre plume que vous vous demandez si le fait, pour des chrétiens, d’entendre que Dieu est amour ne les amène pas insensiblement à considérer que, puisque de toute façon ils ne seront pas condamnés pour une vie d’indifférence, rien ne les empêche de vivre comme cela leur convient. Nous aurons l’occasion d’en reparler, mais on est loin de Pascal! Esmenjaud avait remis la conversation sur la question de l’ordination des prêtres et la perspective, moins certaine, de l’accès de femmes à des degrés du sacrement de l’ordre. Mimiquet, qui avait terminé de tailler la haie de Me Beraud, nous avait rejoints et s’est exclamé: «Oh! Misère! Lorsqu’elles seront ordonnées, elles vont réclamer la parité!» Nous lui laisserons, bien sûr, la responsabilité de son propos que l’air du temps paraît avoir inspiré. Il faut dire que l’air du temps bruisse d’échos d’inégalités, de violences et de mépris dans les rapports entre hommes et femmes, celles-ci n’acceptant plus les contraintes qu’ont pu exercer certains de ceux-là. On ne peut que se réjouir de voir la parole se libérer, ne serait ce parce que notre société montre ainsi qu’elle tourne le dos aux comportements de domination dans lequel les peuples arriérés maintiennent leurs femmes. Mais la possibilité donnée à tout un chacun de porter sur la place publique les sévices, injustices ou offenses dont il estime être l’objet me fait penser – ce n’est pas original – à la fable de la langue qui, d’après Esope3, est la meilleure mais aussi la pire des choses. J’ai noté à votre intention, dans Le Monde du 23octobre, les déclarations d’une avocate que je ne connais pas, Marie Burguburu, mais qui me paraissent bien éclairer la question «Permettre à un accusé de se défendre est un des piliers de notre démocratie, à l’opposé des réseaux sociaux qui tuent sans sommation». Nous ne sommes sans doute qu’au tout début des excès que permettent les réseaux sociaux, excès d’autant moins maîtrisables que les pouvoirs publics seront toujours accusés de vouloir placer la société sous une chape de plomb s’ils entendent encadrer cette possibilité d’expression.

Vous n’avez pas manqué de commémorer les coups de pioche donnés il y a trente ans dans le mur de Berlin, point de départ, dites-vous, de la dislocation du monde soviétique. Je ne sais pas s’il ne vaut pas mieux considérer que c’est parce que les Soviétiques avaient bon gré, mal gré, estimé qu’ils ne pouvaient plus tenir cette partie de l’Europe d’une main de fer, qu’ils ont laissé flotter les rubans4 et laissé les matamores de la foule berlinoise brandir leurs pics devant les objectifs. Je suis, comme vous, ravi que le communisme ait montré son incapacité à rénover le monde et je ne résiste pas au plaisir de vous livrer le mot de Ken Loach, marxiste affirmé, à l’occasion de la présentation de son dernier film5: «l’héritage ultime de Staline (est) d’avoir détruit la croyance dans la possibilité de changer le monde». Je suis enchanté, dis-je, que le bloc communiste ait été disloqué et que le niveau de vie du plus grand nombre de ces peuples s’en soit trouvé amélioré, mais ce à quoi je ne pourrai me faire est la complaisance des «prophètes du passé» qui nous racontent une histoire que nous avons connue et qui n’est pas la vraie.

Je suis prêt, comme vous, je pense, à accorder une considération des plus distinguées à celui qui aura su prophétiser ce qu’il sera advenu de notre beau pays lorsque la question de la réforme des régimes de retraites aura trouvé une fin, parce qu’on ne sait comment elle le sera, ni quels excès verbaux ou physiques nous aurons connus. Va-t-on vider le projet de son contenu pour ne pas perdre la face? Faire adopter un plan B qui renvoie le problème aux calendes grecques? Ou parvenir à convaincre qu’il est vital de parvenir à un système de retraite universel? Me Beraud me faisait remarquer l’autre jour qu’il ne comprenait pas que ce débat essentiel n’ait pas été lancé en début de quinquennat, quand le Président pouvait compter sur une majorité non entamée. «Mais, souligna-t-il, nous ne sommes pas des hommes politiques et la politique a sans doute ses raisons que la raison populaire ne connaît point». Ou préfère ne pas chercher à connaître.

Sachez que si vous disposez d’un peu de temps pour nous éclairer de vos lumières en cette fin d’automne où nous approchons heureusement du solstice, vous aurez droit à notre reconnaissance.

Notre amitié vous est acquise, faut-il vous en assurer?

Avec nos pensées les plus cordiales.

P. Deladret

  1. Blaise Pascal (1623-1662), mathématicien et philosophe chrétien français.
  2. Psaume 84. L’expression « Vallée de larmes » désigne le lieu de notre séjour terrestre.
  3. Esope, Fabuliste, vie siècle avant J.-C.
  4. Laisser flotter les rubans : ne pas intervenir.
  5. Film Sorry, We mist you, 2019.

Ici on joue, ici on prie

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