Lettres du Villard2020-02-12T09:52:09+01:00

Lettres du Villard

Lettre du Villard – septembre 2020

Le Villard, le 16 septembre 2020

Bien cher ami,

Je sais que vous n’aimez pas que je vous remercie pour l’attention que vous nous témoignez en poursuivant cette correspondance avec des amis de vacances qui n’oublient pas de vieillir consciencieusement chaque année. Vous n’aimez pas mes remerciements, dites-vous, car, ce faisant, je parais sous-entendre que je suis votre obligé alors que, protestez-vous, le plaisir de notre conversation n’est en rien une obligation. Je ne chercherai pas à savoir si vous êtes poli ou sincère, car vous êtes et l’un et l’autre. Ceci dit, vous avez noté et m’avez fait remarquer le ton un peu morose – de ma dernière lettre ; je le regrette, mais -, que voulez-vous… l’été commençait à montrer des signes d’usure et, surtout, surtout, nous savions que nous n’allions pas vous voir pendant un bon bout de temps.
Nous essaierons d’être plus souriants. Pour lutter contre la morosité qui parfois le gagnait, un de mes amis s’était donné en obligation de trouver chaque jour une bonne nouvelle dans l’actualité ; il parcourait les chiens écrasés, les dépêches diplomatiques, les revues scientifiques, que sais-je, à la recherche d’une nouvelle qui le réjouirait. Il y réussissait, mais non sans mal, me confessa-t-il plus tard, jusqu’au jour où il s’est souvenu d’un texte qu’il avait appris à l’école primaire, dans lequel l’auteur parlait du « Bonheur-de-voir-se-lever-les-étoiles », du « Bonheur-de-la-pluie, qui est couvert d’un manteau de perles », ou du « Bonheur-des-pensées-innocentes »qui est le plus clair d’entre nous. Il s’agit de l’Oiseau bleu, de Maurice Maeterlinck que je me permets de vous conseiller de lire. En contemplant le monde tel qu’il est, il n’a plus eu besoin de s’user les yeux à la lecture des journaux.
Je racontais l’histoire au petit groupe d’amis venus prendre le café sur le balcon en profitant du « bonheur-de-la-douceur-de-l’automne-ensoleillé ». Me Beraud, malgré mes protestations de sincérité, n’a pu s’empêcher de s’exclamer « Se non e vero, e ben trovato »1. Il a cependant ajouté « Votre ami a donc du se réjouir en lisant qu’en 2020, le Jour du dépassement était intervenu trois semaines plus tard qu’en 2019 ». La moue interrogative de Mimiquet l’incita à lui expliquer que ce jour correspondait à la date de l’année où l’humanité est censée avoir dépensé l’ensemble des ressources que la Terre peut régénérer en un an ; cela a été imaginé et est calculé par une O.N.G.2. « Donc, poursuit-il, plus le jour du dépassement s’approche de la fin de l’année, moins notre planète s’épuise ; toute la question est de savoir pourquoi nous avons amélioré le score de trois semaines, autrement dit, si cela a quelque chance d’être durable ». J’ai osé avancer que la réduction mondiale de l’activité économique due à l’épidémie de coronavirus ne devait pas être étrangère à la moindre consommation des énergies et qu’il n’était pas certain que cette bonne nouvelle en soit une. Le colonel Gastinel s’est alors lancé dans une de ses diatribes habituelles contre les O.N.G. qui cachant soigneusement l’origine de leurs financements et donc les intentions de ceux qui les animent n’ont, selon lui, d’autre objectif que d’affaiblir le monde occidental, en prônant la décroissance, sous couvert d’écologie. « On ne me fera pas croire, ronchonna-t-il, qu’en se lançant dans la décroissance, on puisse régler la question des ressources. Voyons, le fait que le jour du dépassement soit intervenu en 2020 à 64 % de l’année montre simplement que notre pauvre terre ne peut subvenir qu’à 64 % de sa population, autrement dit à 4,8 milliards d’habitants, alors que nous sommes 7,5 milliards, dont 2 sur lesquels on fait porter toute la responsabilité de la situation et 5,5 qui, non seulement, sont tellement pauvres qu’ils sont bien en peine de faire des économies sur quoi que ce soit mais encore dont le nombre s’accroît de près de cent millions par an. On veut nous faire croire que le problème est culturel en nous donnant mauvaise conscience d’avoir donné à l’humanité le niveau de développement qui est le sien alors que le problème est démographique. J’aimerais bien savoir pourquoi il est pris par ce bout et qui orchestre la manœuvre ». Me Beraud lui faisant remarquer que, quelles que soient les causes de la situation, il valait mieux contribuer à réduire les besoins que de délirer dans une logique complotiste, Gastinel reprit : « C’est certain mais il faut bien voir que le risque est que nous perdions sur les deux tableaux, c’est-à-dire qu’en acceptant des contraintes économiques nouvelles, nous affaiblissions nos sociétés développées sans que cela enraye l’épuisement des ressources naturelles dont ont un besoin croissant les sociétés les plus défavorisées qui grignotent l’effet des progrès de productivité écologique que nous réalisons ». « Nous aurons au moins essayé », lui dit Beraud.
Vous notez dans votre dernière lettre qu’après la coupure des vacances, vous avez trouvé du changement dans le comportement de ceux que vous côtoyez, notamment une certaine distance dans les rapports humains qui ne vous paraît pas seulement due au respect des fameux gestes barrières3 mais qui vous semble traduire, dans la meilleure des hypothèses, la prise de conscience du recul qu’on peut avoir par rapport à la vie menée jusqu’alors, et dans la pire, une exacerbation de l’individualisme. Entre les deux hypothèses, je ne trancherai pas, mais effectivement, le confinement a produit chez certains un effet semblable à celui d’une retraite spirituelle et les a , en quelque sorte, conduits à tamiser leurs relations, s’interrogeant sur la pertinence de toutes les poursuivre. Vous espérez que cette situation n’est que temporaire et que nos semblables retrouveront bientôt le goût, le besoin… et la possibilité, de la vie en société. Je vous suis parfaitement.
Pour terminer sur une note plus légère, je reviendrai sur ce qui me paraît l’expression d’un lamentable conformisme, celui de la modification, consistant en son raccourcissement, du titre du fameux roman d’Agatha Christie4 qui ne convenait plus aux idées de certains de ce temps. Ceci nous renvoie au temps de la Révolution française où les sans culottes s’étaient mis en tête de modifier les noms des communes qui rappelaient « les souvenirs de la royauté, de la féodalité ou de la superstition »5 ; si St-Éloi fut transformé en Loi, ce qui était un moindre mal, Ste-Croix-du-Verdon devint Peiron-sans-Culotte et Le Désir libre fut le nouveau nom de St-Didier-sous-Écouves. On prétend même qu’il fut question de transformer Saint-Cyr en Cinq chandelles… Alors que nous évoquions l’affaire avec nos amis et que Gastinel considérait qu’il aurait suffi de remplacer le mot désormais insupportable par trois points, Me Beraud lui fit remarquer que le remède aurait été pire que le mal et nous raconta l’anecdote suivante tirée des Propos de table de James de Coquet6. Rendant compte d’une manifestation organisée par le Parti communiste, dont Jacques Duclos était alors le secrétaire général (par intérim) et qui avait été un échec, un rédacteur, faisant référence à Jacques Duclos qui, dans sa jeunesse, avait été apprenti pâtissier, avait terminé son article avec la phrase « le pâtissier Duclos l’a eu dans le baba ! » ; il fut convoqué par le secrétaire de rédaction pour modifier son texte car il n’était pas concevable qu’une expression aussi triviale fut accepté dans ce journal que lisaient encore les douairières7 du quartier St-Germain. Le secrétaire de direction fit sauter le mot « baba », laissant le texte en plan en demandant au rédacteur de revoir sa formule : mais l’heure tournait, il fallut bientôt boucler le journal, plus personne ne pensait aux trois petits points… et le texte partit aux rotatives en l’état, si bien que le lendemain, les douairières lurent avec effroi « le pâtissier Duclos l’a eu dans le… ». Il nous a fallu une bonne minute pour venir à bout de l’hilarité de Mimiquet.
Voilà, vous savez tout de ce qui, sans excès, nous agite. J’ai bien noté que vous viendriez au Villard pour les vacances de Toussaint. Grâce à Mlle Raynaud qui a fait le ménage « en grand » selon son expression, la maison est prête pour vous accueillir. N’oubliez pas de nous téléphoner la veille de votre arrivé pour que nous allumions le chauffage, car il commence à faire frisquet la nuit.
N’oubliez pas, non plus, de venir avec vos remarques et vos questions qui nous sont si précieuses.
Croyez en notre indéfectible amitié.

P. Deladret

  1. « Si ce n’est pas vrai, c’est bien trouvé » attribué à Giordano Bruno, (1548-1600) dominicain, brûlé pour hérésie.
  2. Global Footprint Network, présidée par Mathis Wackernagel.
  3. Gestes barrières : expression créée lors de l’épidémie de 2020 désignant les comportements à adopter pour limiter la diffusion du virus.
  4. Ten little Niggers, 1939.
  5. Décret du 25 vendémiaire, an II.
  6. James de Coquet 1898-1988, grand reporter au Figaro, correspondant de guerre et critique gastronomique. Ses Propos de table ont été publiés dans le Figaro Magazine et chez Albin Michel.
  7. Douairière : Veuve d’un milieu aristocratique.

Lettre du Villard – aout 2020

Le Villard, le 16 août 2020

Bien cher ami,

Et voilà… Voilà que vous venez de partir et que nous devrons attendre longtemps encore le plaisir de partager avec vous un repas ou une promenade, de parler de tout et de rien, du temps qu’il fait ou qu’il fera, de la fraîcheur du soir ou de l’odeur des foins coupés. Longtemps… J’exagère, puisque vous avez promis de tout faire, malgré les risques de re-confinement, pour venir au Villard pour les vacances de Toussaint, mais, vous le constatez, comme beaucoup de gens âgés, nous attachons beaucoup d’importance au manque que nous éprouvons… Alors, la moindre absence prend la dimension de l’abandon ; je plaisante, bien sûr, mais à peine… Et puis… Est-ce vraiment le propre des seuls gens âgés d’être impatients ou envieux ?
En cette fin de vacances, me remontent en mémoire les dernières pages d’Un singe en hiver d’Antoine Blondin, qu’Henri Verneuil a porté à l’écran, comme on disait autrefois, avec Jean Gabin et Jean-Paul Belmondo1. Je me demande si j’ai bien saisi le propos de Blondin, mais je ressens souvent avec un certain désarroi les moments de l’existence où se referme la perspective d’une vie entraperçue différente de celle qui est la nôtre. Quand j’étais enfant, la fin de l’été et de la liberté, dont les vacances étaient pour moi synonyme, me désespérait ; j’occultais tout autant ce que pouvaient avoir de banal ces derniers jours de vacances, que la joie de retrouver les amis et les jeux que nous allions partager. Cette vieille mule de docteur Esmenjaud, à qui j’ai récemment eu la faiblesse confier ces souvenirs, n’a rien trouvé de mieux à me dire que c’était là un signe avant-coureur incontestable du conservatisme qu’il s’autorise à voir en moi en toutes circonstances, la moindre perspective de changement, en quelque domaine que ce soit, me tétanisant, s’il faut l’en croire. Je lui ai laissé la responsabilité de son analyse, en lui faisant simplement remarquer que les vrais conservateurs ne sont pas nécessairement ceux qu’on croit en ce sens que les motivations de ceux qui poussent des appels frénétiques au changement ne sont peut-être pas très différentes de celles, cyniques, du personnage de Tancrède qui dans Le Guépard2 dit au prince Salina « si nous voulons que tout reste tel que c’est, il faut que tout change ».
En évoquant cette aspiration au changement, ambiguë chez certains, me revient à l’esprit une conversation que nous avons eue, en revenant de notre cueillette au génépi, au sujet du dernier acte des dernières élections municipales et notamment du taux invraisemblable d’abstention. Nous nous demandions si la faiblesse de la mobilisation des électeurs n’était pas une réaction de protestation aux promesses électorales souvent non-tenues. Vous aviez alors émis l’hypothèse que ce ne sont pas les promesses non-tenues qui provoquent la désaffection des électeurs, mais leur prise de conscience des pesanteurs qui font que, désormais, rien ne peut plus évoluer de façon vraiment significative ; « alors, disiez-vous, on laisse aller ; le fatalisme a gagné les esprits ; on a bien vu que la Gauche, qui s’est convertie au néolibéralisme, n’a pu faire l’économie de politiques d’austérité et que la Droite ignore tout autant ses idées conservatrices que les aspirations à l’ordre de ses partisans. À quoi bon se déranger pour voter puisqu’au bout du compte, on nous sert le même brouet ? ». Le colonel Gastinel vous a fait remarquer que vous y alliez un peu fort car les inflexions même marginales des politiques ne devaient pas laisser indifférents les vrais pauvres et les vrais riches. Vous en aviez convenu, en insistant cependant sur le fait que le contexte international, les pesanteurs économiques, les préjugés, les mentalités, l’obsession du principe de précaution, les opinions qui saturent les « réseaux sociaux » et maintenant la terreur de la « cancel-culture »3 qui monte en puissance conduisent progressivement à paralyser la mise en œuvre de politiques volontaristes. Le colonel, peu convaincu, en était resté à l’idée que l’abstention est le marqueur de l’indifférence, l’électeur se comportant comme si le vote qui lui est demandé ne servait à rien, sans prendre en considération le contexte que vous aviez rappelé ; « sans doute, avait-il dit, si un jour apparaissait ce qui serait ressenti par le plus grand nombre comme une menace majeure, se mobiliserait-on ». J’avais alors noté qu’il était à craindre que cela soit alors trop tard, tant l’indifférence et l’asthénie auront eu le temps de nous calcifier.
J’ai rapporté quelques jours plus tard cette conversation à Me Beraud venu ce soir-là en voisin disputer une partie de boules au grand dam de sa femme (qui se désole que le seul golf de la vallée ne comporte que neuf trous, « et à quarante kilomètres du Villard ! », se plaint-elle). Sa réaction peut vous intéresser en ce sens qu’il s’est demandé si cette indifférence en matière de politique n’avait pas pour même ressort que l’indifférence en matière de religion. « Après tout, regardez, les gens ne vont pas plus à l’église qu’au bureau de vote » – « Mais encore ? » demanda Mimiquet qui faisait équipe ce jour-là avec le colonel. « Je veux dire, reprit Beraud, que nos contemporains ne paraissent pas plus attendre grand-chose du politique que de la religion, déçus qu’ils ont été dans leurs attentes. Notre société ronronne ; on acceptait d’aliéner une part de son indépendance contre un espoir de vie meilleure, mais, pour beaucoup, elle n’est pas venue. Et qui peut nous certifier que la désaffection n’est pas la même en matière de religion ? Je sais bien que la foi n’est pas réductible à la pratique religieuse, mais vous admettrez qu’une partie des gens qui se pressaient autrefois dans les églises attendaient de leurs dévotions une certaine efficacité, qu’il pleuve sur la terre asséchée, que la guerre cesse, que l’enfant guérisse, et derrière cela, que Dieu ne cède pas un pouce de terrain au Mal. Mais aujourd’hui, le peuple demande des comptes, de l’efficacité en quelque sorte, et il n’a pas encore compris que Dieu ne pouvait pas tout. » Mimiquet, conciliant, a remarqué que l’important n’était peut-être pas qu’on prenne des distances par rapport aux dévotions, mais de savoir pourquoi on n’éprouve plus le besoin d’être en relation avec Dieu, pourquoi on cesse d’être habité par la foi.
Me Beraud a poursuivi : « Les athées patentés triomphent ; à leurs yeux, le bon peuple qui allait à la messe et qui s’en détourne est libéré de l’aliénation. Il n’a plus besoin de Dieu ni de la religion pour expliquer ou justifier ceci ou cela. En ignorant ou en niant que Dieu puisse être différent de l’idée qu’il s’en faisait, ou qu’on a pu lui donner, il ne voit plus de raison de participer à la vie de l’Église. Il ne faut pas se voiler la face : souvenez-vous, dimanche dernier, à la messe célébrée par des prêtres en vacances, il n’y avait pas un habitant du hameau ! »
Le colonel qui reste optimiste, pensait qu’avec des hauts et des bas, l’Église est portée depuis des siècles par la relation d’amour et de confiance qu’elle vit avec Dieu, mais Me Beraud ne démordait pas de son idée qu’on ne peut se voiler la face devant les signes de désaffection qui traduisent l’indifférence, antichambre de l’incroyance, c’est-à-dire du désespoir. Nous avons terminé la partie un peu tristes. Je ne suis pas sûr que tout soit aussi tranché ; peut-être avez-vous, vous qui vivez dans de plus vastes communautés, une vision plus large.
J’ai profité de la présence de Mimiquet pour obtenir son accord pour ranger les trois stères de chêne et de charme que Charpenel vient de livrer ; il doit vous envoyer directement la facture. J’espère, sans trop y croire, que lorsque vous viendrez au Villard, nous ne serons plus obligés de nous affubler de ce groin auquel je ne peux pas m’habituer et qu’il faudra bien un jour abandonner, sauf à admettre de chambouler toutes les relations humaines.
Je souhaite que la rentrée de vos enfants et votre reprise professionnelle ne rencontrent pas de trop grandes difficultés et je vous assure de nos fidèles et amicales pensées.

P. Deladret

  1. Un singe en hiver, roman d’Antoine Blondin, 1959 , La Table ronde, 274 pages.
  2. Le Guépard, roman de Giuseppe Tomaso di Lampedusa , 1959, Le Seuil, 256 pages, qui a inspiré le film de Lucchino Visconti en 1963
  3. Cancel culture : procédé de dénonciation publique (ex MeToo), visant à l’élimination d’une personne, analysé parfois comme une forme d’auto-justice sans débat contradictoire, avec le risque d’intolérance d’opinions divergentes.

Lettre du Villard – mai 2020

Le Villard, le 20 mai 2020

Mon cher,

Votre dernière lettre nous confirme dans l’idée que la période de confinement qu’a subie votre famille n’a pas été trop difficile à vivre et que les rites que vous aviez choisis avaient du bon pour éviter que le temps que vous ne trouviez pas à valoriser comme à l’ordinaire ne soit du temps évaporé.

À entendre Mimiquet qui, dès le 11 mai, est monté de la vallée pour nous faire causette, un pan entier de la société des gens prétendument rassis, disons de notre âge, est retombé sinon en enfance, du moins en adolescence, les gens passant le plus clair de leur temps à jouer avec leur téléphone pour échanger des plaisanteries. On dit communément que la nature a horreur du vide et l’expérience est là pour montrer que bien souvent nous ne résistons pas à la tentation de nous livrer à des activités « occupationnelles », comme on dit maintenant, pour « passer le temps » quand ce n’est pas pour le « tuer ». Ceci dit, comme l’a souligné le Pape, qui sommes-nous pour juger ? Que telle activité est plus noble qu’une autre ? Quelle aune prendre ? L’utilité sociale, peut-être. Ce qui n’empêche pas que l’activité de certains bénévoles relève parfois aussi de l’« occupationnel ». Qu’importe ; restons-en aux effets, aux actes et non à ce qui a pu les motiver. Si l’Enfer, dit-on, est pavé de bonnes intentions, le Ciel est sans nul doute constellé d’étoiles qui ne s’attendaient pas à s’y trouver.

Les gens qui ont un peu d’expérience ne mésestiment pas la vertu éducative du « temps vide », de l’ennui, qui conduit ceux qui y sont confrontés à développer leur imagination et leur réflexion, du moins lorsque l’individu a quelques dispositions en ces domaines. N’est-ce pas ce que nous avons connu dans notre enfance, lorsque nous ne voyions plus la fin des « grandes vacances » ? Au rebours de ce que pensent bien des parents, laisser un enfant (un peu) s’ennuyer en veillant discrètement à ce qu’il (ne) fait (pas), n’est pas de la maltraitance mais de la bienveillance.

Vous me rappelez d’ailleurs que, dans un domaine parallèle, cette perspective de ne plus avoir « rien à faire » a effrayé le colonel Gastinel lorsque le moment est venu pour lui de prendre sa retraite. Je me souviens de lui avoir dit qu’il allait passer de la vie subie à la vie choisie mais cela ne le tranquillisait pas pour autant. Sans doute son travail ne lui était-il pas cause d’une souffrance particulière. Ou, du moins, d’une souffrance qui, dans la balance, pesait moins lourd que la crainte de l’ennui de ne plus avoir d’obligation professionnelle. Rassurez-vous, il s’est bien accommodé de cet état.

Mimiquet, que je soupçonne de s’être adonné sans trop de réserve à ce cancanage qu’il stigmatise, relève à juste titre qu’on ne peut être en permanence occupé des seules choses de l’esprit. Je ne peux qu’être de son avis, en relevant cependant que certains comportements donnent à penser que tout le monde ne paraît pas trop voir la raison de se poser la question.

Nous verrons bien, dans les semaines qui viennent, si l’élargissement progressif du déconfinement annoncé va produire des effets en ce domaine. Nous entrons en effet dans une période dont l’observation devrait être passionnante. L’image qui me vient à l’esprit est celle de la débâcle, non de celle de 1940, mais de celle de la banquise ; tout ce qui était figé s’en va çà et là, sans qu’on puisse prévoir ce qui peut advenir. Le monde sera-t-il meilleur ou sera-t-il pire ? Les réponses qu’on est tenté d’apporter dépendent moins de la raison, inopérante en la matière, que du système hépatique ; je veux dire par là qu’il y a des gens qui, comme on dit, « se font de la bile » et d’autres non. Il y a ceux qui prennent leurs désirs pour des réalités et qui ne voient pas de raison pour s’encombrer des expériences du passé. Mais il y a aussi ceux qui considèrent que si les choses sont ce qu’elles sont ce n’est pas sans raison. D’autres encore sont dans l’incantation et se complaisent avec les œillères qu’ils se sont données.

L’expérience des mois passés et des multiples pronostics contradictoires qui nous ont été livrés devraient nous conduire à être particulièrement prudents. Aucun État n’a su que faire et tous ont improvisé, avec leur culture. On ne reprochera pas sans mauvaise foi aux politiques de ne pas avoir trouvé de parade à un mal dont on ne sait toujours rien. Me Beraud, avec qui nous avons repris quelques relations distantes et qui nous rejoint pour le café sur le balcon, abonde dans ce sens mais considère qu’il aurait mieux valu qu’ils tiennent un langage de vérité, qu’ils disent qu’ils ne savaient pas ce à quoi nous étions affrontés et qu’ils allaient faire au mieux, non seulement avec les moyens du bord mais aussi avec ceux qu’ils n’ont pas, puisque c’est avec les impôts qu’on va prélever sur les contribuables payant l’impôt1 qu’on va essayer de rembourser les dettes ainsi accumulées. Gastinel, qui partageait ce jour-là notre conversation, lui a remontré qu’une telle franchise aurait été insupportable dans un pays comme le nôtre, où la surenchère démagogique est le moteur de la vie politique et la recherche du consensus une tare inavouable. Nous n’étions pas, et nous ne sommes pas plus, prêts à accepter la vérité, d’autant plus qu’après des mois de recherches nous avons l’impression qu’elle court devant nous en nous fuyant.

On ne peut, non plus, écarter le risque que les pouvoirs publics ne reçoivent un choc en retour car le fait d’avoir essayé de donner à penser qu’ils savaient ce qu’ils faisaient ou disaient, dans un domaine où ils ne savaient pas grand-chose, a sans doute sapé la confiance minimale dont ils bénéficient en bien d’autres domaines : qui peut dire que les orientations économiques, militaires, culturelles, et j’en passe, qui sont présentées aux différentes démocraties (les dictatures n’ont pas ce genre de problème) ne sont pas décidées dans un contexte d’aussi grande incertitude ? La France a connu suffisamment de défaites militaires pour être un tant soit peu concernée par la question. Que dire des politiques économiques dont on nous affirmait qu’elles allaient apporter la prospérité et le plein-emploi ? J’espère que ceux qui avançaient cela y croyaient un peu… Et que dire de ceux qui veulent plus (ou moins) d’Europe ? En ignorant tout ce que cela peut donner. Dans le courant du xxe siècle, on a tenté de nous convaincre que la complexité de ce qui constituait l’action gouvernementale ne pouvait être laissée à de braves citoyens élus du peuple, qui n’avaient du bien commun qu’une aspiration, non une expérience. C’est ainsi que l’idée de gouvernements de technocrates a fait son chemin jusqu’à ce qu’on en voie, notamment dans la crise sanitaire actuelle, les limites mais aussi les aspects suicidaires. La liberté de parole inhérente à la démocratie permet à chacun d’exprimer ses doutes ; il serait tragique qu’on glisse du doute ponctuel à une suspicion généralisée.

Notre ami notaire m’a cité, à propos de cette crise, un adage de l’ancien droit dont la force réside notamment dans la concision : « La bonne foi n’exclut pas l’impéritie »2. Ce que nous vivons confirme la pertinence de l’adage mais ne nous assure pas, mais alors pas du tout, que d’autres auraient eu les aptitudes voulues dans les circonstances actuelles. Il faut donc être humble. À Gastinel, qui est un enthousiaste, qui est prêt à faire confiance à ceux qui lui disent ce qu’il aime entendre et à tenter le saut dans l’inconnu, j’ai cité Saint Exupéry : « Ce qui sauve, c’est de faire un pas. Encore un pas »3. Et je lui ai rappelé que l’Histoire ne montre pas que les révolutions aient apporté aux peuples les bonheurs que leurs auteurs leur promettaient. Comme je disais qu’à mes yeux la seule façon honnête de vivre était, que l’on soit chrétien ou non, de se comporter en hommes de bonne volonté, au sens où l’entend l’Évangile, cela a eu le don de l’exaspérer : « Ce ne sont que prêchi-prêcha » a-t-il fulminé en déposant sa tasse.

Heureusement, Mimiquet était là et a fait diversion en me demandant s’il devait faucher votre pré. Je me suis cru autorisé implicitement à l’inviter à le faire. J’espère que vous pourrez prochainement nous confirmer que vous venez passer vos vacances au Villard ; ce sera pure charité de votre part car avec le confinement nous tournons toujours plus en rond et nous craignons de ne pouvoir soutenir une conversation avec votre famille.

Croyez en nos pensées les plus amicales.

P. Deladret

  1. 16 sur 38 millions de foyers fiscaux.
  2. Impéritie : manque d’aptitude.
  3. Terre des hommes, 1938.

Lettre du Villard – avril 2020

Le Villard, le 15 avril 2020

Cher ami,

Quelle n’a pas été notre joie de voir déboucher du grand virage que surplombe Le Villard la fourgonnette jaune du facteur et de découvrir celui-ci quelques instants plus tard en train de glisser une liasse de courrier dans notre boîte à lettres ! Il y avait tellement longtemps que nous l’attendions ! Je me suis avancé pour lui dire toute ma satisfaction de le revoir, mais, malgré son masque et ses gants de protection, il s’est réfugié derrière son véhicule en m’enjoignant de ne pas approcher. Ne tenant pas à hypothéquer les relations que j’espère continuer d’avoir avec lui si la maladie ne m’emporte pas entre-temps, j’ai invité notre hermès encagoulé à venir prendre le verre qu’il méritait à mes yeux pour accomplir chaque jour les kilomètres que l’Administration lui impose pour délivrer notre courrier. Il s’est réfugié dans son véhicule et est reparti en trombe.

Cela m’a permis de découvrir plus tôt (car habituellement le facteur, vous le savez, est assez bavard, surtout si notre hameau est la dernière escale de son périple journalier) la surprise que vous nous aviez réservée en nous envoyant cette lettre affectueuse. Nous avons eu ainsi la confirmation que votre petite famille passait du mieux possible l’enfermement qui nous est imposé. Vous soulignez à juste titre que vous avez la chance de pouvoir vivre ce temps sans trop d’ennui en raison du métier que vous exercez et de l’équipement confortable de votre foyer. J’ajouterai, pour un peu vous connaître, que votre curiosité doit vous inciter à vous aventurer sur les domaines encore en friche de votre culture. On prête à un personnage de Terence1 cette belle déclaration : « Rien de ce qui est humain ne m’est étranger » et je crois que vous l’avez faite vôtre, ce qui vous préserve au moins de l’ennui. Je suis d’ailleurs surpris qu’en cette période où nous avons perdu le droit d’aller et de venir à notre guise, et selon notre humeur, la correspondance n’ait pas retrouvé ses lettres de noblesse ni une pratique plus soutenue. On aurait pu croire que nos assignations à résidence auraient fait renaître le goût d’écrire que nous eûmes en des temps maintenant assez anciens. Oh ! Bien sûr, personne ne dira que nous ne communiquons pas et la moindre circonstance de notre existence de reclus engendre un usage du téléphone que nous imaginions propre aux riches oisives. Je suis d’ailleurs très heureux que le téléphone me permette de continuer de partager la vie de ma famille, de maintenir des contacts cordiaux avec mes amis et des échanges réguliers avec mes relations. Nous communiquons donc, mais je constate que nous en restons souvent au simple échange d’informations ; notre champ d’intérêt paraît limité au factuel. Le téléphone ne se prête peut-être pas à des exposés argumentés, ne serait-ce que parce qu’il n’est pas rare que la conversation ne soit pas concomitante à d’autres activités, l’un des interlocuteurs appelant en regardant une émission de télévision, tandis que l’autre, surpris en cuisine, achève sa préparation tout en bavardant. Le téléphone ne se prête pas toujours au développement d’une pensée qui a parfois besoin de se polir, de s’affiner, ce qui ne va pas sans tâtonnements, dans la recherche du mot juste, de l’expression qui rendra le mieux la pensée. J’en veux pour preuve ces lettres retrouvées les jours derniers, lorsque la fantaisie nous a pris d’essayer de mettre un peu d’ordre dans nos affaires, puisque nous ne pouvions invoquer la prééminence d’autres activités pour nous en dispenser. Nous avons ainsi relu ce que des amis nous écrivaient, il y a trente ou quarante ans, et retrouvé les sujets qui constituaient le fond de cette correspondance, les arguments que nous échangions, les précautions qui étaient prises pour avancer une idée qui pouvait déranger l’autre. Nous avions peut-être l’âge de refaire le monde, mais la seule actualité n’épuisait pas le domaine de nos échanges. En retrouvant ces lettres, la pauvreté de nos entretiens téléphoniques nous a interpellés ; à moins que ce soit le champ de nos curiosités qui se soit rétréci ou que nous n’ayons plus trop goût à la controverse. En vieillissant, il n’y a pas que les artères qui durcissent.

Toujours est-il que nous ne prenons plus beaucoup la plume, ni même le clavier ; nous échangeons peu de lettres ou de cartes de vœux en début d’année, et nous recevons peu de cartes postales des voyages de nos amis. Bienheureux sommes-nous, à juste titre, si nous parviennent, de Lavoûte-Chilhac ou des chutes du Zambèze, une photo accompagnée d’un mail ou d’un SMS nous montrant que le dépaysement – sans doute plus marqué dans un cas que dans l’autre – ne nous a pas définitivement effacés de la mémoire de l’auteur du message. Les « Bons baisers » et « Amicales (ou affectueuses) pensées » qui constituaient l’essentiel de cette correspondance, ne volaient pas plus haut que les « T’es où ? » de nos dialogues téléphonés ; n’enjolivons pourtant pas le passé ; sommes-nous certains que ces petits cailloux laissés sur le chemin de nos relations reflétaient des sentiments autres que ceux que nous exprimons en suivant la mode de notre temps ?

On n’écrit plus beaucoup, et j’ai découvert l’étiage actuel de l’intérêt pour la lecture. Un ami me disait l’autre jour – par téléphone, rassurez-vous – que, par les temps qui courent, il n’avait pas trop envie de lire, car cela lui demandait un peu de concentration et de présence d’esprit pour relier les phrases les unes aux autres. Il avouait hésiter devant cet effort d’attention et préférait laisser filer devant ses yeux les images de télévision qui parfois le distrayaient. Est-ce l’effet de l’enfermement que nous imposent les pouvoirs publics, en espérant que cela servira à quelque chose pour limiter la propagation de ce virus exotique ? J’ai l’impression que nous baignons dans l’atmosphère onirique du tableau « Jour de lenteur »2. Nous sommes dans un univers où le moindre effort nous coûte et où nous avons l’impression que le temps ne compte plus. Comme disait un personnage de l’Almanach Vermot de la grande époque, adaptant un mot de Pierre Reverdy3, « Je passe tellement de temps à ne rien faire que je n’ai plus le temps de faire autre chose ». Le moindre effort paraît peser ; nous avançons comme des scaphandriers aux semelles de plomb ; tout est englué ; les problèmes sont enkystés. On sait pourtant qu’il va falloir atterrir, et pas forcément sur un bon terrain. Cela me fait penser à ce pilote, personnage de Saint-Exupéry, qui est perdu au-dessus des nuages et qui hésite à descendre pour voir ce qu’il y a au dessous4.

Aujourd’hui, ce qu’il y a dessous est ce qu’il y aura après. Toutes les hypothèses sont évoquées, analysées, débattues, controversées. La seule certitude est qu’aucune n’est certaine. Et cela vaut autant pour les causes de ce fléau que pour les conséquences.

Vous établissez dans votre lettre un parallèle entre cette situation que nous subissons et le mystère de la condition humaine, ne sachant avec certitude comment la bien vivre et où elle nous conduit. Notre monde est confronté à un fléau qu’il n’avait jamais connu. Sa nature et la facilité de sa dispersion dans un univers humain mondialisé tiennent en échec les réflexes de survie, les connaissances, et les habitudes. Les politiques, qui ne sont pas plus armés que nous et sont de ce fait assez excusables, naviguent à vue entre ce qu’ils pensent que les peuples peuvent supporter et les arguments de conseillers scientifiques qui reconnaissent qu’ils ne savent pas grand-chose. L’exacte mesure du risque n’a pas été prise, mais le pouvait-on ? La confiance que nous avons dans le degré de nos connaissances a certainement fait que nous ne pensions pas pouvoir être pris au dépourvu et qu’en tout état de cause, nous pourrions trouver la parade. La prise de conscience retardée de notre incapacité à faire face immédiatement a créé des attentes ; celles-ci sont d’autant plus fortes que le handicap à compenser s’en est trouvé élevé. L’angoisse rogne maintenant les acquis culturels et rend les consciences les plus fragiles sensibles aux croyances irrationnelles.

Vous concluez heureusement votre lettre en affirmant, comme Calderon5 que le pire n’est jamais certain. C’est effectivement le seul constat rationnel. Surtout lorsqu’on a la volonté de s’en sortir.

Nous vous redisons toute notre amitié et notre espoir de vous voir bientôt. Le printemps a rarement été aussi doux dans notre belle vallée !

P. Deladret

  1. Publius Terentius Afer, Poète latin (-190 ; -159), dans l’Héautontimorouménos (!).
  2. Jour de lenteur, 1937 d’Yves Tanguy, peintre surréaliste français.
  3. Pierre Reverdy 1889-1960, poète surréaliste français.
  4. Fabien, dans Vol de nuit, 1931.
  5. La vie est un songe, Pedro Calderon de la Barca 1635..

Lettre du Villard – mars 2020

Le Villard, le 15 mars 2020

Cher ami,

À peine ai-je utilisé cette formule que j’en ressens la sottise, ces deux mots étant redondants. Si vous êtes mon ami, n’est-ce pas parce que vous m’êtes cher ? Des amis qui ne seraient pas chers seraient-ils de vrais amis ? Certes, les exemples ne manquent pas d’amitiés qui ne le sont que de nom. Il n’est que de voir les propositions d’amitié qu’on reçoit sur Facebook. En d’autres temps, on distinguait les amis, des camarades, des collègues, des connaissances, des relations, des proches, etc, mais dans notre société qui ne s’embarrasse pas .des nuances, tout a été mis dans le sac de l’amitié. Ceci signifie non pas que l’amitié n’existe plus mais que l’usage du terme est galvaudé. Alors, comment vous saluer ? « Ami ! », fait un peu cavalier, pour ne pas dire ostentatoire, dans le genre « Eh ! Mon brave ! ». « Mon ami » est également dans la redondance, puisqu’on ne peut imaginer que celui qui vous écrit s’adresse à une autre personne qu’à vous. Alors ? « Mon cher » ? On peut, là encore, objecter que faire précéder « cher » du possessif « mon » ne se justifie pas puisque, lorsqu’on est cher à quelqu’un, on est déjà dans une relation d’appartenance. Je n’imagine pas, non plus, vous bailler du simple « Cher ! » qui ferait un peu précieux sinon tendancieux. J’attends vos remarques et vos propositions sur ce sujet qui doit occuper dans les préoccupations de nos contemporains la surface d’une tête d’épingle.
Nous sommes heureux que les chûtes de neige du mois de février aient pu permettre à toute votre famille d’éprouver les joies qu’elle attendait de son séjour hivernal dans notre bout du monde ; je me remémore avec plaisir les promenades en raquettes que nous avons faites et les conversations que nous avons eues tant entre nous qu’avec les amis du Villard. À ce sujet, je reviendrai sur une des remarques que vous avez faites, alors que nous grimpions vers les Trois cabanes. Vous m’avez rappelé une opinion que j’avais émise dans ma précédente lettre, à savoir que l’idée de morale est désormais exclue du débat public. Vous considériez, au contraire, que notre société est devenue moralisatrice, à la façon de ce qu’on voit outre atlantique, où, à ce qu’on dit, le message des Pères fondateurs puritains reste toujours révéré, du moins dans la forme. La rudesse de la montée m’a alors privé du souffle qui m’aurait permis quelques objections puis nous avons dérivé vers d’autres sujets. Je voudrais cependant y revenir, pour constater en premier lieu notre accord sur le fait qu’en certains domaines, mais en certains domaines seulement, on ne compte plus le nombre de groupes de pression qui nous font la morale. Ma remarque avait cependant un objet légèrement différent : elle faisait référence aux situations où, notamment devant le tribunal de l’opinion publique et, en certains cas, devant les tribunaux judiciaires, il n’est pas politiquement correct, ni recevable, de relever les infractions à la morale dès lors qu’elles ne sont pas pénalement répréhensibles. On vient certes de loin, et pendant des siècles, le droit a en grande partie découlé de la morale, elle-même façonnée à partir de la religion dominante. À partir du moment où la religion est exclue de l’organisation sociale, une morale sociale privée de bases hésite à émerger. Cela fait bien l’affaire de ceux qui veulent vivre à leur guise. L’exemple récent de l’abandon par un candidat de la course à la Mairie de Paris montre cependant à mon sens qu’un fond de consensus moral reste partagé par le plus grand nombre. Si cette personne n’avait pas eu conscience que ce qu’elle avait fait serait considéré dans l’opinion publique comme « quelque chose qui n’était pas bien », elle n’aurait pas abandonné. Cela me rassure un peu de voir que les notions de bien et de mal, qu’écarte le discours public, n’ont pas disparu chez l’individu.
« Jusqu’à quand ? » s’interrogeait l’ami Beraud avec qui nous en parlions. Eh bien, sur ce point-là, je ne suis pas trop pessimiste. Je ne doute certes pas que ceux qui ne veulent pas des valeurs que notre société occidentale a mises en exergue, sans toujours les respecter, ne se sentent pas encouragés par le laxisme ambiant pour essayer de faire triompher leur nihilisme. Il me semble cependant qu’au cœur de l’homme « du peuple » subsiste la conscience du bien et du mal. « Conscience ! Instinct divin, immortelle et céleste loi ! »1 a justement lancé Rousseau qui par ailleurs souvent m’agace. Cet instinct « divin (…) parle la langue de la nature que tout nous fait oublier » souligne Jean-Jacques. Je crois qu’il restera toujours en nous un fonds incompressible d’humanité, qui nous fait distinguer, sans nécessairement que cela procède d’une réflexion de notre part, à la fois le Bien du Mal et le caractère artificiel des propositions de ce que Gastinel nomme Satan. Le problème, reprend notre ami, est que le contexte n’est pas neutre et que, s’il faut reconnaître une qualité à Satan, c’est bien celle de la persévérance. « Perseverare diabolicum »2, ajoute sentencieusement Gastinel.
Cette persévérance est illustrée par ce qu’on a appelé l’affaire Matzneff, masquée depuis par l’affaire Polanski. Il faut alors avoir à l’esprit que dans les années 1970-1980 des personnes comme Louis Aragon, Jean-Paul Sartre ou Michel Foucault et les groupes dans la mouvance de l’idéologie de mai 68, ne voyaient pas les agissements d’individus de ce type d’un trop mauvais œil. Le fait pour des adultes d’avoir avec des enfants des relations que la morale et la société condamnaient était alors considéré par eux comme une étape dans la libération de l’individu. Agir ainsi devenait acte de rébellion contre la société, épisode dans la déconstruction d’une société basée, selon eux, sur l’ignorance, les préjugés et les traditions. Sous l’égide de Marx, qui n’est pas en cause dans cette affaire, mais qui était attaché à combattre les logiques de domination, celle « des patrons sur leurs ouvriers, des professeurs sur les élèves, des médecins sur les malades, des parents sur les enfants »3, et avec la bienveillance des précités se présentaient comme des libérateurs, le mineur émancipé du joug de ses parents, accédant à son plein épanouissement et à sa liberté.
« On en est revenu » nota Me Beraud – « J’en doute, reprit Gastinel, lorsqu’on voit toutes les tentatives de déconstruction de notre monde, toujours selon les mêmes arguments. On a l’impression que tout est oppression pour ceux qui ne se reconnaissent pas dans une société d’expérience, élaborée par des siècles d’histoire, de culture et d’usages. Alors tout est bon pour grignoter le socle culturel, pour nous faire perdre nos repères ». Beraud, toujours moins catastrophiste que Gastinel, développait son idée selon laquelle les seules idéologies qui durent sont celles qui correspondent vraiment à ce qu’est l’homme ; il avançait que tout ce qui nie la meilleure part de l’homme finit un jour ou l’autre par disparaître… « Comme le coronavirus, peut-être, gronda le colonel. Vous étiez certain il y a quelques semaines que l’épidémie serait sans effet majeur ! Et maintenant, j’ose à peine vous serrer la main, les écoles sont fermées, les gens âgés confinés, les entreprises mettent leur personnel au chômage et cela va coûter une fortune aux misérables contribuables que nous sommes, tant en indemnisations qu’en perte de recettes fiscales ». Me Beraud convint que les informations dont il disposait alors l’avaient conduit à sous estimer le phénomène, mais qu’il restait confiant dans les possibilités des pays de limiter le nombre de victimes ainsi que les conséquences économiques. « Ah ! Ne recommencez pas, lui lança Gastinel ; n’oubliez pas, comme je vous l’ai dit tout à l’heure, que perseverare (est) diabolicum ! Je me demande ce qui me retient de vous envoyer au bûcher avec les suppôts de Satan ! »
J’espère que ce petit mot vous trouvera en bonne santé, ainsi que toute votre famille… et que, lorsque nous recevrons votre réponse, nous serons dans le même état !
Prenez soin de vous, car, à ce qu’on dit, ce n’est pas vain.
Mon épouse se joint à moi pour vous redire notre amitié.

P. Deladret

  1. L’Emile ou De l’éducation, 1762.
  2. Persévérer (dans l’erreur) est diabolique.
  3. Enquête du Monde du 29 février, sous la plume d’Anne Chemin.

Lettre du Villard – février 2020

Le Villard, le 15 février 2020

Cher ami,

Nous comptons les jours qui nous séparent de celui où nous aurons la joie de vous revoir avec votre famille dans votre maison du Villard. Ne tardez pas trop car, si un temps plus frais a heureusement succédé au redoux, nous ne sommes pas à l’abri d’un réchauffement qui serait particulièrement mal venu. Dans notre hameau du bout du monde, nous avons bénéficié jusqu’à présent du bel enneigement qui a malheureusement assez tôt déserté la vallée et nous serions ravis que vous en bénéficiez. Nous espérons que vous nous arriverez plein d’énergie, d’idées et de réflexions pour nous aider à ne pas nous laisser aller au ronron des certitudes et de l’indifférence au temps qui passe. Nous essayons, avec l’ami Béraud et avec le colonel Gastinel, quand ce n’est pas avec Mimiquet, de nous « frotter et limer (la) cervelle contre celle d’aultruy », comme l’a écrit Montaigne (1) non pour acquérir l’expérience que donnent les voyages (à notre âge !) mais pour rester éveillés et je ne jurerai pas qu’à la lecture de mes lettres vous ne restiez pas dubitatif quant aux résultats de nos efforts.
L’expérience montre cependant, du moins m’amène à considérer, que ce qu’ont pu penser les moralistes n’a malheureusement jamais modifié le cours des choses. On pourrait croire qu’à la lecture de Montaigne, de Molière, de Vauvenargues ou de La Rochefoucauld, pour ne citer que des auteurs français, leurs lecteurs aient pris conscience des travers de leur caractère et se soient attachés à s’en corriger. Force est de constater qu’il n’en est rien ; Tartuffe n’a pas fait disparaître les tartuffes ; le moraliste met le défaut de caractère en évidence comme le fait le biologiste pour un virus, mais il ne guérit pas, précisément parce que le virus qui affecte celui qu’analyse le moraliste lui interdit de se rendre compte qu’il en est infecté. Le talent du moraliste réside finalement moins dans ses effets que dans l’art de son expression ; on se dit « Comme c’est bien dit ! Comme c’est vrai ! » et puis on passe à autre chose.
Pour en revenir à tout ce qui devrait nous aider à ne pas nous endormir, il suffit de survoler ce qui a constitué l’actualité du mois écoulé. Nous étions montés l’autre jour en raquettes à l’Aupillon avec Me Beraud et le colonel Gastinel ; s’offrant une petite halte pour reprendre souffle, l’ami Béraud nous a demandé de but en blanc quel ordre d’importance nous pensions que nous accorderions dans un an ou deux, à ce dont on parle actuellement, à la situation créée par la sortie du Royaume-Uni de l’Union Européenne, aux affrontements que provoque la réforme du régime des retraites ou à l’épidémie de coronavirus… La prophétie étant un art difficile, « surtout lorsqu’elle concerne l’avenir », comme l’a dit Mark Twain (2) nous nous sommes bien gardés de vaticiner ; tout au plus Gastinel a-t-il remarqué que parmi les raisons de la difficulté qu’il y avait à réformer les régimes de retraite figurait la durée réduite du mandat présidentiel ; le quinquennat ne se prête effectivement pas à des entreprises de longue haleine qui demandent une préparation en profondeur et un accompagnement permettant de juger des effets. Notre tabellion n’a pu s’empêcher de pronostiquer que l’épidémie resterait sans doute sans effet majeur (sauf pour ceux qui en seront morts, lui fit remarquer Gastinel…), que la réforme des retraites, malgré les 19 000 amendements déposés par les députés qui, sous l’égide de Jean-Luc Mélanchon, entendent paralyser le débat, aboutirait, cahin-caha, à une situation dont personne ne se satisferait sans qu’elle soit pour autant insupportable, mais que le Brexit était potentiellement l’évènement le plus dangereux. Il lui paraît inquiétant moins par les négociations difficiles qui vont s’engager pour régler les conséquences financières du divorce que parce que cette sortie peut donner à certains partis ou États qui verraient bien leur pays hors de l’Union européenne la conviction qu’on peut en sortir, alors que jusqu’à maintenant, les europhiles ont soutenu que ce serait trop difficile. « Le Brexit, conclut-il, c’est une maille du tissu européen qui lâche. Il va falloir, dare-dare, la faire stopper ! » (3) « Mais, mon pauvre ami, le métier de stoppeuse a disparu ! » lui lança Gastinel.
Le lendemain, par acquit de conscience, j’en ai dit un mot à Mimiquet dont la femme sait encore faire quelques travaux d’aiguilles. Il m’a rasséréné en m’apprenant qu’une échoppe de retouches venait de s’installer dans la vallée. J’en ai touché un mot à Me Béraud qui a relevé que cela s’inscrivait sans doute dans un mouvement plus large et que, notamment, le développement de l’apprentissage figurait parmi les bonnes nouvelles du mois, au même titre que la baisse de 4 % du chômage en 2019. Gastinel a eu beau jeu de dire qu’on faisait dire aux chiffres ce qu’on voulait mais Béraud lui a rétorqué que l’important en la matière était la tendance. Sur ce, nous avons repris notre marche dans une neige qui, en cette fin d’après midi, commençait à coller un peu trop aux raquettes.
« Je vous le donne en quatre, je vous le donne en dix, je vous le donne en cent » comme aurait dit la marquise (4), Mimiquet se présente aux élections municipales du 15 mars, sur la liste d’intérêt local. Il m’a communiqué le modeste, dans la forme et dans le fond, programme de sa tête de liste qui n’entend pas interdire les expériences atomiques sur sa commune et qui s’engage à maintenir la qualité et le prix de l’eau potable. Cela nous change heureusement des programmes des candidats à d’autres élections qui se croient tenus de promettre ce qu’ils ne pourront tenir et, surtout, omettent d’évoquer le cadre préexistant dans lequel devra s’inscrire leur action. Connaissant votre intérêt pour la démocratie américaine et sensibilisé, comme tout un chacun, aux élections primaires qui viennent d’y commencer, j’ai essayé de savoir quel était le nombre de votants au fameux « caucus » (5) de l’Iowa, dont le vainqueur acquiert bien souvent un avantage déterminant pour être ultérieurement désigné pour représenter son parti à l’élection présidentielle. Autant il est facile de connaître les pourcentages de suffrages qu’ont recueillis les différents candidats, autant le nombre de votants l’est moins ; j’ai trouvé un chiffre, celui de 2004, mais la population n’a pas beaucoup évolué. Il y avait eu alors 124 000 électeurs. Lorsqu’on sait que les élections des délégués des autres états sont largement influencées par celles de l’Iowa, on ne peut que s’inquiéter de cet alignement, en quelque sorte moutonnier, qui fait qu’un aussi petit nombre de personnes peut influencer une aussi grande démocratie.
« Est ce vraiment important ? » me dit Gastinel « Regardez la Belgique, il n’y a pas de gouvernement, donc d’action politique, depuis 18 mois et les Belges ne s’en portent pas plus mal ; les fonctions régaliennes sont assurées et la machine administrative tourne ; nos candidats seraient bien avisés de s’interroger sur leur utilité réelle ». J’en ai convenu tout en lui faisant remarquer que les pratiques des États n’étaient pas toujours transposables car l’histoire des nations, leurs cultures, leurs mentalités sont différentes.
Et l’actualité est là pour nous montrer qu’en un même pays les mentalités évoluent fortement dans le temps ; regardez le cas de Gide ; il a obtenu le prix Nobel de littérature en 1947 alors qu’on connaissait la vie sulfureuse qu’il menait et qui aujourd’hui lui vaudrait la prison. Et il est vraisemblable que les « réseaux sociaux » le cloueraient au pilori pour avoir osé amuser son monde avec l’acte gratuit (6) lorsque le rapprochement serait fait avec le cas de cet individu qui a assassiné une personne de rencontre parce qu’« il voulait voir ce que ça fait de tuer. ».
Nous allons avoir besoin, en matière de mœurs, de retrouver un équilibre, mais l’idée même de morale ayant été exclue du débat public, sur quel point d’appui reposera le fléau de la balance ? Voilà qui nous vaudra de savoureux débats, n’est-ce pas ?
N’oubliez pas de nous rappeler votre heure d’arrivée pour que nous mettions votre maison en température…
Nous vous assurons, si nécessaire, de notre amitié.

P. Deladret

  1. Montaigne, Michel Eyquem, seigneur de Montaigne 1533-1592, moraliste et homme politique, auteur des Essais.
  2. Mark Twain, écrivain américain (1835-1910). Auteur, entre autres, des Aventures de Tom Sawyer.
  3. Stoppage : opération de tissage sophistiquée consistant à reconstituer la trame et la chaîne des brins manquant du tissu, fil à fil, en respectant l’armure.
  4. La Marquise de Sévigné, dans sa lettre du 15 décembre 1670 à M. de Coulanges, lui annonçant le mariage de la Grande Mademoiselle.
  5. Caucus : réunion de militants de base d’un parti politique.
  6. Qui fait que le personnage de Lafcadio précipite sans raison un vieillard dans le vide, dans Les caves du Vatican, 1914.

Lettre du Villard – janvier 2020

Le Villard, le 15 janvier 2020

Cher ami,

Nous sommes bien contents d’apprendre par votre petit mot que votre voyage de retour s’est finalement déroulé sans anicroche ; nous redoutions, au vu des menaces de blocage des raffineries de pétrole, que vous rencontriez des difficultés pour vous approvisionner en carburant, mais il n’en a rien été. Il faut reconnaître que l’incidence sur la vie quotidienne des actions de grève engagées par les syndicats de fonctionnaires et de salariés contre le projet de réforme des régimes de retraite a été plus sensible en région parisienne que dans « la France profonde », comme disent ceux qui ne se rendent pas compte qu’ils constituent sans doute la France superficielle. C’est, en tout cas, et je ne suis pas certain qu’il faille s’en réjouir, celle qui entend orienter le pays vers son avenir.
Vous avez les amitiés de Mimiquet qui m’a chargé de vous transmettre ses souhaits de « bonne année ». Je l’ai aperçu aux vœux du maire, où se retrouvent ceux que l’on rencontre aussi aux vœux de la paroisse, à ceux de l’Académie de la vallée, à ceux des anciens élèves du lycée et de bien d’autres institutions. On ne peut pas passer au travers du rituel des vœux – et des gâteaux des rois – qu’il m’est chaque année un peu plus pénible de traverser. J’en conçois le bien-fondé, qui est, me semble-t-il, de réaffirmer l’identité d’une communauté, de reconnaître les valeurs qu’on a ensemble reçues ou que l’on continue de partager. Il n’empêche qu’il me pèse de ressasser et d’entendre répéter les mêmes formules qui ont d’autant moins de sens que personne ne croit en l’efficience des vœux qu’on émet. Je m’accorde l’illusion, malgré tout, de penser que ces formalités ont le mérite de permettre l’expression de l’affection, de l’amitié, de l’intérêt ou de l’estime qu’on peut avoir pour des personnes à qui on n’oserait peut-être pas le dire de but en blanc. Une formule que j’ai entendue autrefois dans une vieille institution marseillaise me paraît susceptible d’ouvrir le sens de ces vœux : on s’y souhaitait une « bonne et sainte année » ; on n’entendait pas par là que la sainteté était susceptible de fondre sur vous comme la colombe du Saint-Esprit. C’était, simplement, une invitation adressée à chacun à faire en sorte que son année soit sainte, par sa conduite et ses pensées. C’était une façon de faire comprendre que la sainteté dépendait de soi et, qu’en quelque sorte, on était responsable de son avenir. Je doute que lorsque Mimiquet conclut ses vœux par « Et la santé ! » il ait en vue de à m’inciter à surveiller mon régime alimentaire et mon activité, mais il est vrai que je bénéficierai d’autant plus de ses vœux que j’essaierai de vivre sainement.
Bien qu’il n’ait pas neigé depuis votre départ, l’importance du manteau neigeux a permis au colonel Gastinel de reprendre sa tournée des hameaux en raquette et il fait régulièrement halte chez nous ou chez Me Beraud. Il ne manque jamais de nous livrer ses commentaires sur le long, et heurté, processus de négociation qui aura précédé les discussions à l’Assemblée du projet de loi sur la réforme des régimes de retraite ; l’état actuel de la situation le déçoit : « Tout ça pour ça ! ». Me Beraud lui a fait remarquer qu’il était illusoire de penser qu’une solution acceptable par tous pourrait être spontanément trouvée. « Pourquoi voulez-vous qu’il y ait des solutions admissibles par tous en toutes situations ? C’est un travers de l’esprit que de croire que l’harmonie puisse régner. Nous sommes en l’occurrence en un domaine où les intérêts des uns et des autres sont tellement antagonistes qu’il est illusoire de croire dans la possibilité d’un consensus. À un moment donné, cependant, un parti l’emporte, sans forcément que ses arguments soient les meilleurs, mais parce que l’autre s’est affaibli ou lassé. La vie est un rapport de force. Quoi qu’il en soit, je ne serai pas surpris que, dans quelques années, on reconnaisse que le résultat de ce bras de fer aura été « globalement positif », selon le mot de Georges Marchais »1.
Gastinel fit discrètement remarquer, pour ne pas être entendu de Mimiquet qui parcourait le journal en prenant le café avec nous, et qui a toujours été un des zélateurs de la retraite à 60 ans, que la réforme aurait été sans doute moins lourde à faire admettre si, en 1982, on n’avait pas réduit la durée de cotisation, alors même que les perspectives démographiques n’étaient pas plus favorables qu’elles ne le sont aujourd’hui. Et il enchaîna, pour faire diversion, en s’interrogeant sur le fait que, depuis le début des manifestations, on n’avait pas eu tellement à déplorer la présence d’émeutiers et de « black-blocks »2 en périphérie et dans les sillages des défilés : « Serait-ce que les syndicats ont de vrais services d’ordre ? Ou que la mouvance des Gilets jaunes comprend une composante anarchiste qui attire plus les outlaws3 que le monde du travail ? »
Mimiquet est morose en ce moment ; d’après Me Beraud, qui le tient de Mademoiselle Reynaud, qui le tient de Dieu sait qui, sa femme supporte mal que l’hiver oblige Mimiquet à passer le plus clair de son temps à la maison ; elle n’a rien à lui reprocher sinon de ne rien avoir à lui reprocher, car elle aimerait pouvoir s’attirer la compassion de ses voisines et amies comme bien d’autres qui ont de bonnes raisons pour cela. Alors, le malheureux monte « s’oxygéner », comme il dit, au Villard, pour autant que notre conversation ait sur lui cet effet, mais il remâche des idées crépusculaires ; ne nous disait-il pas qu’au vu de ce qu’est le monde, il se demandait si ce n’était pas un des brouillons, une esquisse, du monde que Dieu avait en vue lorsqu’Il a voulu la Création, et qu’Il a abandonné pour se consacrer à une autre création digne de Lui. Gastinel lui a remis les idées en place ; le malheureux n’en demandait sans doute pas plus.
« Il n’empêche, a repris Beraud lorsqu’il fut parti, que ce que nous vivons, la mise en cause, pour ne pas dire en accusation, des valeurs qui nous ont été proposées, du modèle culturel et du cadre religieux dans lequel nous avons été élevés et qui nous conviennent, nous désemparent. Il est bien certain qu’il ne faut pas idéaliser le passé et qu’il y a toujours eu des écarts par rapport au modèle, mais ce qui me frappe, c’est la multitude des angles d’attaque, leur convergence et leur constance dans presque tous les domaines, qu’il s’agisse de l’art, de la religion, des structures de la société, des mœurs… Tout se passe comme si tous ceux qui estiment avoir ou avoir eu à souffrir de notre civilisation occidentale et chrétienne étaient déterminés à vouloir son éradication. Il n’en fallut pas plus pour que Gastinel, qui ne fait jamais dans la dentelle, lance « Nous vivons les prémices d’un génocide4 culturel ! »
Une discussion, périlleuse pour l’avenir de notre petit cénacle de songe-creux, s’en est suivie à l’issue de laquelle il a conclu que, si le monde dont nous nous réclamons s’était sans doute, ici et là, laissé aller à quelques génocides, pas seulement culturels, ce n’était pas une raison pour tourner le dos à ce qu’il a de bon.
Nous l’avons donc complimenté pour la vitalité que la victime programmée d’un génocide pouvait ainsi manifester et l’avons reconduit à ses raquettes, en lui rappelant qu’en cette saison la nuit venait tôt…
J’ai bien noté que vous deviez nous apporter la joie de votre présence au mois de février ; vous nous gratifierez ainsi d’un peu d’oxygène pour nos conversations car, en cela semblables aux populations de nos vallées reculées dont l’endogamie ne favorisait pas l’ouverture d’esprit, nous avons l’impression que nous aurions tout à gagner de vos apports culturels citadins, fussent-ils un tantinet génocidaires, pour reprendre l’expression de Gastinel. Dites-nous si nous devons faire apprêter votre maison ; vous savez qu’il y aura toujours chez nous une assiette de soupe, et plus, si affinités !
Avec toute notre amitié.

P. Deladret

  1. Georges Marchais, secrétaire général du Parti communiste, en 1979, à propos du bilan des pays socialistes.
  2. Black-blocks : groupes informels, vêtus de noir, « dont l’objectif est de commettre des actions illégales, en formant une foule anonyme non identifiable » (Ministère de l’Intérieur 2009).
  3. Outlaw : personne vivant en dehors des lois ou à l’écart de la société.
  4. Génocide. Définition du Larousse : Crime contre l’humanité tendant à la destruction totale ou partielle d’un groupe national, ethnique, racial ou religieux ; sont qualifiés de génocide les atteintes volontaires à la vie, à l’intégrité physique ou psychique, la soumission à des conditions d’existence mettant en péril la vie du groupe, les entraves aux naissances et les transferts forcés d’enfants qui visent à un tel but.

Lettre du Villard – décembre 2019

Le chien qui a vu Dieu1

Grand-Mère n’avait jamais à proposer deux fois à ses petits-enfants de leur lire ou de leur raconter une histoire ; ils laissaient tout tomber à l’endroit même où ils jouaient – ce qui ne manquait pas de rendre Grand-Père bougon – et s’asseyaient de part et d’autre d’elle. « Connaissez vous, demanda-t elle, la légende du chien qui a vu Dieu ? » – « Du chien qui a vu Dieu ? » interrogea Eugénie ; mais les chiens n’ont jamais entendu parler de Dieu ! Et Gaspard d’ajouter « Et Dieu ne doit pas connaître les chiens ! » – « Tut, tut, tut, reprit Grand-mère , vous n’en savez rien et, sans doute, personne ne peut rien affirmer à ce sujet. Alors, voulez-vous que je vous raconte cette histoire? ». Pour toute réponse, les enfants se serrèrent contre elle.

« Vous savez que durant les veilles de la nuit de Noël, comme dit le bel Évangile de saint Luc, les bergers qui étaient dans la campagne ont appris de l’Ange qu’un Sauveur – le Christ – était venu au monde et qu’il était né à Bethléem, dans la ville de David, près de laquelle ils gardaient leurs moutons. Saint Luc ajoute qu’ils sont partis tout de suite vers Bethléem pour y découvrir le nouveau-né, qu’ils ont trouvé couché dans la crèche. L’Évangile ne nous dit pas s’ils sont venus avec leurs bêtes mais ils devaient être tellement pressés de voir le Sauveur qu’ils ont dû laisser leurs troupeaux aux plus vieux des bergers – comme celui que nous voyons endormi dans notre crèche – et n’entraîner avec eux que les bêtes les plus agiles. Toujours est-il qu’on ne se représente pas la crèche sans les bergers et quelques moutons. Quelques moutons et un chien, un chien dont personne ne nous dit rien.
On a souvent parlé de l’âne, qui avait porté Marie depuis Nazareth, puis qui a accompagné la Sainte Famille jusqu’en Égypte ; on s’est demandé ce qu’il avait pu advenir du brave bœuf qui avait été dérangé dans sa rumination par Joseph et sa famille ; un évêque italien du Moyen-Âge2 a même avancé que le bœuf n’était pas dans l’étable avant l’arrivée de la sainte Famille mais que, depuis Nazareth, il avait suivi Joseph qui avait prévu de le vendre pour pouvoir payer le denier d’argent, en signe de soumission à l’empereur Auguste ! Je m’étonne pourtant qu’aucune histoire n’ait jamais rien dit du chien qui a eu le privilège de voir Dieu. »
« Comment s’appelait-il ? » Coupa Gaspard. « Ma foi, répondit Grand-Mère, on ne l’appelait certainement pas Miraud ni Riquet, mais il devait avoir un bon petit nom de chien de ce temps-là, peut être Abir, qui veut dire fort, ou Rinah, qui signifie joyeux, mais cela a d’autant moins d’importance que l’Évangile ne mentionne pas sa présence dans la crèche de Bethléem ; il a fallu qu’on commence au Moyen-Âge à représenter la Nativité pour se rendre compte qu’il y avait certainement eu un chien puisqu’on n’imagine pas un troupeau de mouton, si petit soit-il, sans son gardien. Et c’est là qu’on peut se demander ce qu’a bien pu penser, ressentir, ce chien qui a certainement vu Dieu ! Oh ! Ne rêvons pas, il n’a sans doute pas eu conscience de ce qui se passait… ». – « Pourtant, fit Eugénie, Dieu, qui peut tout, a pu admettre que le chien comprenne ce qu’il voyait ! » – « Tu as raison, ne donnons pas de limites à Sa puissance, mais si vous m’interrompez tout le temps, vous vous coucherez à une heure que me reprochera demain votre mère ! Je disais donc qu’il n’a sans doute pas compris qu’il était en face de Dieu, d’autant, comme tu le dis, qu’on peut douter que les chiens puissent imaginer l’existence même de Dieu… » – « C’est déjà assez difficile pour les hommes, glissa Eugénie ».
« Je disais donc, reprit Grand-Mère, que même s’il n’a pas su que le Sauveur du monde venait de naître, il n’a pas pu ne pas voir que les bergers, ses maîtres, très impressionnés et respectueux, s’étaient agenouillés avec des pleurs de joie devant ce petit d’homme puis qu’ils étaient revenus en chantant vers leur troupeau. Et ça, le chien l’avait bien compris. Que ses maîtres, grands et forts, qui pouvaient lutter contre le loup lorsqu’il attaquait le troupeau, se mettent à genoux devant ce nourrisson, tellement petit, qu’on en voyait à peine le visage, était extraordinaire ! Le chien avait regardé à deux fois, pour s’assurer que ses maîtres ne se prosternaient pas devant la femme ni devant l’homme qui était auprès d’elle, ni même devant le bœuf ou l’âne. Mais non, leurs salutations ne s’adressaient qu’à ce petit d’homme un instant tiré de sa crèche pour leur être présenté. Et notre chien avait alors compris, disons avait vu, que cet enfant devant qui ils se prosternaient était bien plus grand, bien plus fort, bien plus puissant que les maîtres qui étaient les plus grands, les plus forts et les plus puissants de son univers de chien. Depuis toujours, il s’était rendu compte qu’il y avait un ordre : il était plus fort que les moutons, et craint à ce titre, mais moins fort que les bergers, qu’il craignait. Y avait-il d’autres personnes plus fortes que les bergers ? Il ne s’était jamais posé la question et n’en savait rien ; il n’en savait rien jusqu’à ce jour où il avait vu les bergers s’agenouiller, ce qui montrait qu’ils reconnaissaient leur humilité devant lui. Mais ils n’avaient rien de gens humiliés, honteux, blessés, comme tel ou tel mouton dont les pattes avaient récemment fait connaissance avec ses crocs. Ils étaient au contraire joyeux comme ils ne l’avaient jamais été, glorifiant et louant Dieu, comme dit saint Luc. Le chien, avec sa logique de chien, se dit que, tels qu’il les avait vu transformés en sortant de l’étable, ils continueraient d’être dans les jours à venir. Effectivement, tant qu’ils ont eu des gens à qui raconter ce qui leur était arrivé, les bergers ont gardé dans leur cœur la joie qu’ils avaient connue devant la crèche, mais certains ont prétendu qu’après, petit à petit, ils se sont remis à vivre comme si rien ne s’était passé. Il faut dire que leur vie était si dure et que la venue du Sauveur n’avait pas changé grand-chose dans leur vie. Il ne faut pas leur en vouloir ; nous sommes ainsi faits que les plus grands enthousiasmes ont besoin des plus grands soins. Et bien souvent, nous sommes comme les bergers, en oubliant, comme eux, que le Christ est venu, alors même qu’on nous l’a appris et que nous avons été baptisés ». – « Bon, d’accord, glissa Gaspard que cette digression laissait un peu indifférent, mais sait-on ce qu’est devenu le chien de la crèche, celui qui a vu Dieu ? » – « On dit qu’il a continué sa vie de chien, toujours à gauche et à droite du troupeau, toujours obéissant devant les bergers mais conservant dans la mémoire cette scène où il avait vu les maîtres à genoux devant un enfant. L’histoire dit même qu’il s’est longtemps, longtemps et jusqu’au terme de sa vie de chien, souvenu de ces moments de bonheur dont ses maître avaient témoigné, dont il avait bénéficié et qu’il a continué, à sa façon, à essayer de vivre comme si cette vie ne devait jamais prendre fin. Voilà la fin de l’histoire, les enfants. J’espère qu’elle vous a plu. Maintenant au lit ! »
« Mais, Grand-Mère, reprit Eugénie (était-ce une feinte pour différer l’heure du coucher ou par sincère curiosité ?), Dieu a-t-il récompensé le chien ? Il n’y a sans doute pas de Paradis pour les chiens mais que devient leur âme, s’ils en ont une, après leur mort ? » – « Tu as raison, personne ne nous dit qu’ils aient une âme et que celle-ci puisse aller en Paradis, mais ce qu’ont fait de bien les animaux peut rester dans la mémoire des hommes. Et je me dis que si on continue de reconnaître leur mémoire, leur intelligence, leur vaillance et leur fidélité, si on se plaît à rappeler l’attachement qu’ils ont pour leur maître au point de le pleurer s’ils le croient mort, c’est sans doute parce que le bon Dieu l’a voulu. N’oublie pas que les Dominicains, qui sont des religieux très savants, se sont appelés “les chiens de garde du Christ”3 ! Bien des hommes seraient heureux qu’on conserve d’eux un aussi beau souvenir. Cela ne vaut-il pas une place en Paradis ? On laisse aux sages de l’Église le soin de trancher mais, pour le moment, vous n’avez plus d’autre choix que d’aller vous coucher ! Allons, au lit ! C’est l’heure de la prière ! » – « Au petit Jésus ou au chien qui l’avait vu ? » fit Gaspard – « Demande simplement à Jésus de t’aider à développer les vertus qu’on prête aux chiens ! » conclut Grand-Mère.

J. Ducarre-Hénage

  1. Ce titre reprend celui d’une nouvelle de Dino Buzzatti publiée en 1956. Le rapprochement s’arrête là.
  2. Le bienheureux Jacques de Voragine, évêque de Gènes et auteur de La Légende dorée dont est tirée l’anecdote/
  3. Ce qui explique les représentations de chiens dans les églises et chapelles de l’ordre de Saint Dominique (cf. le couvent St-Lazare, à Marseille)

Lettre du Villard – novembre 2019

Le Villard, le 11 novembre 2019

Cher ami,

Depuis votre départ, la nature paraît se souvenir du calendrier en se comportant de façon un peu moins éloignée de nos attentes: il a plu, la neige semble s’être durablement installée sur les hauteurs et, jour après jour, le froid devient plus présent. Nous abordons une période un peu triste: les teintes de l’automne ne sont plus que souvenirs alors que la neige n’est pas encore venue transfigurer les paysages, mais ne nous plaignons pas: nous sommes dans l’attente d’émerveillements à peu près certains.

J’aimerais bien être dans une semblable disposition d’esprit à l’égard de tout ce dont bruisse notre microcosme. Il faut vraiment beaucoup de concentration pour trouver aujourd’hui des raisons, sinon pour s’émerveiller, du moins pour regarder l’avenir sans trop s’inquiéter. Le pire n’est jamais certain, dit-on, ce qui n’implique pas qu’il soit pour autant impossible. Quoi qu’il en soit, un bon motif de ne pas désespérer est de se dire que de tout temps il en a, paraît-il, été ainsi. Nous remarquions récemment ensemble que la pléthore d’informations que nous recevons en vrac rendait aléatoires les conclusions que nous pouvions tirer sur tel ou tel sujet faute de savoir les ordonner. Rien ne dit que l’idée que nous avons de l’avenir ne soit pas aussi biaisée par une grille de lecture par trop subjective.

Je vous lis très heureux de la possible ordination par l’Église d’hommes mariés dans des régions où le besoin s’en ferait sentir ainsi que l’accès de femmes à des degrés du sacrement de l’ordre. On n’en est pas encore là, mais, à partir du moment où l’institution en parle sans l’exclure de façon catégorique, on peut être assuré qu’elle va créer une sorte d’appel d’air qui risque de rendre intenable la situation antérieure. Me Beraud, qui était venu hier prendre le café, redoute qu’une partie des catholiques que, par ailleurs, dérangent les inflexions que le Pape entend donner au discours traditionnel de l’Église, n’éprouvent la tentation du schisme. Et notre ami, qui n’est pourtant pas ce qu’on pourrait appeler un progressiste, d’ajouter que ces gens-là ne voient pas les vrais enjeux, que le respect des dogmes ou des traditions a moins d’importance que la transmission du message évangélique. Esmenjaud, le berger d’Entressen, dont le troupeau pâture autour du Villard en attendant les bétaillères et qui se mêle volontiers à nos conversations (c’est fou ce que cinq mois de solitude l’ont rendu bavard!) est plus dubitatif; il doute que des ordinations d’hommes mariés puissent régler la question de la pénurie de prêtres, au moins dans nos pays. «La religion, dit-il, n’intéresse plus les gens, moi le premier» ajoute-t-il On se dit: «ce serait bien si c’était vrai, comme les grands enfants lorsqu’on leur parle du Père Noël». Comme je lui demandais quelles pouvaient être les causes de cette inappétence, il m’a répondu ce qu’on entend dans ces cas-là, que le monde se satisfait de ce qu’il vit et qu’il ne croit plus qu’il puisse être meilleur. Cela rejoint ce que vous m’écrivez, que notre société fait un pied de nez à Pascal1 et refuse le pari qu’il proposait. Le Grand Blaise a essayé de convaincre les indécis de son temps qu’ils n’avaient rien à perdre en s’engageant dans une démarche de foi car, même si la raison ne leur permettait pas de trancher, cela pouvait leur ouvrir la porte à une éternité de vie et de bonheur, selon son expression. Notre société, dites-vous, n’aspire pas à une éternité de vie et de bonheur mais à une vie tranquille dans ce qu’on n’ose plus appeler une «vallée de larmes»2 et je dois dire que je reste surpris de lire sous votre plume que vous vous demandez si le fait, pour des chrétiens, d’entendre que Dieu est amour ne les amène pas insensiblement à considérer que, puisque de toute façon ils ne seront pas condamnés pour une vie d’indifférence, rien ne les empêche de vivre comme cela leur convient. Nous aurons l’occasion d’en reparler, mais on est loin de Pascal! Esmenjaud avait remis la conversation sur la question de l’ordination des prêtres et la perspective, moins certaine, de l’accès de femmes à des degrés du sacrement de l’ordre. Mimiquet, qui avait terminé de tailler la haie de Me Beraud, nous avait rejoints et s’est exclamé: «Oh! Misère! Lorsqu’elles seront ordonnées, elles vont réclamer la parité!» Nous lui laisserons, bien sûr, la responsabilité de son propos que l’air du temps paraît avoir inspiré. Il faut dire que l’air du temps bruisse d’échos d’inégalités, de violences et de mépris dans les rapports entre hommes et femmes, celles-ci n’acceptant plus les contraintes qu’ont pu exercer certains de ceux-là. On ne peut que se réjouir de voir la parole se libérer, ne serait ce parce que notre société montre ainsi qu’elle tourne le dos aux comportements de domination dans lequel les peuples arriérés maintiennent leurs femmes. Mais la possibilité donnée à tout un chacun de porter sur la place publique les sévices, injustices ou offenses dont il estime être l’objet me fait penser – ce n’est pas original – à la fable de la langue qui, d’après Esope3, est la meilleure mais aussi la pire des choses. J’ai noté à votre intention, dans Le Monde du 23octobre, les déclarations d’une avocate que je ne connais pas, Marie Burguburu, mais qui me paraissent bien éclairer la question «Permettre à un accusé de se défendre est un des piliers de notre démocratie, à l’opposé des réseaux sociaux qui tuent sans sommation». Nous ne sommes sans doute qu’au tout début des excès que permettent les réseaux sociaux, excès d’autant moins maîtrisables que les pouvoirs publics seront toujours accusés de vouloir placer la société sous une chape de plomb s’ils entendent encadrer cette possibilité d’expression.

Vous n’avez pas manqué de commémorer les coups de pioche donnés il y a trente ans dans le mur de Berlin, point de départ, dites-vous, de la dislocation du monde soviétique. Je ne sais pas s’il ne vaut pas mieux considérer que c’est parce que les Soviétiques avaient bon gré, mal gré, estimé qu’ils ne pouvaient plus tenir cette partie de l’Europe d’une main de fer, qu’ils ont laissé flotter les rubans4 et laissé les matamores de la foule berlinoise brandir leurs pics devant les objectifs. Je suis, comme vous, ravi que le communisme ait montré son incapacité à rénover le monde et je ne résiste pas au plaisir de vous livrer le mot de Ken Loach, marxiste affirmé, à l’occasion de la présentation de son dernier film5: «l’héritage ultime de Staline (est) d’avoir détruit la croyance dans la possibilité de changer le monde». Je suis enchanté, dis-je, que le bloc communiste ait été disloqué et que le niveau de vie du plus grand nombre de ces peuples s’en soit trouvé amélioré, mais ce à quoi je ne pourrai me faire est la complaisance des «prophètes du passé» qui nous racontent une histoire que nous avons connue et qui n’est pas la vraie.

Je suis prêt, comme vous, je pense, à accorder une considération des plus distinguées à celui qui aura su prophétiser ce qu’il sera advenu de notre beau pays lorsque la question de la réforme des régimes de retraites aura trouvé une fin, parce qu’on ne sait comment elle le sera, ni quels excès verbaux ou physiques nous aurons connus. Va-t-on vider le projet de son contenu pour ne pas perdre la face? Faire adopter un plan B qui renvoie le problème aux calendes grecques? Ou parvenir à convaincre qu’il est vital de parvenir à un système de retraite universel? Me Beraud me faisait remarquer l’autre jour qu’il ne comprenait pas que ce débat essentiel n’ait pas été lancé en début de quinquennat, quand le Président pouvait compter sur une majorité non entamée. «Mais, souligna-t-il, nous ne sommes pas des hommes politiques et la politique a sans doute ses raisons que la raison populaire ne connaît point». Ou préfère ne pas chercher à connaître.

Sachez que si vous disposez d’un peu de temps pour nous éclairer de vos lumières en cette fin d’automne où nous approchons heureusement du solstice, vous aurez droit à notre reconnaissance.

Notre amitié vous est acquise, faut-il vous en assurer?

Avec nos pensées les plus cordiales.

P. Deladret

  1. Blaise Pascal (1623-1662), mathématicien et philosophe chrétien français.
  2. Psaume 84. L’expression « Vallée de larmes » désigne le lieu de notre séjour terrestre.
  3. Esope, Fabuliste, vie siècle avant J.-C.
  4. Laisser flotter les rubans : ne pas intervenir.
  5. Film Sorry, We mist you, 2019.

Ici on joue, ici on prie

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