Le Villard, le 11 novembre 2019

Cher ami,

Depuis votre départ, la nature paraît se souvenir du calendrier en se comportant de façon un peu moins éloignée de nos attentes: il a plu, la neige semble s’être durablement installée sur les hauteurs et, jour après jour, le froid devient plus présent. Nous abordons une période un peu triste: les teintes de l’automne ne sont plus que souvenirs alors que la neige n’est pas encore venue transfigurer les paysages, mais ne nous plaignons pas: nous sommes dans l’attente d’émerveillements à peu près certains.

J’aimerais bien être dans une semblable disposition d’esprit à l’égard de tout ce dont bruisse notre microcosme. Il faut vraiment beaucoup de concentration pour trouver aujourd’hui des raisons, sinon pour s’émerveiller, du moins pour regarder l’avenir sans trop s’inquiéter. Le pire n’est jamais certain, dit-on, ce qui n’implique pas qu’il soit pour autant impossible. Quoi qu’il en soit, un bon motif de ne pas désespérer est de se dire que de tout temps il en a, paraît-il, été ainsi. Nous remarquions récemment ensemble que la pléthore d’informations que nous recevons en vrac rendait aléatoires les conclusions que nous pouvions tirer sur tel ou tel sujet faute de savoir les ordonner. Rien ne dit que l’idée que nous avons de l’avenir ne soit pas aussi biaisée par une grille de lecture par trop subjective.

Je vous lis très heureux de la possible ordination par l’Église d’hommes mariés dans des régions où le besoin s’en ferait sentir ainsi que l’accès de femmes à des degrés du sacrement de l’ordre. On n’en est pas encore là, mais, à partir du moment où l’institution en parle sans l’exclure de façon catégorique, on peut être assuré qu’elle va créer une sorte d’appel d’air qui risque de rendre intenable la situation antérieure. Me Beraud, qui était venu hier prendre le café, redoute qu’une partie des catholiques que, par ailleurs, dérangent les inflexions que le Pape entend donner au discours traditionnel de l’Église, n’éprouvent la tentation du schisme. Et notre ami, qui n’est pourtant pas ce qu’on pourrait appeler un progressiste, d’ajouter que ces gens-là ne voient pas les vrais enjeux, que le respect des dogmes ou des traditions a moins d’importance que la transmission du message évangélique. Esmenjaud, le berger d’Entressen, dont le troupeau pâture autour du Villard en attendant les bétaillères et qui se mêle volontiers à nos conversations (c’est fou ce que cinq mois de solitude l’ont rendu bavard!) est plus dubitatif; il doute que des ordinations d’hommes mariés puissent régler la question de la pénurie de prêtres, au moins dans nos pays. «La religion, dit-il, n’intéresse plus les gens, moi le premier» ajoute-t-il On se dit: «ce serait bien si c’était vrai, comme les grands enfants lorsqu’on leur parle du Père Noël». Comme je lui demandais quelles pouvaient être les causes de cette inappétence, il m’a répondu ce qu’on entend dans ces cas-là, que le monde se satisfait de ce qu’il vit et qu’il ne croit plus qu’il puisse être meilleur. Cela rejoint ce que vous m’écrivez, que notre société fait un pied de nez à Pascal1 et refuse le pari qu’il proposait. Le Grand Blaise a essayé de convaincre les indécis de son temps qu’ils n’avaient rien à perdre en s’engageant dans une démarche de foi car, même si la raison ne leur permettait pas de trancher, cela pouvait leur ouvrir la porte à une éternité de vie et de bonheur, selon son expression. Notre société, dites-vous, n’aspire pas à une éternité de vie et de bonheur mais à une vie tranquille dans ce qu’on n’ose plus appeler une «vallée de larmes»2 et je dois dire que je reste surpris de lire sous votre plume que vous vous demandez si le fait, pour des chrétiens, d’entendre que Dieu est amour ne les amène pas insensiblement à considérer que, puisque de toute façon ils ne seront pas condamnés pour une vie d’indifférence, rien ne les empêche de vivre comme cela leur convient. Nous aurons l’occasion d’en reparler, mais on est loin de Pascal! Esmenjaud avait remis la conversation sur la question de l’ordination des prêtres et la perspective, moins certaine, de l’accès de femmes à des degrés du sacrement de l’ordre. Mimiquet, qui avait terminé de tailler la haie de Me Beraud, nous avait rejoints et s’est exclamé: «Oh! Misère! Lorsqu’elles seront ordonnées, elles vont réclamer la parité!» Nous lui laisserons, bien sûr, la responsabilité de son propos que l’air du temps paraît avoir inspiré. Il faut dire que l’air du temps bruisse d’échos d’inégalités, de violences et de mépris dans les rapports entre hommes et femmes, celles-ci n’acceptant plus les contraintes qu’ont pu exercer certains de ceux-là. On ne peut que se réjouir de voir la parole se libérer, ne serait ce parce que notre société montre ainsi qu’elle tourne le dos aux comportements de domination dans lequel les peuples arriérés maintiennent leurs femmes. Mais la possibilité donnée à tout un chacun de porter sur la place publique les sévices, injustices ou offenses dont il estime être l’objet me fait penser – ce n’est pas original – à la fable de la langue qui, d’après Esope3, est la meilleure mais aussi la pire des choses. J’ai noté à votre intention, dans Le Monde du 23octobre, les déclarations d’une avocate que je ne connais pas, Marie Burguburu, mais qui me paraissent bien éclairer la question «Permettre à un accusé de se défendre est un des piliers de notre démocratie, à l’opposé des réseaux sociaux qui tuent sans sommation». Nous ne sommes sans doute qu’au tout début des excès que permettent les réseaux sociaux, excès d’autant moins maîtrisables que les pouvoirs publics seront toujours accusés de vouloir placer la société sous une chape de plomb s’ils entendent encadrer cette possibilité d’expression.

Vous n’avez pas manqué de commémorer les coups de pioche donnés il y a trente ans dans le mur de Berlin, point de départ, dites-vous, de la dislocation du monde soviétique. Je ne sais pas s’il ne vaut pas mieux considérer que c’est parce que les Soviétiques avaient bon gré, mal gré, estimé qu’ils ne pouvaient plus tenir cette partie de l’Europe d’une main de fer, qu’ils ont laissé flotter les rubans4 et laissé les matamores de la foule berlinoise brandir leurs pics devant les objectifs. Je suis, comme vous, ravi que le communisme ait montré son incapacité à rénover le monde et je ne résiste pas au plaisir de vous livrer le mot de Ken Loach, marxiste affirmé, à l’occasion de la présentation de son dernier film5: «l’héritage ultime de Staline (est) d’avoir détruit la croyance dans la possibilité de changer le monde». Je suis enchanté, dis-je, que le bloc communiste ait été disloqué et que le niveau de vie du plus grand nombre de ces peuples s’en soit trouvé amélioré, mais ce à quoi je ne pourrai me faire est la complaisance des «prophètes du passé» qui nous racontent une histoire que nous avons connue et qui n’est pas la vraie.

Je suis prêt, comme vous, je pense, à accorder une considération des plus distinguées à celui qui aura su prophétiser ce qu’il sera advenu de notre beau pays lorsque la question de la réforme des régimes de retraites aura trouvé une fin, parce qu’on ne sait comment elle le sera, ni quels excès verbaux ou physiques nous aurons connus. Va-t-on vider le projet de son contenu pour ne pas perdre la face? Faire adopter un plan B qui renvoie le problème aux calendes grecques? Ou parvenir à convaincre qu’il est vital de parvenir à un système de retraite universel? Me Beraud me faisait remarquer l’autre jour qu’il ne comprenait pas que ce débat essentiel n’ait pas été lancé en début de quinquennat, quand le Président pouvait compter sur une majorité non entamée. «Mais, souligna-t-il, nous ne sommes pas des hommes politiques et la politique a sans doute ses raisons que la raison populaire ne connaît point». Ou préfère ne pas chercher à connaître.

Sachez que si vous disposez d’un peu de temps pour nous éclairer de vos lumières en cette fin d’automne où nous approchons heureusement du solstice, vous aurez droit à notre reconnaissance.

Notre amitié vous est acquise, faut-il vous en assurer?

Avec nos pensées les plus cordiales.

P. Deladret

  1. Blaise Pascal (1623-1662), mathématicien et philosophe chrétien français.
  2. Psaume 84. L’expression « Vallée de larmes » désigne le lieu de notre séjour terrestre.
  3. Esope, Fabuliste, vie siècle avant J.-C.
  4. Laisser flotter les rubans : ne pas intervenir.
  5. Film Sorry, We mist you, 2019.