Le 15 mars 2026

Le 15 mars 2026
Bien cher ami,
Nous nous réjouissons que vous ayez pu vous rendre à Xi’An pour admirer, sur la Route de la Soie, les huit mille soldats de l’armée en terre cuite, qui, au demeurant, ne sont pas les seules merveilles à découvrir dans cette province. Au fil des mois, vous progressez dans votre connaissance de cette civilisation chinoise qui, s’il faut en croire notre ami Gastinel, toujours un peu excessif, n’aurait d’égale que celle de notre Europe chrétienne. Béraud se demande s’il connaît assez les autres civilisations pour être aussi péremptoire ; j’ai ma petite idée, mais et je me garde d’intervenir car je ne suis pas assez assuré de mes arguments.
À défaut de parcourir un monde nouveau, nous trouvons au Villard notre bonheur en nous promenant dans les sites que nous connaissons et auxquels nous pouvons encore accéder en raquettes. C’est à l’occasion d’une de ces balades que Gastinel, qui, faisant la trace sur une forte pente et s’étant rendu compte qu’il avait pris une mauvaise direction, a observé qu’il était heureux que nous soyons peu nombreux car rebrousser chemin lorsqu’on s’est trompé de direction est plus facile lorsqu’on est à la tête d’un petit groupe que lorsqu’on mène toute une escouade. « Vous pouvez transposer votre remarque dans d’autres domaines », lui dit Beraud. « Vous constatez, par exemple que, pour les partisans de la pensée informelle et, à mes yeux laxiste, qui imprègne aujourd’hui notre société, la moindre prise de distance par rapport à la Doxa1, la moindre allusion à d’hypothétiques erreurs de jugement, est l’expression d’un esprit réactionnaire. Il n’est pas question de se remettre en cause, que l’on se soit trompé ou non de direction. Et pourtant, même l’Église, qui est rarement présentée comme un courant de pensée avant-gardiste, a toujours su qu’il fallait être “à temps et à contretemps” ! »
Duplicité ou sottise ?
L’ami Poulenc, qui n’était pas tout à fait à son aise dans le mouvement de conversion2 qu’il effectuait, a convenu que changer de direction était parfois bien délicat. « J’en sais quelque chose, fit Mimiquet, qui s’était joint à nous ce jour-là ; pour reculer vers la gauche avec la remorque attelée au tracteur, il faut que je commence par braquer à droite. Allez l’expliquer ! » « Je ne voudrais pas, dit Gastinel, être à la place de ceux qui font profession d’éclairer les autres et qui se rendent compte qu’ils les ont aventurés sur un mauvais chemin. » « L’histoire montre, nota Béraud, que ces situations sont rares, par ce que les dispositions d’esprit qui les ont conduits à leur aveuglement leur font occulter la réalité. Notre société est dans le déni parce qu’elle ne cherche pas à savoir ce qui découle des actes qu’elle pose : duplicité ou sottise ? » « C’est un peu ce que je me demandais, fit Mimiquet, en lisant les programmes des candidats pour l’élection municipale ; on va donner du travail à tout le monde, purifier l’air, raboter les chemins et – pourquoi pas – interdire les expériences nucléaires sur le territoire de la commune. En votant, j’ai fait un peu comme si je croyais que ça puisse servir à quelque chose. » « Oui, reprit Béraud, on cherche dans les “professions de foi” des candidats, comme on dit aujourd’hui, ce qui paraît le moins farfelu et qui pourrait permettre d’améliorer la course du bateau sur lequel on est embarqué. »
Le Tigre et le Lion
« Embarqués, c’est bien le mot, reprit Gastinel, dans cette guerre au Moyen-Orient, où, si j’ai bien compris, l’Iran se défend contre les attaques de ceux qui ont acquis la certitude qu’il voulait les anéantir et, ce faisant, s’en prend à ceux qui ne l’aident pas. Démêler le vrai du faux dans la recherche de la cause première est peut-être hors de notre portée tant la lecture de l’Histoire de cette partie du monde est conditionnée par des a priori. » Il m’est alors venu à l’esprit la remarque d’un des personnages de la Tour d’Ezra3 qui raconte l’histoire de Juifs venus fonder une colonie en 1938 en Palestine : « Nous ne pouvons pas nous permettre de comprendre la position des autres. » Sans doute leurs ennemis pensent-ils de même. « Un seul fait est certain, ajouta le colonel, c’est que si la guerre n’est pas à ce jour à nos portes, elle commence à modifier le cours de nos vies. » « Une autre chose est certaine, fit Béraud, c’est que si les États-Unis ne parviennent pas à leurs fins, ils mériteront plus que jamais le surnom de Tigres de papier que leur avait donné Mao. » « Et, ajouta Poulenc, qui ne dédaigne pas les rapprochements osés, que se passera-t-il si le Tigre de papier se casse les dents en essayant d’aider le Lion des Pahlavi4 à récupérer son trône ! Nous serons dans de beaux draps ! Espérons que les besoins en pétrole de la Chine conduiront rapidement le successeur du Grand Timonier à reprendre la barre en mains pour sécuriser le golfe persique et permettre à ses pétroliers – ainsi qu’aux nôtres – d’y évoluer sans risque. »
Et, au fait, comment voit-on ce drame depuis les bords du Huangpu ? Est-on, là-bas, comme, paraît-il, le conseille Lao-Tseu, assis au bord du fleuve en attendant de voir passer le cadavre de ceux dont on ne peut oublier l’offense, c’est-à-dire les Occidentaux ? Car il faut bien dire, n’est-ce pas, que depuis le Sac de Pékin5, les chinois ne nous ont jamais vraiment pardonné. Et au fait – encore – Lao-Tseu a-t-il toujours sa place dans le panthéon chinois ?
Vous le constatez, nous brûlons de connaître votre avis sur mille sujets ! Ce qui – mais vous ne pouvez en douter – traduit assez notre amitié.
Qu’il nous est toujours agréable de vous exprimer.

P. Deladret

  1. Doxa : « Ensemble des opinions, des préjugés et des présuppositions sur lesquels se fonde toute forme de communication. »
    Mouvement consistant à mettre les skis dans la direction opposée à celle suivie jusqu’alors.
    La tour d’Ezra, Arthur Koestler, 1947.
    Le Lion des Pahlavi est le symbole de la dynastie iranienne.
    Sac de Pékin : Pillage et destruction en 1860 du Palais d’Été par les Français et les Anglais
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