Le 15 août 2026

Cher ami,
Nous ne vous remercierons jamais assez d’avoir pris le temps, sitôt de retour de Shanghai, de venir nous marquer votre amitié en nous rendant visite au Villard. Nous ne doutons pas que vous ayez eu plaisir à retrouver ce hameau auquel vous rattachent tant de souvenirs, mais vous avez pu voir aussi à quel point nous étions touchés que vous soyez à ce point heureux de nous revoir. Ce n’est pas tous les jours qu’on a l’impression de compter pour d’autres ! Nous vivons si souvent à côté les uns des autres, dans des relations d’indifférence ou d’intérêt ! On regarde, certes, parfois dans la même direction, mais on oublie souvent de se regarder l’un l’autre1. Je ne suis pas certain que Saint Ex’ ait perçu toute la complexité des relations humaines. Vous avez donc retrouvé l’univers social et professionnel qui est le vôtre, avec des responsabilités encore plus importantes que par le passé. C’est un point, m’avez-vous dit, qui vous inquiète un peu. Après avoir pendant plus d’un an travaillé en Chine dans un monde industriel et sans états d’âme, vous craignez, en effet, d’être maintenant en face de collaborateurs qui intéressent moins la réussite professionnelle que le fait de disposer d’un niveau de revenu leur permettant de vivre sans se créer trop d’obligations. Vous aviez déjà évoqué la question avec les amis du Villard avant de partir pour Shanghai ; l’ami Béraud avait relevé qu’il n’était pas déraisonnable de se satisfaire d’une certaine qualité de vie, plutôt que de s’épuiser à chercher à atteindre un niveau de vie supérieur au prix d’efforts dont on n’est pas certain du résultat ; Mimiquet avait renchéri, en affirmant qu’en agitant le hochet de l’espoir d’une ascension sociale, ceux qui sont en haut de l’échelle accentuent l’exploitation de ceux qui sont en bas. Les braves gens, avait-il continué, ont besoin de croire en un avenir meilleur auquel ils espèrent accéder en appuyant toujours plus fort sur les pédales du vélo. Il avait, ce disant, provoqué Gastinel qui pense et dit tout haut, que l’homme doit avoir le culte de l’effort qui lui permet de vaincre ce qu’il appelle la pesanteur de sa condition, d’affûter sa curiosité, de prendre du recul et d’innover. Cela a bien fait rire Béraud qui doute que le culte de l’effort rende clairvoyant un sot intrinsèque ; il est cependant bien conscient qu’il n’y a rien de plus efficace pour stagner que de garder les deux pieds dans le même sabot. Nous nous étions interrogés sur ce qui pouvait provoquer cet « aquoibonisme »2. Gastinel s’est demandé s’il ne s’agit pas d’une des armes idéologiques des lénino-trotskystes qui entendraient ainsi alanguir l’Occident. « Depuis plus d’un siècle, fit-il, ces braves gens n’ont d’autre but que de, sans paraître y toucher, nous affaiblir en créant au plan international des contraintes dont ils se jouent et en tirant tout le parti possible de notre infinie aptitude à avoir mauvaise conscience. On doit à leurs idéologues tout un courant de pensée dont on a pris conscience en 1968 et qui entend maintenant exercer son magistère sur notre société. » Beraud doute un peu que les épigones3 de Lénine aient une stratégie aussi élaborée mais convient que leur détermination à nous affaiblir paraît rester intacte. Il a pris l’exemple de la guerre en Ukraine qui s’accompagne de menaces voilées à l’égard des pays avoisinants, des tentatives de déstabilisation de la région et des risques d’intervention dans les processus démocratiques occidentaux. Vous vous demandez si on n’exagère pas ce risque, précisément parce que la culture démocratique de l’Occident, à laquelle les Chinois, les Russes et, globalement, le reste du monde n’a pas su accéder, vous paraît pouvoir l’en prémunir. Vous nous disiez il y a peu que ce conflit d’Ukraine, qui n’en finit plus, pour des raisons qu’on ne cerne pas bien, intéresse nettement moins les Chinois que celui qui clapote dans les eaux du détroit d’Ormuz. Et ce, ajoutez-vous, alors que la cause d’origine, qui était la terreur qu’inspirent les progrès du nucléaire militaire iranien, n’a toujours pas été traitée ! Le développement qu’a connu la Chine, notiez-vous, lui a créé une dépendance qu’elle cherche à satisfaire en important du pétrole, mais aussi en achetant ou en louant des terres à l’extérieur de son territoire pour y cultiver les produits agricoles dont elle a besoin. Et, disiez-vous, ce sont là deux exemples que tout le monde connaît, mais il est vraisemblable qu’elle cherche à s’approprier des ressources en d‘autres domaines, tel que celui des terres rares. Beraud lui a fait remarquer qu’autrefois cette politique était celle des occidentaux qui ne s’interdisaient pas, sous couvert de civiliser les « races inférieures », selon l’expression de Jules Ferry4, de s’approprier une partie des richesses naturelles du reste du monde. « Cette prétention était inconséquente, fit Gastinel, car on pouvait bien s’imaginer que lorsqu’on aurait ouvert les yeux des “races inférieures”, elles n’auraient de cesse de se débarrasser de nous. » Beraud lui a fait remarquer que la quête du Graal représentait certainement moins de difficulté que la recherche d’une cohérence dans nos politiques publiques ; il a appuyé son propos en mentionnant les impasses dans lesquelles nous propulsent des réglementations qui ont des effets antagonistes ; on a certainement de bonnes raisons d’interdire dans certains secteurs la pose de volets ou de ne pas trop désherber au nom de la biodiversité, mais on oublie que les logements sont moins bien protégés du chaud ou du froid et que les herbes folles et les taillis s’enflamment avec enthousiasme au premier mégot. « C’est marrant, fit Mimiquet : on lit sur les autoroutes Mégot jeté, forêt brûlée, mais les voitures neuves n’ont plus de cendriers pour décourager le tabagisme ; cherchez l’erreur ! »
Lors de votre bref passage au Villard, vous avez pu remarquer que nos amis continuent d’ergoter pour un oui comme pour un non et de tenir, sans trop y croire eux-mêmes, des propos un peu excessifs ; ils ne changent pas. Je ne serais pas surpris que ce soit pour cela, pour nos idées à temps et à contre-temps, que vous continuez de bien nous aimer.
Nous vous souhaitons un agréable retour dans ce qui est votre « vraie vie ».

P. Deladret

  1. Cf « Aimer, ce n’est point nous regarder l’un l’autre, c’est regarder ensemble dans la même direction », A. de Saint Exupéry, Terre des hommes, Œuvre autobiographique, 1939.
  2. Tournure d’esprit ayant pour effet de faire douter de l’utilité d’agir.
  3. L’épigone est un disciple sans imagination.
  4. « Les races supérieures ont le devoir de civiliser les races inférieures », Jules Ferry, Discours à la Chambre, 28 juillet 1885.