Le 15 septembre 2026

Bien cher ami,
Nous sommes heureux d’apprendre que vous avez retrouvé la vie à laquelle vous aspiriez et que votre réinsertion dans votre milieu de travail a été plus aisée que ce que vous redoutiez. Alors qu’avec les amis du Villard nous parlions de votre lettre en parcourant les journaux à l’heure du café, Beraud a remarqué : « Ce qui prouve bien que le pire n’est jamais certain. » Mimiquet, qui était venu nous apporter quelques sanguins1 cueillis dans un sous-bois de lui seul connu, s’est demandé d’où venait cette formule. Gastinel nous a un peu étonnés en déclarant tout à trac qu’elle était le sous-titre du Soulier de satin, de Claudel2. Beraud nous a encore plus stupéfaits en nuançant et précisant que le sous-titre exact de cette pièce était Le pire n’est pas toujours sûr, ce qui n’a pas tout à fait le même sens, mais, a-t-il ajouté, la formule est bien plus ancienne puisque Calderon3 a appelé une de ses comédies : Le pire n’est pas toujours certain. Mimiquet, qui n’appréciait pas outre mesure cette joute byzantine4 les a interrompus en leur demandant si l’état de notre situation politique permettait de penser que le pire pouvait aujourd’hui ne pas être certain.
« Le fait est, remarqua Béraud, que, quels que soient les commentateurs, tout le monde se demande à quoi jouent ceux qui prétendent représenter un jour le pays ; disons qu’on feint de se le demander, car on comprend bien ce qui les motive, mais il est tout de même curieux que leurs entourages ne les modèrent pas. » « Ne pourrait-on pas, intervint Poulenc qui venait de sortir la tête de son journal, avancer, en grossissant les traits, que les partis dits de gouvernement préconisent de faire ce qu’ils n’ont pas voulu ou pu faire et que ceux qui n’ont jamais été aux affaires ne tirent de leurs chapeaux que des mesures non éprouvées ? » Gastinel lui a fait remarquer que certaines de ces mesures avaient été éprouvées : « Regardez, en décembre 1917, la Russie a répudié les dettes de l’Empire russe ; on n’épiloguera pas, n’est-ce pas ? Mais on ne peut dire qu’il n’y ait pas eu de précédent. Le tout est de savoir ce qui est susceptible de se passer après. Et là… Pochette surprise ! » « On peut bien se douter, continua Poulenc, que les causes qui ont conduit le pays devant l’Everest de dette qui le paralyse produiront les mêmes effets si notre modèle économique, social, culturel, éducatif , et j’en passe, reste inchangé. C’est pour cela qu’on aimerait bien savoir ce sur quoi il va falloir économiser, sauf à faire le choix d’une pression fiscale illimitée. Ce serait assez courageux de le dire. On ne manque pas d’idées, plus ou moins sérieuses, pour réduire la dette ou tirer un trait dessus, mais si nous n’infléchissons pas les priorités actuelles de notre société, si nous continuons de dépenser plus que la richesse que nous créons, la dette reprendra son cours et nous ramènera au point de départ. »
Gastinel avait dressé l’oreille à l’évocation du modèle éducatif français. « Voilà un domaine où on devrait pouvoir faire mieux avec moins ! » s’est-il exclamé ; « le classement PISA5 montre que notre système ne marche pas. L’effondrement ainsi mis en évidence pointe l’illettrisme croissant, particulièrement en France, des nouvelles générations. Et on ne peut se contenter de le commenter. Les bons esprits ne manquent pas d’en énumérer les causes, mais chacun les ordonne en fonction de ses intérêts ou de ses convictions ; on incrimine les enseignants, les parents, l’addiction aux écrans, etc. Soit, mais il suffit de s’intéresser au travail qui est demandé à un jeune enfant pour voir qu’on ne lui demande pas beaucoup d’effort, qu’on n’est pas très exigeant quant au résultat et qu’on l’invite à disperser son attention dans des disciplines qui ne sont pas fondamentales ». « On a l’impression, poursuivit Beraud, qu’on a progressivement mis en place, dans le but annoncé de n’exclure personne, un système tel que chacun ait un égal accès à toutes les étapes d’un cursus scolaire. Le corollaire, non prévu, ou non avoué, a été d’adapter le niveau d’exigence scolaire à un objectif politique. » Poulenc est moins pessimiste ; il pense qu’on voit à peu près quels correctifs pourraient être apportés, au vu de l’expérience des pays tels que le Canada ou la Suisse qui ne connaissent pas notre débandade. « Méfiez-vous, dit Béraud : toutes les “bonnes pratiques” comme on dit aujourd’hui, ne sont peut-être pas à transposer chez nous. Regarder à la fenêtre est bien, mais parfois dangereux… » Mimiquet glissa : « E pericoloso sporgersi ! comme on lisait autrefois sur les vitres des trains. » « Pourquoi pas, reprit Béraud, mais pensez-vous que notre société ait envie de se remettre sur pied ? Karl Marx a dit de la religion qu’elle était l’opium du peuple, mais ne pourrait-on pas en dire autant de la dette publique qui nous a anesthésiés ? Nous sommes tous des opiomanes, à commencer par nous, les retraités qui, pour reprendre l’image du Maître évoqué dans l’Évangile selon saint Matthieu6, moissonnons là où nous n’avons pas toujours assez semé. Et qui suscitons l’envie de catégories de plus jeunes dont la rémunération n’est pas toujours à la hauteur des espérances que leur avaient données des diplômes parfois dévalués. » « Puisque vous êtes au mieux avec Marx, poursuivit Gastinel, ne pensez-vous pas qu’aujourd’hui il pourrait pronostiquer que la lutte des générations prendra le pas sur la lutte des classes ? »
Nous aimerions bien connaître votre avis sur le sujet, vous qui êtes au contact des jeunes générations. À lire la presse, l’interrogation de Gastinel ne paraît pas sans objet, mais la distance modifie parfois les perspectives. Nous pourrons poursuivre la conversation lorsque vous viendrez au Villard pour la Toussaint. Espérons que le temps reste clément ! Les pluies du mois d’août ont fait retrouver aux prairies leur belle couleur printanière, alors même que les bouleaux blondissent. Nous vivons le printemps de l’automne !
Soyez assuré de nos pensées les plus cordiales.

P. Deladret

  1. Nom usuel du champignon lactaire sanguin.
  2. Pièce de théâtre de Paul Claudel, 1943.
  3. Calderon : dramaturge espagnol du XVIIe siècle.
  4. On qualifie parfois de « byzantine » une argumentation qui se perd en subtilités à l’image des controverses théologiques qui eurent lieu dans l’Empire byzantin.
  5. PISA : Programme International pour le Suivi des Acquis (des élèves).
  6. Matthieu 25-26..