Il existe une fête chrétienne de la « croix glorieuse ». Étrange idée que d’associer la gloire, qui renvoie à des notions positives, joyeuses et belles, à la croix, qui, avant d’être le signe de reconnaissance des chrétiens, est un violent instrument de torture et de mort. Le fondateur de l’Œuvre, Jean-Joseph Allemand, avait une grande dévotion envers la croix et insistait sur l’attachement des jeunes à la croix du Christ. Est-ce un attrait pour la souffrance et le côté morbide ? Je ne le pense pas, car les chrétiens sont appelés à comprendre que Dieu nous veut du bien et qu’il vient lutter contre la mal et ce qui défigure l’humanité. Jésus n’a jamais accepté ni justifié la souffrance ; il l’a toujours combattue. Mais alors pourquoi associer la gloire et la croix ?

Les deux croix
La croix, si elle est un instrument de torture inventé par les hommes, est aussi un symbole qui associe la verticalité et l’horizontalité. Un homme debout et les bras écartés forme une croix. Le Christ, durant toute sa vie terrestre, a été un homme debout, en marche, les pieds bien sur terre et la tête orientée vers le ciel, signe de la dignité de l’humanité. Ses bras écartés pour rassembler largement toute personne, pour accueillir toute l’humanité, signifient ce désir de Dieu d’être en relation avec chaque personne sans exclusion ni préférence. Les hommes ont été capables de caricaturer ce symbole pour en faire un instrument de violence et de mort, mais il y a un combat entre ces deux croix, celle de la haine et de la torture contre celle de la dignité et de l’amour. Le Christ, au moment de sa passion, a été cloué sur une croix de haine et a lutté contre cette violence en prenant d’autres armes que celles des hommes : il n’est pas entré dans l’escalade mortifère de la vengeance et de la violence, mais il s’est désarmé pour répondre à la haine par l’amour et le pardon. Folie pour les hommes qui, par instinct, combattent le mal par le mal, mais sagesse pour Dieu qui nous aide à comprendre que pour détruire la haine il faut en prendre le contre-pied et s’engager dans la voie de l’amour. Chemin autrement plus difficile et courageux, mais seul moyen de combattre le mal à la racine.

L’amour / la haine
Si les chrétiens parlent de gloire au sujet de la croix du Christ, c’est pour signifier qu’ils reconnaissent cette victoire de l’amour face à la haine. Sur la croix nous adorons l’amour suprême qui est vainqueur du mal et de la mort. Nous sommes tous habités par ces deux croix : le combat a lieu dans notre propre existence. Nous sommes capables d’être des hommes debout pour avancer et les bras écartés pour accueillir les autres, mais nous sommes aussi capables de nous replier sur nous-mêmes, de blesser les autres par haine et par violence, et de les clouer sur une croix. S’attacher à la croix du Christ, cela signifie s’engager dans la voie de l’amour contre la haine, de l’accueil contre le rejet de l’autre, de la dignité contre le repli identitaire.

Attachement à la loi d’amour
Nous avons des formules parfois maladroites ou incompréhensibles pour exprimer cela en langage religieux. Par exemple : « C’est par ses souffrances que le Christ atteint la perfection ». Prise au pied de la lettre cette phrase est révoltante. Qui accepterait de prier un Dieu se satisfaisant de voir l’humanité souffrir et la récompensant à la hauteur de sa capacité à encaisser le mal ? C’est à l’opposé de tout ce que le Christ est venu vivre avec les personnes en souffrance qu’il a rencontrées : jamais il ne leur a dit d’accepter leur souffrance, il n’a jamais valorisé le mal, mais au contraire il a combattu la souffrance, il a guéri les malades, il a relevé les handicapés, il a libéré les possédés… Ce n’est pas la souffrance du Christ qui nous sauve ou qui le rend glorieux, mais c’est son amour donné, même lorsqu’il est confronté au mal. C’est l’obéissance du Christ au projet d’amour absolu de Dieu qui nous sauve : au cœur de la souffrance physique et psychologique que le Christ subit au moment de sa passion, il répond par l’amour et le pardon, il met en œuvre le projet de Dieu et le pousse à la perfection. Il semble anéanti par la haine, il meurt sur la croix de torture des hommes, mais trois jours après il ressuscite, symbole de la victoire totale de l’amour face au mal absolu qu’est la mort physique. Aimer ceux qui nous aiment, vouloir du bien à ceux avec qui tout se passe bien, c’est facile. Prendre soin des personnes en souffrance ou être bienveillant vis-à-vis des étrangers qui ne nous dérangent pas trop, c’est bien vu. Mais aimer nos ennemis, accueillir ceux qui nous dérangent, soigner ceux qui nous semblent responsables de leurs malheurs, prendre soin de ceux qui ont fait du mal, c’est une autre affaire. C’est pourtant à cette perfection de l’amour que nous sommes invités. Cela est souvent au-dessus de nos forces, c’est bien pour cette raison que nous avons besoin de nous laisser habiter par l’amour même de Dieu pour en devenir les porteurs et incarner dans le monde d’aujourd’hui la bonne nouvelle chrétienne. D’un autre point de vue cette compréhension de l’amour absolu de Dieu nous renvoie à notre propre condition humaine : même si nous nous considérons comme indignes de l’amour de Dieu, lui nous dit qu’il nous aime sans condition et qu’il compte sur nous.

Olivier