Lettre du Villard
Le Villard, le 15 août 2025
Bien cher ami
Votre petit mot, dont nous vous remercions, nous confirme que vous avez pu rentrer chez vous en évitant les encombrements que provoquent les chassés-croisés des vacanciers. Vous nous voyez ravis que vous ayez même pris le temps de voir ou de revoir les sites et les monuments remarquables qui se trouvaient sur votre trajet. Ne soyons pas, que diable, étrangers au monde dans lequel nous vivons !
Et maintenant, quelle nouvelle ! Vous nous annoncez que vous allez être détachés pour un an à Shang Haï ! Nous en sommes heureux pour vous, car cela doit s’accompagner d’une promotion, mais vous nous excuserez de regretter ce voyage qui nous prive de la joie de vous voir au Villard pendant quelque temps.
Autre temps, autres mœurs : au xixe siècle, être « shangaîé » consistait à être embarqué de force sur un bateau1… alors qu’aujourd’hui on envoie quelqu’un à Shang Haï pour le promouvoir ! Mais enfin, voyons le bon côté des choses ; vous nous parlerez de Chine, et vous nous permettrez peut-être de comprendre comment cette nation qui, il y a moins d’un siècle, comptait parmi les pays les plus pauvres et qui a connu un nombre invraisemblable de guerres et de révolutions, est devenue un géant qui inquiète même les Américains. Vous nous parlerez aussi de nous, vous nous raconterez comment on nous voit de là-bas, si tant est que l’on sache là-bas ce qu’est la France… Après tout, les Chinois font-ils attention à ce petit pays dont la population ne représente pas 5 % de la leur ? Allez, après cela, croire, comme certains voudraient en donner l’illusion à ceux qu’ils s’emploient à catéchiser, qu’on attache de par le monde une importance aux déclarations et aux protestations de ceux qui sont censés nous représenter !
Enfin, vous serez, avec votre femme, comme Usbek et Rica dans les Lettres persanes2, spectateurs de notre actualité, nous éclairant sur ce qui se vit chez nous avec la distance que donne une différence de culture. Vous nous direz comment nous sommes perçus, vous nous éclairerez sur nous. Il n’est jamais trop tard pour apprendre à « monter sur ses propres épaules ».
Notre ami lyonnais qui nous avait invités hier matin dans son jardin pour un « mâchon »3, a relevé que, s’il était bon d’acquérir l’habitude de prendre du recul, voire de la hauteur pour apprécier les situations dans lesquelles nous nous trouvons, il fallait tout autant se garder de se limiter au point de vue de Sirius. Mimiquet, qui avait interrompu les travaux de peinture qu’il avait entrepris sur votre portail pour découvrir les charmes de l’andouillette tirée à la ficelle, lui ayant demandé qui était ce Sirius-là, Poulenc lui traduisit qu’avoir le point de vue de Sirius consistait à adopter une vision large et bienveillante, en relation avec Sirius, étoile brillante très éloignée de la Terre. Et il a ajouté qu’on ne pouvait se satisfaire de cette seule approche car, ne dit-on pas aussi, que « le diable se cache dans les détails » ? Qu’il suffit de peu de choses pour faire capoter une entreprise ambitieuse ? Mimiquet, a remarqué que cela lui rappelait la fable de l’astronome qui tombe dans le puits qu’il avait apprise à la communale. Ses souvenirs sont un peu inexacts puisqu’il s’agit non d’un astronome mais d’un astrologue4, mais on ne peut lui en vouloir. « Oui, reprit Poulenc, lorsqu’on en reste aux grandes idées, aux grands principes, tout doit pouvoir trouver une solution, mais dès qu’on commence à entrer dans les détails, à définir les mesures pratiques qu’il faudrait prendre, on est bien obligé d’abandonner les rêves. Voyez ce qui se passe chez nous actuellement ; en proclamant lutter pour le bien-être général, c’est-à-dire celui de leurs clientèles, les instances politiques ou syndicales supposées les représenter font avancer le pays dans une situation de blocage politique et financier que nombre de leurs sympathisants ne comprennent pas et n’admettront peut-être pas. »
« Une des erreurs les plus communes, intervint Béraud en se resservant de cervelle de canut5 est de croire dur comme fer qu’il est en tout possible de trouver une solution juste qui satisfasse à la fois aux principes les mieux partagés et aux aspirations du plus grand nombre. La vérité est que dans bien des cas, faute de réelle solution, on assiste à une défaite d’usure ; c’est un armistice de fait, une fin de partie, un dénouement qui ne dénoue rien Oui, le conflit sera enlisé sans vainqueur ni vaincu. La lassitude aura été la solution ». Poulenc a remarqué que ces propos lui rappelaient « 13 jours, 13 nuits »6 qu’il il venait de voir au cinéma de la vallée, notamment ces scènes où les soldats qui défendent l’aéroport de Kaboul contre les marées d’Afghans qui veulent fuir les Talibans les matraquent pour leur en interdire l’accès, car leur excès même interdirait les évacuations en cours. « Si je ne peux être totalement d’accord avec vous sur l’ensemble de votre propos, dit-il à Béraud, je suis bien obligé d’admettre que certaines situations ne peuvent trouver de réponses qui satisfassent à toutes les exigences, à toutes les consciences. Les Marines qui, dans le film, interdisent l’accès à l’aéroport, sont à l’image des forces de sécurité européennes qui repoussent les immigrants. Eux aussi, comme les Afghans en leur temps, fuient l’insécurité, l’intolérance, la misère, l’enfer. Et nos pays ne peuvent pourtant pas les laisser entrer en aussi grand nombre. Le sens de l’Humanité, la morale devraient nous faire accéder à d’autres sentiments que ceux auxquels nous nous résignons, faute de mieux, faute de solution alternative, de solution tout court. En attendant que, comme vous le dites, un rapport de force différent vienne mettre fin à l’armistice ».
Je ne sais, cher ami, si les naturels de l’Empire du Milieu que vous allez bientôt fréquenter partagent ces états d’âme qui agitent le Villard. Après tout, lorsqu’on est sur un porte-avions, on craint moins le clapot que lorsqu’on navigue sur une chaloupe.
Dites-nous quand vous partez ; nous consulterons l’Horoscope chinois. Pour le moment, nous savons seulement que nous sommes dans l’année du Serpent de Bois. Les marges de progression de nos connaissances, comme on dit maintenant, sont encore importantes.
Permettez-nous de penser que nos prières vaudront bien les bâtonnets d’encens qu’on brûle devant le Serpent de Bois.
Recevez le soutien chaleureux de toute la communauté du Villard.
P. Deladret
- Pour compléter les équipages des grands voiliers qui traversaient l’océan Pacifique de San Francisco à… Shang Haï, certains capitaines n’hésitaient pas à faire kidnapper dans des tavernes de pauvres hères soûls qui ne reprenaient leurs esprits que lorsque le bateau était au large…
- Lettres persanes, roman épistolaire de Montesquieu, 1721.
- Casse-croûte des Lyonnais, composé de cochonnailles, arrosé de beaujolais et de vin du Mâconnais.
- « L’astrologue qui se laisse tomber dans un puits », Jean de La Fontaine, 1668.
- Fromage frais battu avec des herbes, de l’ail et de l’échalote.
- « 13 jours, 13 nuits », film de Martin Bourboulon, 2025.