Le Villard, le 15 avril 2020

Cher ami,

Quelle n’a pas été notre joie de voir déboucher du grand virage que surplombe Le Villard la fourgonnette jaune du facteur et de découvrir celui-ci quelques instants plus tard en train de glisser une liasse de courrier dans notre boîte à lettres ! Il y avait tellement longtemps que nous l’attendions ! Je me suis avancé pour lui dire toute ma satisfaction de le revoir, mais, malgré son masque et ses gants de protection, il s’est réfugié derrière son véhicule en m’enjoignant de ne pas approcher. Ne tenant pas à hypothéquer les relations que j’espère continuer d’avoir avec lui si la maladie ne m’emporte pas entre-temps, j’ai invité notre hermès encagoulé à venir prendre le verre qu’il méritait à mes yeux pour accomplir chaque jour les kilomètres que l’Administration lui impose pour délivrer notre courrier. Il s’est réfugié dans son véhicule et est reparti en trombe.

Cela m’a permis de découvrir plus tôt (car habituellement le facteur, vous le savez, est assez bavard, surtout si notre hameau est la dernière escale de son périple journalier) la surprise que vous nous aviez réservée en nous envoyant cette lettre affectueuse. Nous avons eu ainsi la confirmation que votre petite famille passait du mieux possible l’enfermement qui nous est imposé. Vous soulignez à juste titre que vous avez la chance de pouvoir vivre ce temps sans trop d’ennui en raison du métier que vous exercez et de l’équipement confortable de votre foyer. J’ajouterai, pour un peu vous connaître, que votre curiosité doit vous inciter à vous aventurer sur les domaines encore en friche de votre culture. On prête à un personnage de Terence1 cette belle déclaration : « Rien de ce qui est humain ne m’est étranger » et je crois que vous l’avez faite vôtre, ce qui vous préserve au moins de l’ennui. Je suis d’ailleurs surpris qu’en cette période où nous avons perdu le droit d’aller et de venir à notre guise, et selon notre humeur, la correspondance n’ait pas retrouvé ses lettres de noblesse ni une pratique plus soutenue. On aurait pu croire que nos assignations à résidence auraient fait renaître le goût d’écrire que nous eûmes en des temps maintenant assez anciens. Oh ! Bien sûr, personne ne dira que nous ne communiquons pas et la moindre circonstance de notre existence de reclus engendre un usage du téléphone que nous imaginions propre aux riches oisives. Je suis d’ailleurs très heureux que le téléphone me permette de continuer de partager la vie de ma famille, de maintenir des contacts cordiaux avec mes amis et des échanges réguliers avec mes relations. Nous communiquons donc, mais je constate que nous en restons souvent au simple échange d’informations ; notre champ d’intérêt paraît limité au factuel. Le téléphone ne se prête peut-être pas à des exposés argumentés, ne serait-ce que parce qu’il n’est pas rare que la conversation ne soit pas concomitante à d’autres activités, l’un des interlocuteurs appelant en regardant une émission de télévision, tandis que l’autre, surpris en cuisine, achève sa préparation tout en bavardant. Le téléphone ne se prête pas toujours au développement d’une pensée qui a parfois besoin de se polir, de s’affiner, ce qui ne va pas sans tâtonnements, dans la recherche du mot juste, de l’expression qui rendra le mieux la pensée. J’en veux pour preuve ces lettres retrouvées les jours derniers, lorsque la fantaisie nous a pris d’essayer de mettre un peu d’ordre dans nos affaires, puisque nous ne pouvions invoquer la prééminence d’autres activités pour nous en dispenser. Nous avons ainsi relu ce que des amis nous écrivaient, il y a trente ou quarante ans, et retrouvé les sujets qui constituaient le fond de cette correspondance, les arguments que nous échangions, les précautions qui étaient prises pour avancer une idée qui pouvait déranger l’autre. Nous avions peut-être l’âge de refaire le monde, mais la seule actualité n’épuisait pas le domaine de nos échanges. En retrouvant ces lettres, la pauvreté de nos entretiens téléphoniques nous a interpellés ; à moins que ce soit le champ de nos curiosités qui se soit rétréci ou que nous n’ayons plus trop goût à la controverse. En vieillissant, il n’y a pas que les artères qui durcissent.

Toujours est-il que nous ne prenons plus beaucoup la plume, ni même le clavier ; nous échangeons peu de lettres ou de cartes de vœux en début d’année, et nous recevons peu de cartes postales des voyages de nos amis. Bienheureux sommes-nous, à juste titre, si nous parviennent, de Lavoûte-Chilhac ou des chutes du Zambèze, une photo accompagnée d’un mail ou d’un SMS nous montrant que le dépaysement – sans doute plus marqué dans un cas que dans l’autre – ne nous a pas définitivement effacés de la mémoire de l’auteur du message. Les « Bons baisers » et « Amicales (ou affectueuses) pensées » qui constituaient l’essentiel de cette correspondance, ne volaient pas plus haut que les « T’es où ? » de nos dialogues téléphonés ; n’enjolivons pourtant pas le passé ; sommes-nous certains que ces petits cailloux laissés sur le chemin de nos relations reflétaient des sentiments autres que ceux que nous exprimons en suivant la mode de notre temps ?

On n’écrit plus beaucoup, et j’ai découvert l’étiage actuel de l’intérêt pour la lecture. Un ami me disait l’autre jour – par téléphone, rassurez-vous – que, par les temps qui courent, il n’avait pas trop envie de lire, car cela lui demandait un peu de concentration et de présence d’esprit pour relier les phrases les unes aux autres. Il avouait hésiter devant cet effort d’attention et préférait laisser filer devant ses yeux les images de télévision qui parfois le distrayaient. Est-ce l’effet de l’enfermement que nous imposent les pouvoirs publics, en espérant que cela servira à quelque chose pour limiter la propagation de ce virus exotique ? J’ai l’impression que nous baignons dans l’atmosphère onirique du tableau « Jour de lenteur »2. Nous sommes dans un univers où le moindre effort nous coûte et où nous avons l’impression que le temps ne compte plus. Comme disait un personnage de l’Almanach Vermot de la grande époque, adaptant un mot de Pierre Reverdy3, « Je passe tellement de temps à ne rien faire que je n’ai plus le temps de faire autre chose ». Le moindre effort paraît peser ; nous avançons comme des scaphandriers aux semelles de plomb ; tout est englué ; les problèmes sont enkystés. On sait pourtant qu’il va falloir atterrir, et pas forcément sur un bon terrain. Cela me fait penser à ce pilote, personnage de Saint-Exupéry, qui est perdu au-dessus des nuages et qui hésite à descendre pour voir ce qu’il y a au dessous4.

Aujourd’hui, ce qu’il y a dessous est ce qu’il y aura après. Toutes les hypothèses sont évoquées, analysées, débattues, controversées. La seule certitude est qu’aucune n’est certaine. Et cela vaut autant pour les causes de ce fléau que pour les conséquences.

Vous établissez dans votre lettre un parallèle entre cette situation que nous subissons et le mystère de la condition humaine, ne sachant avec certitude comment la bien vivre et où elle nous conduit. Notre monde est confronté à un fléau qu’il n’avait jamais connu. Sa nature et la facilité de sa dispersion dans un univers humain mondialisé tiennent en échec les réflexes de survie, les connaissances, et les habitudes. Les politiques, qui ne sont pas plus armés que nous et sont de ce fait assez excusables, naviguent à vue entre ce qu’ils pensent que les peuples peuvent supporter et les arguments de conseillers scientifiques qui reconnaissent qu’ils ne savent pas grand-chose. L’exacte mesure du risque n’a pas été prise, mais le pouvait-on ? La confiance que nous avons dans le degré de nos connaissances a certainement fait que nous ne pensions pas pouvoir être pris au dépourvu et qu’en tout état de cause, nous pourrions trouver la parade. La prise de conscience retardée de notre incapacité à faire face immédiatement a créé des attentes ; celles-ci sont d’autant plus fortes que le handicap à compenser s’en est trouvé élevé. L’angoisse rogne maintenant les acquis culturels et rend les consciences les plus fragiles sensibles aux croyances irrationnelles.

Vous concluez heureusement votre lettre en affirmant, comme Calderon5 que le pire n’est jamais certain. C’est effectivement le seul constat rationnel. Surtout lorsqu’on a la volonté de s’en sortir.

Nous vous redisons toute notre amitié et notre espoir de vous voir bientôt. Le printemps a rarement été aussi doux dans notre belle vallée !

P. Deladret

  1. Publius Terentius Afer, Poète latin (-190 ; -159), dans l’Héautontimorouménos (!).
  2. Jour de lenteur, 1937 d’Yves Tanguy, peintre surréaliste français.
  3. Pierre Reverdy 1889-1960, poète surréaliste français.
  4. Fabien, dans Vol de nuit, 1931.
  5. La vie est un songe, Pedro Calderon de la Barca 1635..