Le 15 avril 2026
Bien cher ami,
Nous sommes heureux d’apprendre que votre retour vers notre « petit cap au bout de l’Asie », comme disait Paul Valéry, est confirmé. Vous n’en connaissez pas la date précise, mais vous craignez de ne pouvoir faire un petit crochet par le Villard avant de retrouver vos activités. Nous en sommes, vous vous en doutez, un peu attristés ; vous vous doutez bien, également, que nous sommes convaincus que, si ce devait être le cas, nous n’interpréterions pas cela comme une marque d’indifférence de votre part. Mais nous le regretterions ! Que voulez-vous… Nous craignons tant maintenant que les occasions perdues ne se représentent plus !
« Le temps perdu ne se rattrape jamais ! », émit sentencieusement le colonel Gastinel avec qui nous étions allés rendre visite, accompagnés de Mimiquet, à l’ami Béraud qui avait « pris un coup de froid ». Notre ami dolent, qui garde l’esprit vif, a ajouté en complétant la citation de Jules Renard « Alors, continuons de ne rien faire… » Pour aller dans le sens de Gastinel, j’ai noté qu’il a pu nous arriver d’utiliser cette expression, mais sans toujours y accorder trop d’importance, parce que nous pensions, en fait, que ce que nous aurions pu faire dans ce laps de temps, pourrait trouver à se réaliser en d’autres occasions. « Mais il arrive une heure, n’est-ce pas, où on est de moins en moins certain de pouvoir rejouer la partie. Cela dit, on ne parle généralement de temps perdu que lorsqu’on a conscience d’avoir laissé filer un temps qu’on n’a pas su ou voulu bien utiliser. » Beraud n’a pu s’empêcher de rappeler le mot que Suétone1 attribue à l’empereur Titus : « Diem perdidi », c’est-à-dire, j’ai perdu cette journée qui vient de s’écouler sans m’être employé à faire le bien qui était à ma portée. « Ah ! Titus ! coupa Gastinel, goguenard, les délices du genre humain, comme l’appelle votre ami Suétone. Vous plaisantez ! C’est un des grands malfaiteurs de l’Humanité ! Car c’est à cause de lui qu’une partie du monde est encore à feu et à sang ! » Je lui demandai d’expliquer cette diatribe. « Mais, si votre délice du genre humain n’avait pas détruit Jérusalem et contraint les Juifs à la diaspora, ceux-ci seraient restés en Palestine, n’auraient pas lutté ensuite pour retrouver leur “Terre promise” et ne seraient pas en conflit permanent pour la conserver ! Ce qui, par un irréversible effet domino, nous met dans de beaux draps ! »
Un irréversible effet domino
« Votre explication est peut-être un peu courte, glissa Béraud, car rien ne dit que les Hébreux, qui étaient déjà colonisés par les Romains, auraient pu résister à l’expansion de l’islam au viie siècle qui a balayé de la région l’Empire romain d’Orient. Si cela peut vous consoler, cependant, sachez que Titus en a été bien puni, puisque d’après le Talmud de Babylone2, Dieu a envoyé une mouche qui, entrée dans son nez, lui a dévoré le cerveau ! » « Je ne sais pas si vous n’êtes pas un peu cynique, cher ami », glissa à Gastinel la femme de Béraud venu lui apporter une tisane ; « lorsque vous dites que nous sommes dans de beaux draps, vous paraissez ne vous intéresser qu’à ce que l’Europe ressent de la guerre en cours. Les “beaux draps” dans lesquels nous nous trouvons ne servent pour le moment qu’à éponger les sueurs froides que nous éprouvons en payant notre essence ; peut-être deviendront-ils des suaires, en filant la métaphore, si la prolongation de cette guerre affecte plus amplement notre économie. Mais qu’est cela par rapport à ce que doit être la guerre vécue dans sa propre chair ? Je pense que les décennies de paix dont nous avons bénéficié nous empêchent d’imaginer sa réalité. » Son mari reprit : « Avec ce qui a commencé en Ukraine et s’est poursuivi en Iran, nous avons pris l’habitude d’assister à des spectacles de drames, nous sommes devenus observateurs distants de situations que, si nous avions eu les moyens de nos ambitions, nous aurions peut-être jugées inacceptables. Nous en sommes restés au discours qui était attendu pour ne pas paraître trop éloignés des principes que nous affichons, mais nous avons le cœur sec. » Gastinel lui concéda qu’effectivement nous n’espérions qu’une chose, c’est que cela se termine, pour que nous ne risquions pas d’en subir des effets plus douloureux. « Et même, ajouta-t-il, si nous avions eu les moyens de lutter contre l’inacceptable, qu’aurions-nous fait ? Comment des intérêts contraires pourraient-ils déboucher sur une situation équilibrée ? »
le mythe de Sisyphe
« Rien n’est jamais acquis… », continua-t-il en chantonnant, citant le poème d’Aragon3 que Brassens a mis en musique. « Rien n’est jamais acquis et tout est un éternel recommencement ; c’est un peu le mythe de Sisyphe, non ? » Mimiquet l’ayant interrogé pour savoir qui était ce Sisyphe et ayant appris qu’il avait été condamné par les dieux à refaire éternellement la même tâche, remarqua qu’en définitive, en devant balayer chaque jour la poussière qui se déposait inéluctablement sur son sol, il partageait la condition du héros mythologique. « Ça alors, fit-il dubitatif, si on m’avait dit que mon balai faisait de moi un héros ! » « Tu vois, lui dit Béraud, dans ta grande sagesse, tu rejoins Camus car il conclut : Il faut imaginer Sisyphe heureux »4.
Nous espérons que lorsque vous reviendrez de Chine le monde se sera un peu assagi, et que vous pourrez reprendre vos activités dans un contexte, disons normal.
N’oubliez pas de nous envoyer quelques photos de l’escapade que vous faites en ce moment au Viet Nam, dans ce pays où ont pris racine tant de souvenirs de nos familles.
Ce petit mot traduira assez, j’espère, nos pensées les plus amicales.
P. Deladret
- Historien latin (vers 70-140).
- Cité par Israël Lévy, « La mort de Titus », Revue des études juives, 1887.
- Il n’y a pas d’amour heureux, 1943.
- Le Mythe de Sisyphe, essai d’Albert Camus, 1942