Le 7 février 2026

Bien chers amis,
Lorsque vous recevrez ce petit mot, vous serez donc entrés dans l’année du Cheval de Feu ! Il paraît que dans l’astrologie chinoise, le Cheval symbolise l’énergie, la liberté et le progrès. Nous ne pouvons que vous souhaiter de bénéficier de tout cela. N’oubliez pas de nous envoyer par la poste quelques photos des festivités auxquelles vous assisterez. Vous nous annoncez en effet de nouvelles vignettes qui doivent représenter des chevaux. Cela ravira Mademoiselle Reynaud qui admire les timbres de vos lettres qu’elle nous apporte. Il faut que vous sachiez qu’elle aime beaucoup ceux de 6 yuans1 qui représentent un oiseau d’un dessin particulièrement délicat. S’agit-il du rossignol de l’empereur de Chine2 ? Je ne crois pas car le camarade-président XI Jinping n’admettrait sans doute pas qu’on pût imaginer un tel rapprochement. Mais connaît-on Andersen en Chine ?
Au Villard, la neige est tombée en abondance ; elle colle aux arbres au point que votre tilleul paraît porter des bourgeons de neige. Les petits oiseaux ne savent où se poser et lorsque le ciel reste couvert nous croyons entendre les pépiements plaintifs qu’a si bien rendus Vivaldi dans l’Hiver des Quatre saisons. Nous nous sommes laissés entraîner à chausser les raquettes avec le colonel Gastinel qui ne veut pas vieillir. N’entend-il pas maintenant s’équiper de skis de randonnée électriques ? Il en est au stade de la documentation et j’espère qu’il en restera là. L’ami Béraud, incorrigible taquin, s’est cru obligé de lui citer l’Ecclésiaste3 : « Il y a un temps pour tout, etc. », ce qui a permis à Gastinel de lui répondre qu’avec des gens comme lui l’humanité n’aurait jamais progressé, qu’il fallait vouloir dépasser ses limites… « Et prendre ses désirs pour des réalités, n’est ce pas ? » a coupé Béraud, qui a repris : « Vous auriez dû faire de la politique ! Vous auriez été de ceux que je considère comme des farceurs et qui se plaisent à se qualifier de volontaristes, c’est-à-dire qu’ils ne tiennent pas compte du contexte économique et social dans lequel un pays doit évoluer. Mais –a-t-il ajouté – il faut bien reconnaître que nous avons tous, plus ou moins, des tendances volontaristes, que nous aspirons parfois à ce que nous savons ne pas pouvoir atteindre… En certain domaine, c’est peut-être le moteur de la sainteté… Allez, Gastinel, je vous remercie de m’avoir mis sur cette voie ! » « Il n’empêche, reprit celui-ci, que nous n’avons pas à dénigrer les bateleurs4 auxquels vous pensez car s’ils sont sur le devant de la scène, c’est bien parce que d’autres leur ont laissé la place.
Est-ce que nous nous sommes engagés en politique ?
Est-ce que nous nous sommes engagés en politique, avons-nous milité dans un parti dont les orientations soient proches de nos convictions, tenté d’influencer son orientation ? Non, bien sûr ! Alors, ne nous plaignons pas ! Cela m’a rappelé une conversation que nous avons eue sur ce sujet avant votre départ pour Shanghai. Vous me disiez alors que vous n’avez jamais voulu être membre d’un parti politique car il vous paraissait impossible d’être solidaire de toutes les prises de position. Pour vous, l’adhésion implique une solidarité totale. Je vous avais taquiné en vous demandant si ce n’était pas une excuse pour ne pas vous engager ; vous aviez convenu que l’objection méritait réflexion, et nous en étions restés là. « Ah ! Les convictions ! » s’était exclamé Béraud lorsque je lui avais fait part de vos scrupules. « Il est bon d’en avoir et douloureux d’en changer, surtout lorsqu’on a dû les défendre. » « Je ne pense pas que ce soit pénible pour tout le monde » avait dit Gastinel, qui avait étayé son propos de l’avis d’Edgar Faure, connaisseur en la matière : « Ce n’est pas la girouette qui tourne, c’est le vent. Peut-être – avait-il ajouté – le recours à l’intelligence artificielle aidera-t-il à clarifier les idées, à établir pour nos jugements des bases moins incertaines… » Poulenc, qui avait ralenti le pas pour nous attendre et qui n’avait entendu que nos derniers propos, s’est lancé dans une charge contre l’I.A., qui lui paraît comme une monstruosité qui va broyer nos sociétés, détruire des millions d’emplois et désaxer les opinions du plus grand nombre. Beraud lui a fait remarquer qu’il n’avait peut-être pas tort mais que l’expérience de l’humanité est là pour montrer qu’à partir du moment où une découverte procure des avantages à certains, ceux-ci n’ont de cesse d’en profiter, quelles qu’en soient les conséquences. « On l’a bien vu –ajouta-t-il – avec la bombe atomique ou avec les manipulations génétiques, pour ne citer que ces deux-là. Non, l’I.A. est là, et elle présente de tels avantages que le processus est sans doute irréversible. »
S’arrêter, c’est décider de ne pas fabriquer des machines
qui refuseraient qu’on les arrête
Les gens raisonnables disent qu’il faut savoir s’arrêter et s’arrêter, c’est décider de ne pas fabriquer des machines qui refuseraient qu’on les arrête5. Mais je crains que par esprit de lucre, par volonté de puissance ou simplement pour nuire, certains n’hésitent pas à faire mette au point des machines qu’on ne puisse arrêter. Et alors…
« Dites, dites –fit Mimiquet venu déblayer la neige devant chez vous et qui, nous ayant vus, s’était approché – ne devriez-vous pas conseiller aux hommes politiques français d’essayer de se servir de l’I.A. pour clarifier leurs idées et proposer des solutions aux problèmes dans lesquels ils pataugent ? » Gastinel lui répondit que chaque parti avait dû interroger la Pythie informatique, mais que, au vu des réponses qu’avait dû leur donner la machine, ils avaient certainement jeté la réponse au panier, de peur que leurs troupes leur reprochent ce qu’ils avaient dit et fait jusque-là !
J’espère que, comme vous, nous bénéficierons de l’énergie, de la liberté et du progrès que nous promet l’année du Cheval de feu pour aborder les défis des mois à venir. Il faut bien tout cela, n’est ce pas ?
Nous vous redisons toute notre amitié.

P. Deladret

  1. Yuan, appelé en Chine renminbi : littéralement « monnaie du peuple ».
  2. Le rossignol et l’empereur de Chine, conte de Hans Christian Andersen, 1842.
  3. Un des livres de l’Ancien Testament : « Propos de Qohélet, fils de David ».
  4. Bateleur : Artiste de rue faisant des acrobaties ou des facéties
  5. Interview de J. Bengio, dans le journal Le Monde du 24 janvier.