Le Villard, le 15 janvier 2020

Cher ami,

Nous sommes bien contents d’apprendre par votre petit mot que votre voyage de retour s’est finalement déroulé sans anicroche ; nous redoutions, au vu des menaces de blocage des raffineries de pétrole, que vous rencontriez des difficultés pour vous approvisionner en carburant, mais il n’en a rien été. Il faut reconnaître que l’incidence sur la vie quotidienne des actions de grève engagées par les syndicats de fonctionnaires et de salariés contre le projet de réforme des régimes de retraite a été plus sensible en région parisienne que dans « la France profonde », comme disent ceux qui ne se rendent pas compte qu’ils constituent sans doute la France superficielle. C’est, en tout cas, et je ne suis pas certain qu’il faille s’en réjouir, celle qui entend orienter le pays vers son avenir.
Vous avez les amitiés de Mimiquet qui m’a chargé de vous transmettre ses souhaits de « bonne année ». Je l’ai aperçu aux vœux du maire, où se retrouvent ceux que l’on rencontre aussi aux vœux de la paroisse, à ceux de l’Académie de la vallée, à ceux des anciens élèves du lycée et de bien d’autres institutions. On ne peut pas passer au travers du rituel des vœux – et des gâteaux des rois – qu’il m’est chaque année un peu plus pénible de traverser. J’en conçois le bien-fondé, qui est, me semble-t-il, de réaffirmer l’identité d’une communauté, de reconnaître les valeurs qu’on a ensemble reçues ou que l’on continue de partager. Il n’empêche qu’il me pèse de ressasser et d’entendre répéter les mêmes formules qui ont d’autant moins de sens que personne ne croit en l’efficience des vœux qu’on émet. Je m’accorde l’illusion, malgré tout, de penser que ces formalités ont le mérite de permettre l’expression de l’affection, de l’amitié, de l’intérêt ou de l’estime qu’on peut avoir pour des personnes à qui on n’oserait peut-être pas le dire de but en blanc. Une formule que j’ai entendue autrefois dans une vieille institution marseillaise me paraît susceptible d’ouvrir le sens de ces vœux : on s’y souhaitait une « bonne et sainte année » ; on n’entendait pas par là que la sainteté était susceptible de fondre sur vous comme la colombe du Saint-Esprit. C’était, simplement, une invitation adressée à chacun à faire en sorte que son année soit sainte, par sa conduite et ses pensées. C’était une façon de faire comprendre que la sainteté dépendait de soi et, qu’en quelque sorte, on était responsable de son avenir. Je doute que lorsque Mimiquet conclut ses vœux par « Et la santé ! » il ait en vue de à m’inciter à surveiller mon régime alimentaire et mon activité, mais il est vrai que je bénéficierai d’autant plus de ses vœux que j’essaierai de vivre sainement.
Bien qu’il n’ait pas neigé depuis votre départ, l’importance du manteau neigeux a permis au colonel Gastinel de reprendre sa tournée des hameaux en raquette et il fait régulièrement halte chez nous ou chez Me Beraud. Il ne manque jamais de nous livrer ses commentaires sur le long, et heurté, processus de négociation qui aura précédé les discussions à l’Assemblée du projet de loi sur la réforme des régimes de retraite ; l’état actuel de la situation le déçoit : « Tout ça pour ça ! ». Me Beraud lui a fait remarquer qu’il était illusoire de penser qu’une solution acceptable par tous pourrait être spontanément trouvée. « Pourquoi voulez-vous qu’il y ait des solutions admissibles par tous en toutes situations ? C’est un travers de l’esprit que de croire que l’harmonie puisse régner. Nous sommes en l’occurrence en un domaine où les intérêts des uns et des autres sont tellement antagonistes qu’il est illusoire de croire dans la possibilité d’un consensus. À un moment donné, cependant, un parti l’emporte, sans forcément que ses arguments soient les meilleurs, mais parce que l’autre s’est affaibli ou lassé. La vie est un rapport de force. Quoi qu’il en soit, je ne serai pas surpris que, dans quelques années, on reconnaisse que le résultat de ce bras de fer aura été « globalement positif », selon le mot de Georges Marchais »1.
Gastinel fit discrètement remarquer, pour ne pas être entendu de Mimiquet qui parcourait le journal en prenant le café avec nous, et qui a toujours été un des zélateurs de la retraite à 60 ans, que la réforme aurait été sans doute moins lourde à faire admettre si, en 1982, on n’avait pas réduit la durée de cotisation, alors même que les perspectives démographiques n’étaient pas plus favorables qu’elles ne le sont aujourd’hui. Et il enchaîna, pour faire diversion, en s’interrogeant sur le fait que, depuis le début des manifestations, on n’avait pas eu tellement à déplorer la présence d’émeutiers et de « black-blocks »2 en périphérie et dans les sillages des défilés : « Serait-ce que les syndicats ont de vrais services d’ordre ? Ou que la mouvance des Gilets jaunes comprend une composante anarchiste qui attire plus les outlaws3 que le monde du travail ? »
Mimiquet est morose en ce moment ; d’après Me Beraud, qui le tient de Mademoiselle Reynaud, qui le tient de Dieu sait qui, sa femme supporte mal que l’hiver oblige Mimiquet à passer le plus clair de son temps à la maison ; elle n’a rien à lui reprocher sinon de ne rien avoir à lui reprocher, car elle aimerait pouvoir s’attirer la compassion de ses voisines et amies comme bien d’autres qui ont de bonnes raisons pour cela. Alors, le malheureux monte « s’oxygéner », comme il dit, au Villard, pour autant que notre conversation ait sur lui cet effet, mais il remâche des idées crépusculaires ; ne nous disait-il pas qu’au vu de ce qu’est le monde, il se demandait si ce n’était pas un des brouillons, une esquisse, du monde que Dieu avait en vue lorsqu’Il a voulu la Création, et qu’Il a abandonné pour se consacrer à une autre création digne de Lui. Gastinel lui a remis les idées en place ; le malheureux n’en demandait sans doute pas plus.
« Il n’empêche, a repris Beraud lorsqu’il fut parti, que ce que nous vivons, la mise en cause, pour ne pas dire en accusation, des valeurs qui nous ont été proposées, du modèle culturel et du cadre religieux dans lequel nous avons été élevés et qui nous conviennent, nous désemparent. Il est bien certain qu’il ne faut pas idéaliser le passé et qu’il y a toujours eu des écarts par rapport au modèle, mais ce qui me frappe, c’est la multitude des angles d’attaque, leur convergence et leur constance dans presque tous les domaines, qu’il s’agisse de l’art, de la religion, des structures de la société, des mœurs… Tout se passe comme si tous ceux qui estiment avoir ou avoir eu à souffrir de notre civilisation occidentale et chrétienne étaient déterminés à vouloir son éradication. Il n’en fallut pas plus pour que Gastinel, qui ne fait jamais dans la dentelle, lance « Nous vivons les prémices d’un génocide4 culturel ! »
Une discussion, périlleuse pour l’avenir de notre petit cénacle de songe-creux, s’en est suivie à l’issue de laquelle il a conclu que, si le monde dont nous nous réclamons s’était sans doute, ici et là, laissé aller à quelques génocides, pas seulement culturels, ce n’était pas une raison pour tourner le dos à ce qu’il a de bon.
Nous l’avons donc complimenté pour la vitalité que la victime programmée d’un génocide pouvait ainsi manifester et l’avons reconduit à ses raquettes, en lui rappelant qu’en cette saison la nuit venait tôt…
J’ai bien noté que vous deviez nous apporter la joie de votre présence au mois de février ; vous nous gratifierez ainsi d’un peu d’oxygène pour nos conversations car, en cela semblables aux populations de nos vallées reculées dont l’endogamie ne favorisait pas l’ouverture d’esprit, nous avons l’impression que nous aurions tout à gagner de vos apports culturels citadins, fussent-ils un tantinet génocidaires, pour reprendre l’expression de Gastinel. Dites-nous si nous devons faire apprêter votre maison ; vous savez qu’il y aura toujours chez nous une assiette de soupe, et plus, si affinités !
Avec toute notre amitié.

P. Deladret

  1. Georges Marchais, secrétaire général du Parti communiste, en 1979, à propos du bilan des pays socialistes.
  2. Black-blocks : groupes informels, vêtus de noir, « dont l’objectif est de commettre des actions illégales, en formant une foule anonyme non identifiable » (Ministère de l’Intérieur 2009).
  3. Outlaw : personne vivant en dehors des lois ou à l’écart de la société.
  4. Génocide. Définition du Larousse : Crime contre l’humanité tendant à la destruction totale ou partielle d’un groupe national, ethnique, racial ou religieux ; sont qualifiés de génocide les atteintes volontaires à la vie, à l’intégrité physique ou psychique, la soumission à des conditions d’existence mettant en péril la vie du groupe, les entraves aux naissances et les transferts forcés d’enfants qui visent à un tel but.