Lettre du Villard
Le Villard, le 10 janvier 2026
Chers Shanghaïens,
Nous avons reçu, avec la joie que vous devinez, votre adorable lettre datée du jour de Noël et nous nous empressons de vous répondre au prétexte de vous exprimer sans tarder nos souhaits les plus chaleureux pour vous et pour votre famille en ce début d’année. Je dis au prétexte, car nous sommes certains que vous n’attendez pas que nous vous confirmions nos sentiments amicaux et la profonde complicité intellectuelle dans laquelle nous nous retrouvons. Elle n’exclut pas quelques divergences sur des points que nous nous plaisons à considérer comme de détail, mais nous nous retrouvons avec plaisir sur l’essentiel. Notre amitié aurait peut-être plus de mérite si elle s’accommodait de différences, mais à partir d’un certain âge, il doit falloir être un saint pour aller au-devant de ce qui dérange. Et nous ne le sommes pas. Mais revenons à votre lettre !
Du Huangpu…
Vous êtes allés à la cathédrale de Shanghaï pour la messe de Noël et vous avez constaté que seuls les étrangers étaient admis à y assister. Que voulez-vous, Il faut bien que le régime se protège ! Le christianisme est tellement subversif ! Ce n’est peut-être pas l’avis de certains de nos politiques qui, précisément, le dénigrent, pour laisser s’épanouir divers obscurantismes dont ils espèrent qu’ils leur faciliteront l’accès au pouvoir. Vous nous apprenez qu’on fête Noël sur les rives du Huangpu, qu’on illumine la ville, qu’on décore des sapins, qu’on a adopté un certain folklore, à la façon des Français qui « fêtent » Halloween. Cela n’a pas grand sens ; c’est un prétexte pour se divertir. Et en voyant les Chinois « fêter » Noël, vous vous demandez si, finalement, chez nous, de façon plus ou moins inconsciente, nous ne vivons pas cette fête à leur façon, c’est-à-dire déconnectée de ce qui en est le principe. Ne parlons pas de notre société qui, depuis longtemps maintenant, a transformé le temps de Noël en foire commerciale dont on essaie de faire croire qu’il s’agit d’autre chose, en la saupoudrant de flocons de neige synthétique et en invoquant ce que les publicitaires appellent la « magie de Noël ». « Si ce n’était que cela ! », écrivez-vous, « mais qui osera affirmer que nous ne sommes pas contaminés ? » Ce qui vous gêne, ce n’est pas le fait qu’on se réunisse pour vivre les moments les plus chaleureux, les plus gais possibles, qu’on ait à cœur de partager le meilleur de ce dont on peut disposer, non, ce qui vous attriste est qu’on n’établisse plus la relation avec ce qu’on vit à ce moment-là et la raison pour laquelle on a toutes les raisons d’être heureux.
Je faisais part de vos remarques un peu désabusées à nos amis venus chez nous « tirer les rois ». Béraud, sans doute parce qu’il était certain de ne pas avoir la fève dans son morceau, s’est montré plus conciliant, en observant que ce que vous ressentiez comme étant la perte du sens de Noël n’était qu’une des expressions de la déconnexion entre le vécu de notre société et les principes dans lesquels elle est censée évoluer. « Nous aussi, notez bien, dans notre quotidien, nos choix politiques, dans notre façon de vivre nos croyances, nous manquons de cohérence. Même si nous attendons des autres, surtout lorsque nous ne sommes pas d’accord avec eux, que leurs actions ne soient pas décalées de leurs propos et que ceux-ci soient conformes à leurs principes. Le front ceint de la couronne, Gastinel, roi du jour, goguenarda : « N’auriez-vous pas en tête, cher sujet, telle pochade que donnent actuellement sur la scène du Théâtre Bourbon les coryphées1 des chœurs qui évoluent sur la scène de l’hémicycle ? » Béraud lui répondit que, s’il s’agissait bien d’une tragédie, le spectacle en cours faisait plutôt penser aux Grenouilles d’Aristophane2. « Je ne connais pas votre Aristophane ; observa Mimiquet, mais je vois très bien vos grenouilles-chefs de chœur sauter de pierre en pierre, sans trop se demander où ils vont trouver la rive, en essayant de traverser à gué le torrent de difficultés qui les séparent de l’élection présidentielle. »
… Au Gardon !
Poulenc, qui essayait de dissimuler le « sujet » dont il venait de sentir la présence dans son morceau, est revenu sur l’importance que nous attachions aux rites : « Je n’ai pas connaissance d’une société sans rite ; sans doute, parce que l’homme est un animal social, et parce qu’il a besoin de pratiques qui servent de ciment à une communauté. Ceci dit, la participation au rite est aussi l’expression d’une croyance partagée. Et, si vous déplorez que le rite ne renvoie plus nécessairement à la croyance, vous ne pouvez mésestimer les cas où le rite, vidé de son sens, tient lieu de croyance. » « N’auriez- vous pas en tête, intervint Gastinel, certaines religions essentiellement ritualistes ? » « Toutes comportent une part plus ou moins importante de rites, plus ou moins riches de sens, mais lorsque je constate que l’appartenance affirmée à une croyance se limite au respect des rites… je pense au Pont du Gard… Oui ; on admire les piles, les arches, mais, ce pourquoi l’ouvrage a été construit, ce qui en justifiait l’existence, l’eau, l’eau vivifiante ne passe plus. »
Sur ces paroles définitives (pour le moment !) il nous a versé les dernières gouttes de la Blanquette de Limoux qu’il avait apportée. Et nous nous sommes séparés car la nuit s’avançait…
Nos amis doivent vous envoyer leurs vœux ; recevez sans tarder les nôtres et permettez que nous ajoutions aux souhaits habituels que nous exprimons en cette circonstance, celui, tout particulier, de vous revoir bientôt.
P. Deladret
- Coryphée : chef de chœur dans la tragédie et la comédie grecque antique.
- 404 avant J.C.