Le 15 mai 2026
Cher expatrié,
Nous sommes doublement heureux d’apprendre que votre retour en France est confirmé et que vous pourrez vous rendre au Villard pour la fête du 15 août. Les semaines qui vous séparent du jour de votre départ de Chine sont assez occupées, nous dites-vous, par les réceptions d’adieux auxquelles vous êtes conviés par les relations que vous vous êtes faites à Shanghai. Je crois comprendre, cependant, que vous n’êtes pas mécontent de retourner « en terre gauloise » comme vous dites. Vous êtes un peu lassé de la vie dans cette ville, où, au fil des mois, vous devenez moins sensible au pittoresque et au dépaysement. À la lecture de vos lettres, je crois également comprendre que vous ressentez un effacement croissant de l’apparence de démocratie qui paraissait jusqu’alors convenir au régime. Les relations que vous avez établies avec les personnes qui constituent les cercles dans lesquels vous avez évolué vous semblent en outre de plus en plus factices. Cela ne me surprend pas car les départs, les ruptures, sont, que l’on soit en Chine ou en France, et quel que soit le domaine, professionnel, amical, associatif, l’occasion de « mises en perspective », comme on dit maintenant. On apprécie alors mieux l’étendue réelle du champ des personnes qui comptent pour nous et pour qui nous comptons ; on distingue mieux ceux qui nous fréquentaient, ou que nous fréquentions, faute de mieux, en quelque sorte, par besoin de sociabilité. On repère mieux ceux que Mimiquet appelle les « adolphins », en référence à l’Adolphin que, dans Manon des sources1, le curé évoque pour parler de ceux qu’on ne voit que lorsqu’ils ont besoin de vous . Cette année d’éloignement nous a apporté la confirmation – mais en doutions-nous ? – que notre relation ne devait rien au besoin d’occuper du temps ni à l’intérêt. Même si vous vous êtes tenu informé de ce qui se passe ici, je crains que vous ne soyez un peu décontenancé par l’évolution de l’ambiance de notre société. L’ami Gastinel, chez qui nous prenions hier l’apéritif, a relevé qu’il percevait une dureté nouvelle dans les rapports sociaux, un climat fait d’agressivité, de mise en cause permanente, et qu’il avait l’impression de se replier de façon involontaire sur lui-même, en quelque sorte pour se protéger de ce qui le blessait. Beraud partage assez ce ressenti mais se demande s’il ne résulte pas de l’audience donnée aux opinions généralement excessives que véhiculent les réseaux sociaux.
L’audience donnée aux opinions que véhiculent les réseaux sociaux
Poulenc, qui nous montrait les photos d’un voyage dont il revenait, a fait remarquer qu’il était assez normal qu’on tombe souvent sur des propos excessifs sur les réseaux sociaux, car qui s’y complait sinon ceux qui ne veulent pas entendre que leur vérité n’est peut-être pas La Vérité. Mimiquet, qui venait de faucher notre pré et s’était joint à nous, a tenu un discours nettement plus tranché, qui nous a un peu troublés : « Il faudra vous y faire ! Le monde policé, au moins en apparence, que nous avons connu ne reviendra plus. Il a été bien entendu qu’il était interdit d’interdire et tout un chacun s’estime en droit de dire ce qui lui plaît, de la façon qui lui plaît. L’esprit de Mai 68 était, en un certain sens, un privilège de caste ; il s’est en quelque sorte démocratisé. » Beraud lui a fait remarquer que, sans l’informatique qui s’est généralisée depuis, la diffusion de cette pensée aurait sans doute pris plus de temps, mais qu’effectivement nous en étions à un stade où invoquer les contraintes du contrat social devenait pratiquement attentatoire aux libertés. « Vous permettrez, dit Gastinel, que je fasse entendre ma différence, comme on dit aujourd’hui, par rapport à votre propos, car vous ne nous ferez pas croire qu’on puisse aujourd’hui dire ce qui ne va pas dans le sens de la pensée dominante ou qui n’agrée pas à telle ou telle catégorie de personnes dont on craint les réactions violentes. La sortie du film2 sur l’assassinat de ce professeur dont l’enseignement n’a pas convenu à des familles d’élèves, montre le décalage culturel qui fait que certains ne se contentent pas de refuser d’entendre les opinions qu’ils ne partagent pas mais transposent en outre dans notre société des pratiques qui lui sont étrangères. » Béraud a ajouté « Soyons charitables : ne parlons pas de la pleutrerie de ceux qui étaient responsables de ce pauvre homme et qui l’ont laissé tomber, pour ne pas faire de vagues, pour ne pas paraître vouloir influencer les élèves… On pousse la poussière sous le tapis en feignant de croire qu’elle se tassera ou s’évaporera. » Je leur ai rappelé le mot d’Henri Queuille, plusieurs fois Président du Conseil. « Il n’est pas un problème dont une absence de solution ne finisse par venir à bout. »
Pousser la poussière sous le tapis
On attend, en faisant le moins de vagues possibles, en déclarant que « ça finira bien par s’arranger », sans trop y croire, mais pour avoir la paix. « On est dans le déni, dit Poulenc ; on feint bien souvent de croire que les faits prendront le sens qu’on souhaite, même si la logique le condamne. Les exemples sont multiples, depuis les unions matrimoniales « mal assorties », jusqu’aux traités internationaux de libre échange comme le Mercosur qu’on a signé sans savoir où cela nous mènerait ou celui qui vient d’être conclu avec l’Inde. » Béraud a fait remarquer que le déni n’était certes pas une attitude courageuse, mais que si cela permettait de maintenir la paix sociale, ce n’était pas un effet négligeable et que, par ailleurs, pour les casuistes qui savent distinguer diverses catégories de mensonges, il n’est peut-être pas à exclure que le fait de pousser la poussière sous le tapis ne puisse pas être considéré comme une prise de décision… différée. La bronca qu’ont soulevé ses propos l’a conduit à se tirer d’affaire par une pirouette en déclarant : « À propos de poussière, savez-vous ce qu’en dit Alexandre Vialatte ? L’homme n’est que poussière… C’est dire l’importance du plumeau ! »
Soyez rassuré, nous ferons en sorte de bien nous tenir lorsque vous viendrez nous voir. D’ici là, veillez à ne rien oublier à Shangaï car vos amis chinois sont certainement capables de vous renvoyer, en port dû, la poussière que vous auriez oubliée sous votre natte.
À nos marques habituelles d’amitié s’ajoutent nos souhaits de bon voyage !
P. Deladret
- Manon des sources, film de Marcel Pagnol, 1952 (dont le scénario est à l’origine du roman publié en 1962).
- L’abandon, film de Vincent Garenk, 2026.