Le 15 octobre 2026
Bien cher ami,
Vous avez donc, nous écrivez-vous, été profondément ému par la veillée des jeunes avec le Pape au Stade de France et vous relevez que ce moment exceptionnel n’a pas fait l’objet de beaucoup de commentaires dans les médias généralistes. Vous vous demandez si le rappel voulu, paraît-il, par le Vatican, de l’imprégnation chrétienne du pays et l’ostension des reliques de saints français n’était pas un peu à contre-courant de l’esprit qui souffle en France. « Avouez, dit Mimiquet, alors que je parlais de votre lettre à nos amis du Villard, que le tour de stade des reliques faisait un peu patronage. » « C’est votre avis, coupa Poulenc, mais j’ai partagé l’émotion de notre ami et j’ai été heureux qu’on rappelle à la jeunesse les vertus de ce qui fait que leur croyance est de celles qui font accéder au meilleur de ce que permet la nature humaine. » « Je comprends aussi, glissa Béraud, qu’on soit aujourd’hui prudent lorsqu’on invoque les racines d’une nation ; je ne suis pas convaincu que ce soit dangereux en soi, mais on sait que d’aucuns peuvent en tirer des conséquences qui dévient de la raison originelle de les invoquer. » « En d’autres temps, intervint Gastinel, on devait avoir moins d’arrière-pensées ; je vous dis cela parce que je viens de retrouver dans ma bibliothèque un exemplaire du Tour de la France par deux enfants1 qui fut un manuel de lecture courante pour les élèves de cours moyen de l’école publique et, ma foi, l’exaltation du sentiment national n’était pas alors mise sous le boisseau. » Béraud a rappelé qu’il fallait replacer ce livre dans le contexte de l’époque, car, dans l’Europe entière, les États qui accédaient à une nouvelle ère avaient besoin d’écrire ce qu’on appelle aujourd’hui un roman national ; Le Tour de France se proposait de redonner confiance à un pays marqué par la défaite de 1870, mais ce fut aussi le cas en Italie avec Cuore de Edmondo de Amicis2, présenté comme le journal d’un écolier italien et qui s’inscrivait dans le contexte de la récente unité italienne. La démarche fut la même avec Le Merveilleux voyage de Nils Holgersson à travers la Suède3 en 1906, qui venait après la séparation des royaumes de Norvège et de Suède en 1905. Et, sans doute, d’autres livres furent-ils écrits dans le même but en d’autres pays. « Ma foi, glissa Mimiquet, ces histoires sont sans doute charmantes, mais j’aimerais être bien certain que ce n’est pas l’exaltation de tous ces sentiments nationaux qui a contribué à pousser des irresponsables à la guerre de 14… » – « … dont sont venus tous nos maux, coupa Poulenc, car c’est à partir de là que l’Europe qui exerçait une prépondérance sur la marche du monde a perdu la main. » « Peut-être aussi, glissa Gastinel, les bolcheviks y ont-ils un peu aidé en dynamitant les assises des empires coloniaux à partir des années 20… » « Ne soyez pas trop généreux envers eux, reprit Poulenc, car vous dévaloriseriez alors la sincérité de la volonté d’émancipation de nations, comme l’Inde, qui étaient assujetties à l’Europe. »
Nous sommes revenus sur une autre de vos interrogations relative au grand nombre de jeunes adultes qui ont été récemment baptisés et dont il a, en revanche, été amplement question lors de la venue du Pape ; vous vous demandez ce qu’ils vont devenir, lorsque, passée l’exaltation du baptême, ils retrouveront des communautés ou des paroisses qui, d’après vos observations, qui recoupent les miennes, ne paraissent pas toujours penser à les accompagner de façon spécifique. « Sera-ce un feu de paille ? » écrivez-vous « ou bien vivaient-ils déjà en chrétiens, mais alors pourquoi ce baptême ? » Mimiquet trouve qu’on fait beaucoup d’histoire et qu’à partir du moment où on vit selon l’exemple du Christ, on est chrétien sans avoir à s’astreindre à une pratique religieuse ni à s’imprégner des dogmes. « Halte là, mon ami, dit Béraud. Ton propos sent le fagot4 car l’expérience des saints et des mystiques dont il a été question au Stade de France me fait douter que le christianisme se réduise à être une simple expression de la fraternité. Mais je te conseille d’inviter à déjeuner l’abbé Pic avec qui tu as usé tes fonds de culottes sur les bancs de notre chapelle pour qu’il te rappelle quelques vérités, ce que je ne me crois pas autorisé à faire. »
« Et vous croyez, lança Gastinel, que, dans un autre domaine qui nous touche tout autant, ceux qui lancent des idées farfelues au sujet du budget que le gouvernement prépare sont vraiment autorisés à le faire ? Je dirai à leur décharge que leurs préoccupations ne sont sans doute pas de parvenir à un budget qui réponde aux besoins du pays, mais aux fantasmes de leurs électeurs ; pendant ce temps, la dette prospère et grignote, que dis-je, dévore toutes les capacités d’action. En voulez-vous une preuve ? » Et, sortant son smartphone, il nous montra, sur le site « Horloge de la dette publique », qu’en deux minutes elle avait augmenté de… 726 776 €. « Autrement dit, lorsque notre ami arrivera au Villard dans 10 jours, elle aura progressé, sans nouvel emprunt, de 10 fois 523 278 720 €, et je vous fais cadeau des intérêts composés. » « Au sujet de son arrivée au Villard, me lança Mimiquet, demandez-lui s’il est toujours d’accord pour que je replante quelques pieds de spirée5 pour regarnir sa haie. »
Eh oui ! Dans dix jours seulement, vous devez être parmi nous dans notre bout du monde ! Soyez gentil de me confirmer l’heure de votre arrivée pour que je mette le chauffage en marche à temps, car il commence à faire frais. Peut-être même accepterez-vous un plat de ravioles que ma femme sera heureuse de vous préparer.
Nous vous souhaitons bon voyage et vous redisons notre joie de vous revoir bientôt.
P. Deladret
- Le Tour de la France par deux enfants d’Augustine Fouillée-Tuillerie, connue sous le pseudonyme de Bruno, édité à partir de 1877, il a connu plus de 500 éditions et a été vendu à plus de 8 500 000 exemplaires.
- Cuore, en français le Livre-cœur, paru en 1886.
- L’auteur en est Selma Lagerlöf, prix Nobel de littérature en 1909.
- En référence aux fagots de bois dont était fait le bûcher sur lequel on brûlait les hérétiques.
- Spirée : arbuste buissonnant.