Lettres du Villard

Lettre du Villard – Septembre 2025

Lettre du Villard

Le Villard, le 15 septembre 2025

Bien cher ami,
Les préparatifs de votre séjour en Chine expliquent sans doute que vous n’ayez pu trouver le temps de nous envoyer un petit mot et nous comprenons bien cette situation dont nous ne percevons sans doute pas toute la complexité car ce pays impose, paraît-il, certaines formalités auxquelles nous ne sommes pas habitués. Nous pensons que vous êtes maintenant sur le départ et que Mademoiselle Reynaud, notre chère factrice, aura le plaisir de nous apporter bientôt une lettre de Chine en faisant pétarader sa moto de trial.
Vous avez dû lire dans la Presse que des précipitations importantes avaient affecté la vallée ; rassurez-vous, au Villard, il a plu mais nos chemins et nos maisons ont résisté et les torrents sont restés dans leurs lits. Ces pluies ont donné un regain de vitalité à la végétation qui, en certains endroits, a repris des tonalités printanières. On voit cependant, par ci, par là, quelques feuilles de bouleau blondir et tout nous porte à croire qu’au moins en ce qui concerne les couleurs de la végétation, nous aurons un bel automne.
Nous espérons que ces petits bonheurs nous aideront à supporter le spectacle que va nous donner notre pays. Je n’évoque même pas ce qu’avec nos vieux amis du Villard nous ressentons en considérant que notre vaste monde est dans une sorte de dérapage incontrôlé. Les guerres se perpétuent, l’ordre qu’on avait espéré pouvoir être mondial n’est plus reconnu, même pas du bout des lèvres, les droits ne sont plus invoqués que par ceux qui ne peuvent pas montrer leurs forces et les usages, comme ce qu’on appelait les bonnes manières, sont moqués. Mimiquet, lui-même, nous disait qu’il avait l’impression que nous étions dans une luge sur une piste de toboggan dont on ne voyait pas la fin. L’ami Gastinel a tempéré en estimant que nous étions plutôt dans un bobsleigh car cet engin dispose de freins et d’un moyen de direction. Il n’a pas convaincu Béraud qui a relevé que, si les équipiers de bob portaient un casque intégral, c’était bien parce que ce sport était à haut risque. « En tout état de cause, a-t-il ajouté, que ce soit en luge ou en bob, on arrive toujours plus bas que là d’où on est parti. Et c’est bien ce qui nous pend au nez ! » Poulenc, qui n’est pas encore retourné prendre ses quartiers d’hiver à Lyon, est plus sensible qu’eux à l’évolution des idées et des mœurs ; il ne comprend pas l’intérêt de la violence gratuite, de forme comme de fond, de films qu’on propose, ni des situations marginales que mettent en avant nombre de livres qu’on publie. Et il désespère de ceux qui, après s’être hissés à la tête de partis politiques ou d’organisations syndicales, font assaut de propositions que toute personne tenant compte du contexte sinon mondial, du moins européen, trouvera inadaptées. « On est tenté de penser, constata Béraud, que, contrairement à ce qu’on nous a toujours seriné, l’Histoire n’est pas maîtresse de vie1, que l’expérience ne sert pas et que le premier démagogue venu emporte le morceau, pourvu qu’il ait bien ficelé son propos » « Vous êtes un peu rapide, reprit Poulenc. Qu’une part non négligeable de nos compatriotes ne fasse pas souvent l’effort d’étendre ses regards au-delà de ses préoccupations immédiates et s’en remette à ceux qui sont sensés savoir est bien certain, mais faut-il l’accabler pour autant ? Si elle est ainsi, n’est ce pas parce que les conditions d’existence du plus grand nombre, les mille soucis du quotidien, la vie de famille, les problèmes d’emploi, le pouvoir d’achat – et la liste est sans fin – l’empêchent de lever les yeux au-delà de ce qui accapare leur attention ? » « Si vous voulez, l’interrompit Mimiquet, mais tout le monde n’a pas la tête dans le guidon et, si vous aviez raison, il faudrait se poser la question du bien-fondé des élections au suffrage universel. En effet, si les gens ne voient pas plus loin que le bout de leurs chaussures, pourquoi leur donne-t-on la possibilité de confier les responsabilités les plus importantes à d’autres ? » Vous vous souvenez sans doute de notre conversation de l’été dernier au cours de laquelle Béraud soutenait que si le pays était dans l’état dans lequel il était – et qui n’a pas changé – c’était moins aux élus qu’il fallait s’en prendre qu’au corps électoral. « Après tout, disait-il, ne nous plaignons pas des dirigeants politiques ou syndicaux ; ils sont là parce qu’ils ont été choisis ou parce qu’ils représentaient un pis-aller. Finalement, si les propositions des uns et des autres ne sont pas cohérentes n’est ce pas simplement parce que les Français ne savent pas ce qu’ils veulent ? » Vous aviez relevé que les divisions méthodiquement entretenues conduisaient à l’oubli de l’impérieuse nécessité de travailler à l’élaboration de points de convergence. Et vous vous affligiez que ceux qui sont sur le devant de la scène ne rappellent pas, y compris à leurs troupes, le couple que forment les droits et les obligations dans le Contrat social2. « De fait, a convenu Poulenc, si notre pays dégringole en de multiples domaines, cela est dû sans doute autant à ceux qui sont sur la scène qu’a l’assistance qui est assise dans la salle. On peut toujours reprocher aux premiers de ne rien faire, ou de ne pas faire assez, pour renverser ou infléchir la tendance, mais un nombre croissant de personnes croit encore au mirage d’une société où l’on pourrait, comme dans la Rome décadente, vivre de pain et de jeux3. » « Si vous voulez, constata Mimiquet, mais c’est l’histoire de la poule et de l’œuf : quelle est la cause première ? » J’ai suggéré qu’il n’était pas à exclure que cette cause première ne soit pas à rechercher dans la pensée de certains philosophes, animés peut être en sous-main par le Komintern4, qui, dans le milieu du siècle passé, ont distillé toutes sortes d’idées portant à son paroxysme la remise en cause de notre monde occidental. Le capitaine nous fit sourire en citant César, répondant au docteur Venelle dans la pièce de Marcel Pagnol : « Oh ! alors, si tu fais de la philosophie ! Oh aïe, aïe ! »
Nous nous posons bien des questions sur la société que vous trouverez en Chine, mais nous serions surpris que vous nous appreniez que les dirigeants sont les simples exécutants des aspirations du peuple. Enfin… On peut toujours s’amuser de l’idée.
Nous espérons avoir prochainement confirmation de votre installation sur les bords du Huangpu !
Et vous assurons de nos pensées les plus amicales.

P. Deladret

  1. Ciceron, « L’Histoire est maîtresse de vie », De oratore.
  2. Jean-Jacques Rousseau, Du Contrat social, 1762.
  3. En latin « Panem et circenses », Juvenal, Poète latin, Ier siècle, Satire X.
  4. Komintern : Nom donné à l’Internationale communiste créée en 1920 par Lénine.
2025-09-15T18:07:32+02:00

Lettre du Villard – Août 2025

Lettre du Villard

Le Villard, le 15 août 2025

Bien cher ami
Votre petit mot, dont nous vous remercions, nous confirme que vous avez pu rentrer chez vous en évitant les encombrements que provoquent les chassés-croisés des vacanciers. Vous nous voyez ravis que vous ayez même pris le temps de voir ou de revoir les sites et les monuments remarquables qui se trouvaient sur votre trajet. Ne soyons pas, que diable, étrangers au monde dans lequel nous vivons !
Et maintenant, quelle nouvelle ! Vous nous annoncez que vous allez être détachés pour un an à Shang Haï ! Nous en sommes heureux pour vous, car cela doit s’accompagner d’une promotion, mais vous nous excuserez de regretter ce voyage qui nous prive de la joie de vous voir au Villard pendant quelque temps.
Autre temps, autres mœurs : au xixe siècle, être « shangaîé » consistait à être embarqué de force sur un bateau1… alors qu’aujourd’hui on envoie quelqu’un à Shang Haï pour le promouvoir ! Mais enfin, voyons le bon côté des choses ; vous nous parlerez de Chine, et vous nous permettrez peut-être de comprendre comment cette nation qui, il y a moins d’un siècle, comptait parmi les pays les plus pauvres et qui a connu un nombre invraisemblable de guerres et de révolutions, est devenue un géant qui inquiète même les Américains. Vous nous parlerez aussi de nous, vous nous raconterez comment on nous voit de là-bas, si tant est que l’on sache là-bas ce qu’est la France… Après tout, les Chinois font-ils attention à ce petit pays dont la population ne représente pas 5 % de la leur ? Allez, après cela, croire, comme certains voudraient en donner l’illusion à ceux qu’ils s’emploient à catéchiser, qu’on attache de par le monde une importance aux déclarations et aux protestations de ceux qui sont censés nous représenter !
Enfin, vous serez, avec votre femme, comme Usbek et Rica dans les Lettres persanes2, spectateurs de notre actualité, nous éclairant sur ce qui se vit chez nous avec la distance que donne une différence de culture. Vous nous direz comment nous sommes perçus, vous nous éclairerez sur nous. Il n’est jamais trop tard pour apprendre à « monter sur ses propres épaules ».
Notre ami lyonnais qui nous avait invités hier matin dans son jardin pour un « mâchon »3, a relevé que, s’il était bon d’acquérir l’habitude de prendre du recul, voire de la hauteur pour apprécier les situations dans lesquelles nous nous trouvons, il fallait tout autant se garder de se limiter au point de vue de Sirius. Mimiquet, qui avait interrompu les travaux de peinture qu’il avait entrepris sur votre portail pour découvrir les charmes de l’andouillette tirée à la ficelle, lui ayant demandé qui était ce Sirius-là, Poulenc lui traduisit qu’avoir le point de vue de Sirius consistait à adopter une vision large et bienveillante, en relation avec Sirius, étoile brillante très éloignée de la Terre. Et il a ajouté qu’on ne pouvait se satisfaire de cette seule approche car, ne dit-on pas aussi, que « le diable se cache dans les détails » ? Qu’il suffit de peu de choses pour faire capoter une entreprise ambitieuse ? Mimiquet, a remarqué que cela lui rappelait la fable de l’astronome qui tombe dans le puits qu’il avait apprise à la communale. Ses souvenirs sont un peu inexacts puisqu’il s’agit non d’un astronome mais d’un astrologue4, mais on ne peut lui en vouloir. « Oui, reprit Poulenc, lorsqu’on en reste aux grandes idées, aux grands principes, tout doit pouvoir trouver une solution, mais dès qu’on commence à entrer dans les détails, à définir les mesures pratiques qu’il faudrait prendre, on est bien obligé d’abandonner les rêves. Voyez ce qui se passe chez nous actuellement ; en proclamant lutter pour le bien-être général, c’est-à-dire celui de leurs clientèles, les instances politiques ou syndicales supposées les représenter font avancer le pays dans une situation de blocage politique et financier que nombre de leurs sympathisants ne comprennent pas et n’admettront peut-être pas. »
« Une des erreurs les plus communes, intervint Béraud en se resservant de cervelle de canut5 est de croire dur comme fer qu’il est en tout possible de trouver une solution juste qui satisfasse à la fois aux principes les mieux partagés et aux aspirations du plus grand nombre. La vérité est que dans bien des cas, faute de réelle solution, on assiste à une défaite d’usure ; c’est un armistice de fait, une fin de partie, un dénouement qui ne dénoue rien Oui, le conflit sera enlisé sans vainqueur ni vaincu. La lassitude aura été la solution ». Poulenc a remarqué que ces propos lui rappelaient « 13 jours, 13 nuits »6 qu’il il venait de voir au cinéma de la vallée, notamment ces scènes où les soldats qui défendent l’aéroport de Kaboul contre les marées d’Afghans qui veulent fuir les Talibans les matraquent pour leur en interdire l’accès, car leur excès même interdirait les évacuations en cours. « Si je ne peux être totalement d’accord avec vous sur l’ensemble de votre propos, dit-il à Béraud, je suis bien obligé d’admettre que certaines situations ne peuvent trouver de réponses qui satisfassent à toutes les exigences, à toutes les consciences. Les Marines qui, dans le film, interdisent l’accès à l’aéroport, sont à l’image des forces de sécurité européennes qui repoussent les immigrants. Eux aussi, comme les Afghans en leur temps, fuient l’insécurité, l’intolérance, la misère, l’enfer. Et nos pays ne peuvent pourtant pas les laisser entrer en aussi grand nombre. Le sens de l’Humanité, la morale devraient nous faire accéder à d’autres sentiments que ceux auxquels nous nous résignons, faute de mieux, faute de solution alternative, de solution tout court. En attendant que, comme vous le dites, un rapport de force différent vienne mettre fin à l’armistice ».
Je ne sais, cher ami, si les naturels de l’Empire du Milieu que vous allez bientôt fréquenter partagent ces états d’âme qui agitent le Villard. Après tout, lorsqu’on est sur un porte-avions, on craint moins le clapot que lorsqu’on navigue sur une chaloupe.
Dites-nous quand vous partez ; nous consulterons l’Horoscope chinois. Pour le moment, nous savons seulement que nous sommes dans l’année du Serpent de Bois. Les marges de progression de nos connaissances, comme on dit maintenant, sont encore importantes.
Permettez-nous de penser que nos prières vaudront bien les bâtonnets d’encens qu’on brûle devant le Serpent de Bois.
Recevez le soutien chaleureux de toute la communauté du Villard.

P. Deladret

  1. Pour compléter les équipages des grands voiliers qui traversaient l’océan Pacifique de San Francisco à… Shang Haï, certains capitaines n’hésitaient pas à faire kidnapper dans des tavernes de pauvres hères soûls qui ne reprenaient leurs esprits que lorsque le bateau était au large…
  2. Lettres persanes, roman épistolaire de Montesquieu, 1721.
  3. Casse-croûte des Lyonnais, composé de cochonnailles, arrosé de beaujolais et de vin du Mâconnais.
  4. « L’astrologue qui se laisse tomber dans un puits », Jean de La Fontaine, 1668.
  5. Fromage frais battu avec des herbes, de l’ail et de l’échalote.
  6. « 13 jours, 13 nuits », film de Martin Bourboulon, 2025.
2025-08-24T14:49:03+02:00

Lettre du Villard – Mai 2025

Lettre du Villard

Le Villard, le 4 mai 2025

Cher ami,
Nous vous remercions pour la belle carte postale que vous nous avez envoyée au cours de votre voyage ; même si nous ne doutons pas de la constance de votre amitié, nous sommes toujours heureux d’en recevoir l’expression. Nous en sommes d’autant plus heureux que cet usage se perd, que l’on ne s’écrit plus, au motif qu’on peut se téléphoner et expédier des messages ou des mails depuis le bout du monde. Soit, mais utilise-t-on vraiment ces moyens lorsqu’on est en voyage ?
Vous étiez donc à Rome ! Et pour Pâques ! Au moment même où le pape François est mort ! Je ne suis pas certain qu’étant sur place vous ayez pu suivre mieux que nous ce qui s’est passé à Rome à ce moment-là tant les médias ont assuré une « couverture » continue de l’événement. Il faut dire que la dégradation de l’état de santé du Souverain Pontife avait laissé le temps de préparer rubriques nécrologiques, analyses, débats et débatteurs. Comme d’habitude, les uns se sont réjouis de ce qui avait été fait pendant son pontificat, d’autres – qui ne veulent rien entendre à ce qu’est l’Église – se sont plaints qu’« il ne soit pas allé plus loin », c’est-à-dire dans le sens qui leur conviendrait, d’autres encore, et c’est, me semble-t-il, plus nouveau, ont regretté qu’il ait voulu orienter plus nettement l’institution dont il était l’inspirateur dans le sens d’un vécu plus authentique de l’Évangile. L’ami Béraud, chez qui nous avons déjeuné le 1er mai à l’invitation de sa femme qui entendait saluer la vertu et l’abnégation de saint Joseph, son saint patron, a remarqué que les médias avaient souvent appelé le pape François « le pape argentin » sans prendre la peine de rappeler qu’il était jésuite, qu’il avait été formé en Amérique du Sud et qu’il s’inscrivait dans la lignée des missions jésuites des Guaranis qui, au xviie siècle ont défendu les Amérindiens contre les colons espagnols, ce qui leur a valu d’être expulsés1. S’ouvre maintenant la période du Conclave dont désormais tout un chacun pense tout connaître depuis que les films Habemus papam et Conclave2 ont, chacun à sa façon, raconté de façon plus ou moins anecdotique ce qui pouvait intervenir pendant cette période de huis clos. Béraud s’est plu à nous raconter des anecdotes sur les conclaves du passé, rappelant qu’en 1270, les cardinaux, qui ne parvenaient pas à se décider, furent bouclés au pain sec et à l’eau ! « Et si ce n’était que ça ! », fit-il en se levant pour prendre dans sa bibliothèque les Mémoires d’Outre Tombe de Châteaubriand. « Chateaubriand, fit-il, était ambassadeur de France à Rome en 1828 et a vécu tant le décès de Léon XII que l’élection de Pie VIII. C’est ainsi que j’ai appris qu’à cette époque les souverains d’Espagne, de France et d’Autriche disposaient du droit d’exclusive, qui était un droit de veto permettant officiellement d’exclure un cardinal susceptible d’être élu ! Les cardinaux de couronne qui représentaient ces États étaient chargés de signifier le veto aux autres cardinaux ! » « Ne me dites pas que ça existe encore… » glissa Gastinel. « Vous vous doutez bien que non, reprit Béraud, mais en 1878, alors que la France n’avait plus de monarque souverain, et que le président du Conseil était le très républicain Jules Simon, elle invoqua le droit d’exclusive pour écarter le cardinal Bilio lors du conclave qui porta Léon XIII sur le trône de Saint-Pierre. Ne me faites pas dire que cela a un rapport avec la promulgation en 1891 par le même Léon XIII de l’encyclique Rerum novarum qui a favorisé le ralliement des catholiques français à la République ! » « Nous vous laisserons la responsabilité du sous-entendu de votre propos », glissa Poulenc. « Mais je n’en ai pas fini avec les Mémoires de mon cher vicomte3. » Il tournait les pages et nous suivions ses gestes enfiévrés. « Voilà, j’y suis », fit-il de façon triomphale « c’est page 182. Chateaubriand raconte sans se troubler qu’il a pu se procurer le Journal officiel et secret du conclave et le communiquer de façon confidentielle au ministre Portalis ! J’espère, ajouta-t-il, que dis-je, je suis convaincu, que le procès-verbal secret du conclave qui va s’ouvrir, que nous ne lirons pas, permettra à ceux qui le découvriront plus tard de se faire une opinion plus élevée du Sacré Collège de 2025. » Poulenc a remarqué que la culture du secret n’était pas propre à l’Église et qu’elle était certainement le principal point commun des hommes politiques qui ont vu dans les obsèques du pape François une opportunité à ne pas négliger pour approfondir quelques contacts. Je leur ai indiqué que j’avais entendu dire qu’au Quai (d’Orsay) on appelle « obsèques de travail » les enterrements des grands de ce monde en marge desquels on peut avoir des conversations discrètes non loin du catafalque. « On se souviendra longtemps, en convint Mimiquet, de l’image des présidents Trump et Zelensky, assis sur deux chaises dans Saint-Pierre comme deux bookmakers échangeant un tuyau ; mais aussi de celles d’autres grands qui auraient bien voulu être considérés comme tels et qui ont été tenus à l’écart… »
Nous pensons que, malgré la diversité croissante des attentes des catholiques d’un monde qui s’est dilaté depuis le temps de Chateaubriand et les différences de culture des cardinaux venus de multiples horizons, ce conclave ne va pas s’éterniser et que les romains ne devront pas mettre les cardinaux au pain sec et à l’eau ! Béraud ayant noté que, comme ceux qui l’ont précédé, ce conclave allait respecter la règle des trois unités4 qu’on recherchait dans le théâtre classique, Mimiquet s’est cru obligé de frapper les trois coups sur le plancher.
Nous attendons, déjà avec impatience, vos réactions au résultat de cette élection.
Soyez assuré de notre estime et de nos sentiments les meilleurs.

P. Deladret

  1. Cf. le film Mission de Roland Joffé (1986). La musique d’E. Morricone est facilement accessible via You tube.
  2. Habemus papam, 2011, film de Nanni Moretti, et Conclave, 2024, film de Edward Berger.
  3. Il s’agit bien sûr de François-René, vicomte de Chateaubriand.
  4. Unité d’action, unité de temps, unité de lieu.
2025-05-23T11:51:05+02:00

Lettre du Villard – Avril 2025

Lettre du Villard

Le Villard, le 15 avril 2025

Bien cher ami,
Nous devrons donc nous passer de votre présence jusqu’aux vacances d’été. Nous comprenons bien que vos grands adolescents aient souhaité que vous les emmeniez découvrir d’autres paysages que ceux de notre vallée. Il vaut mieux voyager jeune, même si on manque alors d’un peu de recul pour apprécier ce qu’on voit. J’en ai touché un mot à nos amis alors que, comme chaque année, nous faisions le ménage de la chapelle du Villard avant les Rameaux. Qu’avais-je dit ! L’ami Béraud, c’est une idée fixe chez lui, considère que, s’il s’agit de connaître un pays, de comprendre son histoire, sa géographie, son économie, sa société, ce n’est pas en allant s’y promener quinze jours qu’on améliorera la connaissance qu’on en a. Les voyages scolaires, comme ceux proposés aux gens du « troisième âge », sont pour lui les expressions les plus achevées du voyage de divertissement, qui, avec un habillage culturel, permet aux uns et aux autres d’ouvrir une parenthèse dans leur existence. Poulenc a mollement acquiescé mais lui a fait remarquer qu’on ne peut, sans se déplacer, ressentir une véritable émotion, éprouver un réel enthousiasme, devant tel tableau ou tel monument ou encore face à tel paysage grandiose. Obstiné, Béraud a repris le fil de son idée, en avançant que ces escapades touristiques ne sont qu’un ersatz des voyages dans lesquels se lançaient seuls des gens aisés, cultivés, aventureux et que n’obnubilait pas le souci du confort. « Le Grand Tour1, a-t-il ajouté, concernait des personnes ayant reçu une éducation leur permettant d’apprécier et de comprendre ce qu’ils découvraient, ce qui est rarement le cas aujourd’hui. » Gastinel qui tentait d’enlever les toiles d’araignées avec sa tête de loup télescopique, lui demanda ce qui le gênait dans le fait que des gens puissent voyager pour se divertir, pour leur simple plaisir. Béraud a convenu qu’à partir du moment où ils ne se croyaient pas tenus d’avoir ensuite un avis sur tout à partir du peu qu’ils avaient vu, il n’avait pas d’objection à formuler.
Poulenc permit à la conversation de prendre un nouveau cours, en ajoutant, à propos de voyages, et dans une contrée où on ne peut être soupçonné de vouloir découvrir les mœurs des indigènes, qu’il tenait à notre disposition le Guide Michelin France 2025 qui venait d’être édité. Béraud a ronchonné une fois de plus car il avait lu dans la presse que des têtes couronnées – des valeurs établies selon lui – venaient d’être décoiffées alors, qu’à son avis, la mode était maintenant de consacrer les petits malins qui mélangeaient des saveurs improbables et les assaisonnaient de fleurs pour épater les gogos. « Ma foi, dit Gastinel, nous ne fréquentons pas les plus étoilés de ces restaurants, mais j’ai la faiblesse de m’intéresser aux critiques gastronomiques ainsi qu’aux recettes des chefs et à ce qu’ils disent de leurs parcours. Et c’est là ce qui m’interpelle car on remarque que la réussite n’est pas un effet du hasard, que la confiance en soi, que le savoir-faire relationnel et le facteur chance n’auraient rien été dans leur réussite sans l’acquisition d’une maîtrise technique et un travail acharné, mais aussi sans la volonté d’être le meilleur. » En l’entendant, cela m’a fait penser à vos récents commentaires de l’actualité. Vous m’écriviez que vous ressentiez un profond malaise en voyant marginalisé chez nous, dans notre société, le goût de l’effort, du travail bien fait et de la performance. Et que cela vous inquiétait plus que les conséquences sur l’économie mondiale des orientations hasardeuses du président des États-Unis, plus que le caractère insoluble de la situation en Palestine, plus même que le sort de l’Europe paralysée par ce qui se passe en Ukraine, qui sont tous les éléments d’un contexte dont, ni nous, ni notre pays ne pouvons modifier le cours. Alors que, pensez-vous, à notre niveau, il n’est pas dit que nous ne puissions pas orienter le cours des choses. Le catastrophisme d’Extinction-Rebellion2 qui est là pour dire qu’il faut renverser la table si nous ne voulons pas disparaître, vous paraît aux antipodes du courant de pensée qui irriguait notre société depuis des siècles et qui était sous-tendu par l’idée que nous étions capables de nous adapter. On a parfois l’impression, en écoutant certains, qu’ils sont saisis par la grande terreur qui a précédé l’An Mil, et que la fin du monde est proche ! Et puis, ma foi, le monde a continué… Le catastrophisme, le pessimisme, disiez-vous, est une régression. Comme je disais cela à nos amis, Gastinel, m’écoutant vaticiner comme la Pythie3 sur son trépied, a ajouté : « Vous allez penser que je suis complotiste, mais j’ai peine à croire qu’il n’y ait pas, derrière ces mouvements qui mettent en cause notre culture, la volonté de nous faire prendre du retard dans notre développement économique, industriel, voire militaire. Sous ces influences délétères qui sont parées des meilleures intentions, nos sociétés acceptent de porter des handicaps de plus en plus lourds. » « Heureusement, conclut Poulenc, que vous admettez qu’on puisse vous prendre pour un complotiste ! Cela ne vous dédouane pas mais montre que vous êtes conscient que d’autres puissent avoir une autre analyse que la vôtre ! »
Je ne sais quel est votre avis sur la question ; vous aviez remarqué que sont généralement qualifiés de complotistes ceux qui ne pensent pas comme eux mais que, par ailleurs, il y a peut-être des complotistes en quelque sorte de bonne foi, qui sont inconscients des schémas de pensée dans lesquels ils se sont enfermés. Vous aideriez Gastinel – et sans doute nous aussi dans bien d’autres domaines – en essayant de mettre en exergue dans votre prochaine lettre les raisons de nos aveuglements.
Nous vous souhaitons un bon voyage et de bonnes vacances !
Bien à vous.

P. Deladret

  1. Nom donné au xviiie siècle au long voyage que faisaient en Europe des fils de « bonne famille » pour compléter leurs connaissances livresques en découvrant d’autres sociétés.
  2. Extinction-rebellion : mouvement social écologiste radical s’exprimant notamment par la désobéissance civique.
  3. La Pythie, de Delphes, assise sur un trépied sous lequel fumaient des feuilles de laurier, répondait de façon sibylline dans un état sans doute second aux questions qui lui étaient posées.
2025-04-21T17:14:32+02:00

Lettre du Villard – Mars 2025

Lettre du Villard

Le Villard, le 28 mars 2025

Cher ami,
Vous n’avez pas à nous remercier pour les quelques repas que vous avez pris chez nous ! Nous avons été tellement heureux que vous nous consacriez une partie du temps de vos vacances ! Alors même que le beau temps et la neige enfin tombée vous permettaient d’être tout à votre famille réunie au Villard !
Votre présence nous a permis de prendre un peu de champ par rapport à nos préoccupations habituelles, et votre lettre qui évoque le récent palmarès des Césars m’incite à poursuivre en ce sens. Vous avez été surpris que les lauréats ne soient pas des professionnels qui vous plaisent, et dont les films connaissent un assez large succès. Vous avez alors cherché à savoir de quelle façon s’opérait la sélection. Il apparaît, avez-vous vu, que les choix sont faits essentiellement par des gens qui entendent promouvoir une certaine conception du cinéma et qui se tiennent par la barbichette1. Il y a donc en France un monde cinématographique à deux vitesses ; certains films n’apparaissent pratiquement jamais dans certaines villes, de même que d’autres ne sont pas projetés sur les écrans parisiens car ils sont, du fait des sujets traités ou de leur « inspiration provinciale » de facto destinés à un public… qui n’est pas parisien. Cette différence entre le public de la capitale et celui du reste du pays est, avez-vous découvert, telle qu’elle est quantifiée dans l’hebdomadaire Le Film Français, qui publie chaque semaine le « coefficient » de pénétration des films distribués selon qu’il s’agit de l’une ou de l’autre des deux zones retenues. Vous n’êtes pas loin de penser qu’en consacrant deux zones de diffusion cette pratique sous-entend des différences de culture et d’attente, autrement dit une certaine condescendance de Paris envers d’autres parties du territoire. Je racontais cela hier aux amis venus pour notre traditionnelle choucroute de Mi-Carême que nous ne manquons pas de partager pour rappeler et honorer la mémoire de Clément Marot qui faillit mourir brûlé sur la fausse accusation d’« avoir mangé le lard en carême ». C’est une façon à notre portée de lutter contre l’intolérance et l’obscurantisme. Et c’est à notre avis tout aussi efficace que d’arpenter les rues en braillant « Non au fanatisme ! » à l’image de l’amoureux de Germaine qui, dans Les Bonbons 67 de Jacques Brel, défile en criant « Paix au Vietnam ! »… Gastinel a remarqué que « c’était toujours la même histoire », que, pour les « parisiens » , le reste du pays n’était peuplé que d’Hilotes2, incapables de comprendre les grands enjeux de notre temps et d’en apprécier l’expression. Poulenc, levant son verre, cita Villon : « Il n’est bon bec que de Paris ! » La citation n’était pas parfaitement adaptée, mais nous n’allions tout de même pas le lui faire remarquer.
« Voire, reprit Gastinel ; c’est quand même de cette population-là que nous sont venues ces grandes secousses qui, entre la fin du xviiie siècle et la Commune de Paris auraient pu être évitées si ceux qui les ont provoquées avaient été assez clairvoyants pour en imaginer les conséquences ». « Vous faites peu de cas de l’analyse marxiste de cette période, intervint Béraud ; elle ne rend pas compte à elle seule de ce qui est advenu, mais elle n’est pas à négliger. Je vous rejoindrai cependant en relevant que ce que nous vivons ces jours-ci en France conduit à considérer que, chez nous, les capacités d’anticipation sont toujours aussi fermement paralysées par les prises de position partisanes. »
En resservant nos amis, j’ai tenté une diversion, en avançant que nous ne pouvions regretter que des avis divergents se fassent jour, et même qu’ils expriment les intérêts différents des uns et des autres, lorsque Mimiquet, tendant son assiette, s’est exclamé : « C’est bien gentil, mais lorsque l’opposition des opinions conduit au blocage, que se passe-t-il ? » Béraud a fait remarquer que cette situation n’était pas nouvelle et que l’Histoire montrait que des antagonismes analogues avaient fini par trouver une issue, même si celle-ci avait sans doute mécontenté beaucoup de monde. « C’est facile à dire, fit Gastinel, mais ce n’est pas une réponse ». Béraud lui a rétorqué qu’il n’était pas un prophète, ni un de ces commentateurs de la vie politique qui, à longueur de colonne ou des heures d’antenne durant, tirent des plans sur la comète sans aider à apercevoir l’émergence d’une solution. « Ce qui me paraît tout aussi préoccupant aujourd’hui, fit Poulenc, est l’intolérance à l’égard des opinions contraires. Et c’est elle qui est sans doute à l’origine de tout ça. Les sociétés du passé – et les dictatures actuelles – ont pu considérer que leur survie impliquait d’éliminer tout ce qui n’allait pas dans le sens du Parti, ou de ceux qui exerçaient le pouvoir temporel, qu’il s’agisse de féodaux, d’hommes d’Église ou d’oligarques. Socrate en est mort. On a connu cela, mais notre monde occidental a admis une pluralité d’opinions dans la société. Or, il me semble qu’actuellement, au moment même où, comme disent certains, qui ont peu de mémoire, on est sorti des “années de plomb”, la société manifeste une intransigeance remarquable à l’égard de ce qui ne va pas dans le sens de la pensée dominante. Les humoristes d’aujourd’hui les plus consensuels ne disent-ils pas souvent “Oh ! ça, on ne pourrait plus le dire !” Comment concilier le droit à la différence, qui est celui de penser et de dire ce que bon me semble et l’interdiction sociétale, voire légale de l’énoncer ? » « Sauf si, interrompit Mimiquet, on dit du mal du Pape ! » « On a voué, reprit Poulenc, Dieu aux Gémonies puis on a jeté la morale aux orties. Bon, mais après ? Puisqu’il n’y a plus de références, qu’est ce qui justifie les oukases de la pensée dominante actuelle ? Les intérêts ? les goûts ? En refusant de reconnaître que les libertés individuelles ne pouvaient excéder une certaine amplitude, on s’est privé de toute possibilité de maintenir en vie un corps social. » Béraud a nuancé le propos en disant qu’il était peu probable que le corps social s’embolise mais, ajouta-t-il, en faisant référence à Amélie Nothomb, qu’il allait falloir s’habituer à ce qu’il passe de stupeurs en tremblements3.
Nos amis m’ont chargé de vous demander comment vous pensiez qu’on puisse concilier liberté d’expression et droit à la différence ; ils espèrent, en filant la métaphore – et je m’associe à eux – que seuls nos progrès ( ! ) en âge et la calcification de nos pensées nous brouillent la vue.
Vous voilà chargé d’une mission redoutable, mais soyez assuré de notre amicale absolution si vous ne pouvez en venir à bout. En tout état de cause, nous attendons vos lumières de pied ferme !
Avec toute notre amitié.

P. Deladret

  1. 80 % des votants sont des professionnels de la production ; les distributeurs ne comptent que pour 20 % et les spectateurs pour rien du tout.
  2. Peuplade asservie par les spartiates.
  3. Stupeur et tremblements, roman d’Amélie Nothomb, Paris, Albin Michel, 1999.
2025-03-24T17:51:18+01:00

Lettre du Villard – Février 2025

Lettre du Villard

Le Villard, le 15 février 2025

Cher ami,
Nous nous réjouissons de savoir que vous pourrez venir pour quelques jours de vacances au Villard ; notre petit groupe de résidents est bien conscient de constituer une aimable société mais, comme vous le constatez, en ayant la délicatesse de ne pas en faire état, nous mijotons dans notre jus, ou, pour dire autrement, nous tournons un peu en rond, avec les manies et les obsessions de notre âge. Lorsque vous venez au Villard, votre conversation, vos réactions nous font élargir le champ de nos préoccupations. Comme je m’ouvrais de cela auprès de vous, vous avez eu l’amitié de me dire que notre âge n’était sans doute pas en cause, tant vous rencontrez de personnes dont l’intérêt se limite à un nombre finalement bien limité de préoccupations. J’évoquais la question l’autre jour avec votre voisin Poulenc, qui est un peu plus jeune que nous ; il a convenu que, quel que soit l’âge et quoi que nous en disions, nous ne tenons pas tellement à nous aventurer, comme on dit aujourd’hui, hors de notre « zone de confort ». Je lui citais l’exemple contraire de l’ami Béraud qui s’évertue à lire un quotidien dont les idées sont bien souvent à l’opposé des siennes, sous les sarcasmes amicaux du colonel Gastinel qui l’accuse, ce faisant, d’enrichir un groupe financier qui n’aspire qu’à voir disparaître la catégorie sociale dont il est un des représentants. Béraud lui rétorque régulièrement que c’est pour lui le prix à payer pour mieux connaître les arguments de ses adversaires dont il peut ainsi démontrer les sophismes devant ceux de ses amis qui, justement, ne prennent pas le temps de se demander en quoi il s’agit de sophismes et qui se laisseraient aller, par paresse, à croire ce qu’on leur raconte. La tentation de ne pas se hasarder hors de nos zones de confort affecte toutes les générations et toutes les sensibilités. « Voyez, me disiez-vous, quelle aubaine cette disposition d’esprit est pour les partis politiques ! Disons pour leurs dirigeants, dont le génie est de faire croire aux nigauds qu’ils pensent par eux-mêmes ce que leur ont soufflé ceux qui entendent les manipuler… Quelques mots d’ordre bien trouvés et quelques formules bien senties sont suffisants pour transformer l’arène démocratique en champ de bataille avec tranchées, lignes de barbelés et chausse-trapes. Notre assemblée nationale est devenue, depuis les dernières élections, le lieu privilégié de l’expression d’idées, disons sans nuance, qui fleure bon la conversation de bistrot. Ainsi, flatté d’avoir des élus qui doivent penser comme lui parce qu’ils s’expriment comme lui, l’électeur est maintenu dans sa zone de confort. » Poulenc est revenu sur le sujet en concédant que nous ressentions souvent moins une aspiration à l’aventure qu’un besoin de protection, que nous aimions bien ne pas trop nous lancer dans l’inconnu : « Lorsque vous lisez ou racontez une histoire à de jeunes enfants, vous remarquez qu’ils tiennent à ce que vous ne variez pas le texte, et même à ce que vous n’en changiez pas un mot ; ils ont sans doute besoin de retrouver, à partir de mots, d’images, d’intonations un petit monde bien à eux qui leur permet d’accepter l’inconnu de la nuit. » Je lui ai confié en aparté que, moi aussi, qui n’étais plus spécialement jeune, j’étais bien souvent tenté par le désir, sinon le besoin, de me réfugier dans mon monde « à moi », d’établir une zone tampon entre ce à quoi j’aspire et ce que dois assumer, non pour ignorer la réalité du monde mais pour, comme on dit aujourd’hui, le mettre en perspective. L’éminent historien Georges Lenotre, lui ai-je révélé, avait, paraît-il, pour habitude de lire chaque jour, avant de s’endormir, rien moins qu’une pièce de théâtre ou un petit roman, pour, disait-il, « se laver l’esprit ». « Moi, dit Beraud qui avait suivi notre conversation, lorsque j’ai besoin de retrouver un certain équilibre que je pense menacé, je relis quelques auteurs, comme Giraudoux, Anatole France ou Chateaubriand. Je retrouve toujours dans Siegfried et le Limousin du premier, l’Histoire contemporaine1 du deuxième ou les Mémoires d’Outre tombe de celui qu’il est inutile de présenter, le même enchantement que suscitent tant la clairvoyance distancée de leurs pensées que le charme qui émane de leur expression. Leur art est celui du sertisseur2 qui met en valeur les pierres précieuses par la façon de les agencer. » Gastinel, qui lit plutôt les ouvrages qui paraissent et auxquels les médias donnent publicité s’est aventuré à demander à l’ami Béraud s’il ne pensait pas qu’en se délectant de ces friandises surannées il ne risquait pas de s’enkyster dans sa zone de confort. Poulenc a tiré Béraud d’une explication qui aurait peut-être été laborieuse, en poursuivant son propos sur les histoires qu’on lit aux enfants et qui leur permettent de vivre d’autres vies par procuration : « Mais les adultes ont les mêmes besoins, les mêmes attentes ; voyez le succès de la “presse people” qui fait son miel des aventures des produits du “star-system” ou des péripéties des têtes couronnées. Ne parlons pas des émissions “historiques” qui, d’ Alain Decaux à Stéphane Bern, permettent de “se changer les idées”. Leur propos n’est pas de diffuser “le savoir savant”, comme disent les professionnels de l’Histoire qui, au demeurant n’intéresse pas grand monde, mais de bien raconter des histoires qui ne soient pas inexactes. L’art du récit l’emporte sur l’analyse historique mais nous avons besoin de “zones de confort” pour nous “faire penser à autre chose” et nous permettre de repartir. » Nous aurons certainement l’occasion, lors de votre séjour maintenant prochain, de retrouver nos amis pour tenter de démêler si la zone de confort est un lieu de repli stratégique où l’on refait ses forces ou l’expression d’un désintérêt pour tout ce qui ne nous concerne pas de près. Mimiquet, qui déneigeait devant votre grange et qui est venu se réchauffer quelques instants chez nous, vous demande par mon intermédiaire quel jour il doit mettre votre chaudière en route.
Comme vous le voyez, vous êtes très attendus.
Nous nous réjouissons de pouvoir très bientôt vous exprimer toute notre amitié.

P. Deladret

  1. L’Histoire contemporaine (1897-1901) d’Anatole France (1844-1922) est constituée de quatre ouvrages : L’Orme du mail, Le mannequin d’osier, L’anneau d’améthyste et Monsieur Bergeret à Paris.
  2. Sertisseur : artisan d’art qui intervient dans le prolongement du travail du bijoutier ou de l’orfèvre pour fixer les pierres précieuses que doit comporter l’objet.
2025-03-24T17:51:46+01:00

Lettre du Villard – Janvier 2025

Lettre du Villard

Le Villard, le 15 janvier 2025

Bien cher ami,
Nous vous remercions pour votre si gentille réponse à notre petit mot du 1er janvier, en regrettant que, cette année, votre séjour au Villard n’ait pu s’étendre jusqu’à l’an nouveau, mais enfin, comme nous disaient les bons pères, le devoir d’état1 prime, que Diable ! Vous avez heureusement pu bénéficier pendant quelques jours d’un enneigement qui, sans être mémorable, aura largement justifié votre déplacement. Nous espérons qu’il s’améliorera d’ici les prochaines vacances qui nous vaudront la joie de vous revoir.
Nous étions invités hier à « tirer les rois » chez Poulenc, qui avait bien fait les choses en prenant dans sa réserve une excellente clairette de Die pour accompagner le gâteau et la galette. Le colonel Gastinel s’étant, par jeu, demandé si on avait continué de « tirer les rois » sous la Révolution, l’ami Béraud lui a doctement répondu qu’il avait suffi d’appeler galette de l’Égalité le gâteau des rois dont le nom heurtait la sensibilité jacobine et de remplacer la fève par un bonnet phrygien. « On n’en resta pas là dans le ridicule, ajouta-t-il, puisqu’il me semble me souvenir que dans une gazette parisienne parue pendant la Révolution2, on n’hésita pas à avancer que “le Jour des rois” était celui où trois rois se mettaient à genoux devant un enfant qui allait devenir “le chef des sans-culottes de Jérusalem” dont les missionnaires allaient prêcher partout la doctrine des petits. » Poulenc a apprécié le raccourci en soulignant qu’avec une analyse comme celle-là, on ne pourrait pas dire que la transmission du message évangélique n’empruntait pas parfois par des voies inattendues. Ce faisant, il avait, pour ajouter à la bonne humeur de notre société, mis en route l’enregistrement qu’il avait fait du Concert du Nouvel An de Vienne. En voyant les images, Mimiquet n’a pu s’empêcher de remarquer qu’il n’avait rien contre cette musique mais que le spectacle donné par cette assistance qui payait cher3, pour pouvoir ensuite en faire état, le privilège de se pâmer en faisant mine d’écouter les « tubes » ressassés de la famille Strauss dans une salle rococo comme un salon de thé d’antan, le mettait mal à l’aise : « Je trouve qu’il y a là une sorte d’orgueil de caste. Et puis, voyez, l’orchestre marche tout seul, comme au cirque, et les gestes du maestro battant la mesure me font un peu penser à ceux de ma pauvre mère lorsqu’elle pliait les draps. » « Ne crois-tu pas que tu exagères un peu ? », fit Gastinel. « Tu pourrais plus utilement t’indigner qu’un maestro italien dirige la Marche de Radetzky, qui célèbre la vieille baderne autrichienne – il avait 81 ans – qui noya dans le sang la révolte des Milanais contre les Autrichiens en 1848. » « Il est vrai, dit Béraud, que des nations autres que l’Italie auraient depuis longtemps demandé, que dis-je, exigé que ce morceau soit retiré du répertoire. Les Italiens, eux, ont une mémoire longue ; ils savent faire la part des choses et mettre les événements en perspective. Ils comprennent donc l’Histoire, à la différence de certains qui sont amnésiques quant à leur propre passé. » Je me suis alors souvenu de ce que vous m’avez dit lorsque vous m’avez rendu Le Monde d’hier4 de Stefan Zweig que je vous avais prêté. Vous aviez été frappé par sa nostalgie et par cette peinture de l’Autriche de la fin du xixe siècle, « insouciante, traditionnelle, conventionnelle… à l’apogée de sa richesse ». Je me demandais si cette évocation d’une Autriche qui avait perdu sa superbe et à laquelle ce concert nous renvoyait ne trouvait pas un écho dans l’évolution actuelle de notre civilisation européenne. Dans ce concert où tout faisait référence à la puissance et à l’insouciance d’une Autriche révolue, il m’a semblé percevoir la petite musique qui me paraît accompagner l’évaporation de notre civilisation, de notre Europe, sinon de notre nation. Alors que j’esquissais cette hypothèse devant nos amis, Gastinel nous a asséné qu’il ne fallait pas s’illusionner et que nous n’étions pas loin des dernières mesures de la marche de Radeztky. « Ce qui ne nous empêche pas, fit-il, de nous pâmer devant nous-même et d’élever au rang des beaux-arts le maniement de la doloire dont on s’est servi pour aplanir les troncs à assembler pour la charpente de Notre Dame de Paris. Et cela au moment même où l’étasunien Elon Musk est capable d’envoyer une fusée dans l’espace puis de la récupérer, ce qui est hors de nos capacités. Entendons-nous, il ne s’agit pas de dénigrer le savoir-faire des doleurs5 mais de souligner que nous serions heureux de pouvoir célébrer aussi l’excellence des savoir-faire de notre temps. Il serait préférable que nous sachions, en même temps, pour reprendre une expression qui a eu son petit succès, manier la doloire et récupérer nos fusées. » « Mais, mon pauvre ami, lui dit Poulenc, ne voyez-vous pas qu’avec l’équipe qui va diriger les USA nous sommes pour ainsi dire, en 1492, quand les Européens ont pris pied dans un Nouveau Monde. Pourquoi ? Eh bien parce que c’est à partir de là que les Européens qui avaient créé des moyens techniques incomparables ont pu s’emparer des terres jusque-là inconnues pour les exploiter et les coloniser. De même, la technologie et la richesse dont disposent les Américains vont leur permettre de se sentir chez eux chez nous. ». Bureau lui a fait remarquer qu’entre l’impérialisme triomphant des uns et l’obscurantisme conquérant des autres, qui ne représentent pas un moindre danger, nous devions pouvoir, en prenant soin de nos racines, nous maintenir au moins aussi bien qu’a su faire l’Autriche.
Comme vous pouvez le constater, le passage à nouvelle année n’a pas assagi nos amis !
J’espère que nous aurons la joie de vous voir à l’occasion des vacances de février. N’hésitez pas à nous prévenir pour que nous préparions votre maison à vous recevoir.
Nous pensons bien à vous.

P. Deladret

  1. Obligations particulières de chacun par suite de son état, de sa condition et de sa situation
  2. Dans la Chronique de Paris de 1793.
  3. Jusqu’à 1 200 € la place.
  4. Le Monde d’hier. Souvenirs d’un Européen, 1943.
  5. Ouvrier spécialiste du maniement de la doloire.
2025-01-19T18:58:07+01:00

Conte pour Noël – décembre 2024

Le sacristain et l’organiste

C’était quelques années avant l’arrivée de votre prédécesseur qui a tenu pendant vingt ans les orgues de notre église. C’est vous dire ! En ce temps-là, comme on disait avant Vatican II en commençant la lecture de l’Évangile, la paroisse avait encore les moyens de verser un petit quelque chose au vieux Audibert, le bedeau qui entretenait de son mieux l’église et la sacristie. Le curé Vallory, de qui je tiens l’histoire, m’a raconté qu’un jour de l’Avent, alors qu’il était dans son confessionnal pour y accueillir les fidèles, il entendit la curieuse conversation que je m’en vais vous raconter. Le saint homme y passait beaucoup de temps car, à l’époque, il y avait sans doute dans notre paroisse moins de saints qu’aujourd’hui et presque tout le monde allait de temps en temps à confesse. Ces braves gens n’hésitaient pas à se reconnaître pêcheurs, en action parfois, en paroles souvent, presque toujours par omission. Et en pensée, n’en parlons même pas ! Il est vrai qu’avec ce qu’on leur faisait apprendre au catéchisme, ce qu’on leur disait à la maison et ce que leur racontait le maître à l’école pendant les leçons de morale, ils savaient que, pour ce qui était de la sainteté, ils étaient loin du compte.
Toujours est-il qu’il qu’intrigué par une conversation qui venait de la tribune, le curé écarta le rideau pour ne rien en perdre. Le sacristain avait entrepris l’organiste et s’étonnait qu’il se sente obligé de répéter tous ces airs qui étaient souvent les mêmes, à quoi l’homme de l’art répondait qu’une technique, ça s’entretient et que ce n’était pas vraiment charitable de sembler ignorer les efforts qu’il faisait pour jouer de beaux morceaux pour l’Offertoire ou pour la procession de sortie. Et puis, ajouta-t-il, la fête de Noël approchait et il fallait faire de son mieux pour accueillir le Sauveur !
Et, joignant le geste à la parole, il entreprit de jouer les premières notes d’un des cantiques qu’il allait soumettre au curé. « Voyez-vous, continua-t-il, le fonds de chants de Noël est, pour ainsi dire, inépuisable et le choix toujours difficile ; je laisserai de côté les chants un peu pompeux d’autre fois, du style : “Cieux, répandez votre rosée, (…) donnez à la Terre épuisée, le Rédempteur de l’univers !” qu’on ressortait pendant l’Avent ou “Le Fils du Roi de gloire… est descendu des cieux… Il tire l’univers des fers”, qu’on jouait pour la Nativité mais qui sent maintenant un peu le renfermé. Notre curé préfère, et je me range volontiers à son goût, les cantiques d’inspiration sinon plus évangélique du moins plus pastorale, par exemple “Les anges dans nos campagnes” (et l’organiste fredonna “la- la-la- la- do- la- si- la-la” en parcourant le clavier de sa main). Un autre me plaît autant, sinon plus, c’est “Il est né, le divin Enfant !” Il y a tout ! Les prophètes, l’étable, les rois… ». Audibert qui, si l’on peut dire, connaissait un peu la musique, lui fit remarquer que, pour admirable qu’il soit, le cantique ne disait pas un mot des anges ni des bergers et qu’il valait mieux ne pas les oublier si on ne voulait vexer personne, pour autant, ajouta-t-il pince-sans-rire, que des bergers habitués à l’humilité de leur condition et que les anges, créatures parfaites, puissent se vexer… L’organiste se tira d’affaire en pianotant « fa- fa- do- fa- sol- mi- do- la- sol  » et en demandant à Audibert « Vous connaissez ? ». – « Bien sûr, c’est Adeste fideles ! » – « Adeste fideles… Venite adoremus ! » – « Accourez, fidèles, joyeux, triomphants / Venez à Bethléem / Voyez le roi des Anges qui vient de naître/ Venez adorons ! » poursuivit l’organiste. « C’est, pour moi, le plus beau chant de Noël ; on sent dans cet hymne le souffle, la majesté de la musique du siècle de Haendel ! Et puis, n’oubliez pas que c’est en l’entendant que Paul Claudel s’est converti ! » Audibert, qui n’avait aucune envie d’en savoir plus sur la conversion de ce Claudel qu’il ne connaissait pas, avait pris sur la console de l’orgue la partition du « Venez divin Messie » et chantonna « Venez divin Messie / Sauver nos jours infortunés / Venez, source de vie / Venez Seigneur, venez ». « Eh bien, moi, c’est ce cantique qui me touche le plus. On y sent bien que les pauvres hommes que nous sommes n’en peuvent plus. C’est plus qu’un appel, c’est une véritable supplication. Et si le Seigneur ne vient pas – je lis ce qui est écrit – briser le joug du genre humain et enlever nos chaînes, qui le fera ? » – « Mais vous faites comme si vous aviez oublié que le Bon Dieu nous a envoyé son Fils pour nous remettre sur le bon chemin. Si vous êtes toujours dans l’attente, vous en restez à l’Ancien Testament, mon pauvre ami. Regardez ces malheureux Juifs ! Enfin, je pense que c’est un peu réducteur comme explication et que Monsieur le curé saurait mieux nous l’expliquer, mais bon… à chacun son métier » – « Il n’empêche, lui dit Audibert, que j’ai souvent l’impression que le passage de Jésus dans notre monde aurait pu avoir plus d’effet. Je ne dis pas qu’il n’ait pas fait ce qu’il fallait, car son sacrifice a été surhumain, mais je me demande si l’homme d’aujourd’hui est vraiment différent de celui de l’Ancien Testament. Et, vous ne me croirez peut-être pas, mais c’est précisément à cause de ça que j’aime autant ce cantique, parce que je pense qu’on n’aura jamais fini de demander au Bon Dieu de venir et de revenir pour nous aider à trouver la voie de ce que Monsieur le curé appelle le salut. Et, ma foi, je ne serais pas étonné que Jésus nous aime aussi de nous voir encore espérer malgré tout ce que nous avons subi et tout ce que nous avons fait depuis deux mille ans. »
Le curé Vallory m’a raconté qu’il ne s’était pas cru autorisé à intervenir dans une conversation qu’il avait entendue sans y être invité, mais il n’en était pas mécontent. D’autant que, pour la clore, l’organiste avait entrepris de jouer sur son clavier ré- sol- fa- sol- la- si, les premières notes de La Cambo me fai mau (« La jambe me fait mal ») dont la mélodie enjouée et les paroles bonhommes exprimaient l’espoir de la guérison à la seule vue du Divin Nouveau-né.

J. Ducarre-Hénage
Avec l’aide amicale de Patrick Geel, organiste.

2024-12-16T16:11:16+01:00

Lettre du Villard – novembre 2024

Lettre du Villard

Le Villard, le 15 novembre 2024

Mon cher ami,
Je vous adresse ci-joint le certificat de ramonage que m’a remis le fumiste à qui j’avais demandé de votre part de nettoyer votre cheminée ; il vaut mieux ne pas le conserver au Villard car si, par malheur, votre maison prenait feu, la preuve de votre prudente gestion disparaîtrait. En tout état de cause, s’il vous arrive de l’égarer, il vous suffira de vous souvenir que ce fut le jour où Donald Trump fut réélu, disons choisi par une majorité de grands électeurs. Présentée comme inattendue parce qu’improbable, cette élection ne nous a pas outre mesure surpris ; une amie de ma femme, qui partage son existence entre la France et la Floride, et qui ne paraît pas évoluer dans des sphères trumpistes, nous avait en effet écrit dès la fin de l’été que Trump allait être élu car il représentait ce à quoi aspiraient les Étasuniens. La question n’est pas ici de savoir s’ils ont tort ou raison, s’ils voient plus loin que nous ou s’ils sont d’une autre époque, mais de savoir pourquoi, sur le Vieux Continent, et sans doute plus particulièrement en France, une majorité de gens ont pu penser que Trump serait éliminé. Il est tout de même curieux que les grands médias des deux côtés de l’Atlantique n’aient pas été plus clairvoyants qu’une Française, cultivée, certes, mais extérieure aux milieux dits bien informés. Je racontais cela à Gastinel, alors que nous revenions de la chapelle du hameau où venait d’être célébrée la messe pour les défunts. Le curé de la vallée accède encore à notre demande. Jusqu’à quand pourra-t-il « monter » au Villard ? Et jusqu’à quand la vallée aura-t-elle encore un curé ? Nous prions, certes, pour nos parents et amis défunts, pour qu’ils puissent gagner au plus vite le Paradis, s’ils n’y sont déjà. Mais nous avons souvent l’impression, en ces moments-là, qu’aucun de ceux dont les noms nous reviennent à l’esprit n’en est très loin. Sans doute avons-nous oublié les autres. Finalement, quand nous pensons à eux, est ce que nous ne nous replions pas sur nos souvenirs, sur les moments que nous avons vécus ensemble, autrement dit à notre vie, à ce qu’elle a pu avoir de bon et de moins bon. Ce qui n’est déjà pas si mal !
Mais revenons à l’élection de Trump ! Gastinel n’a pas été outre mesure étonné de cette cécité des médias. « Ma foi ! dit-il, ou bien, ils ne savent pas s’informer, ce dont je doute, ou encore, leur grille de lecture des événements les empêche de tirer les conclusions qui découlent de leurs observations, ou encore ils savent très bien ce qu’il en est mais ils orientent leurs commentaires pour faire passer leurs idées dans l’opinion publique ». « Je comprendrais cela de la part des médias d’outre atlantique, intervint Béraud avec qui nous cheminions. Ceux dont les dirigeants n’aiment pas Trump peuvent essayer d’influencer ceux qui les écoutent ou les lisent, mais je saisis moins l’attitude des médias français dont le paysan du Middle West doit se soucier des analyses comme d’une guigne ». « Sans doute, reprit le colonel très en verve, mais qui nous dit qu’ils n’ont pas la conviction qu’il faut éduquer l’opinion publique européenne pour éviter que des clones de Trump ne prennent racine de ce côté-ci de l’Atlantique ? » « Il est vraisemblable, poursuivit Beraud, qu’ils n’entendent pas catéchiser ceux dont les idées sont bien arrêtées, qu’il s’agisse des lecteurs de Mediapart1 ou de Valeurs actuelles 2. Le terrain leur est plus favorable dans les médias d’information générale qui n’affichent pas de conviction particulière mais qui permettent de toucher sans y paraître une population moins avisée ou plus perméable ». « Si je comprends bien ce que vous dites, glissa Mimiquet qui nous avait rejoints après avoir fermé la chapelle, le journal télévisé, le Dauphiné libéré ou La Provence auraient plus d’influence sur l’opinion publique que L’Humanité ou que Le Figaro. Est-ce que, par hasard, vous ne deviendriez pas complotistes ? »3.
À cet instant, glissa au-dessus de nos têtes un planeur qui, franchissant les Crêtes d’Abriès, piquait dans la vallée. « Ça doit être merveilleux de piloter un planeur, continua sans transition Mimiquet. On doit glisser sans bruit, sans effort, porté par les airs… » « On voit bien, coupa le colonel, que tu n’es pas monté dans un planeur. Quel boucan, à bord ! Tu n’imagines pas le sifflement permanent de l’air sur les ailes ; et le bip-bip des capteurs en bout d’ailes qui s’affolent dès qu’on s’approche d’une paroi ou d’un autre appareil… Et je ne parle même pas de l’attention qu’il faut en permanence porter aux sautes d’humeur de l’atmosphère, aux courants qui déportent, aux ascendances inattendues, aux vents rabattants… N’oublie pas qu’un planeur, si léger soit-il, tombe en permanence et qu’il ne tient en l’air que par le savoir-faire de son pilote qui tire parti du milieu dans lequel il évolue pour se maintenir et avancer ». « Ce que vous dites, dit Beraud, me fait tout à fait penser à l’action du Premier Ministre actuel et de son gouvernement qui, pour parvenir à faire voter le budget par le Parlement, continuer de maintenir l’État gouvernable, suivre la direction que lui impose la situation dont il a héritée et éviter le crash, pilotent dans ce climat hostile par petites touches. Des turbulences… Il y en a ! Alors, en pesant un peu sur le manche à balai, on passe sous les fourches caudines des uns ; d’un coup de palonnier, hop ! on freine une dérive à gauche, ou à droite. Et tout ça dans le tohu-bohu de l’assemblée à côté duquel les sifflements du planeur ne sont qu’un murmure ! » La conversation, tombée un instant sur ce constat partagé, reprit lorsqu’en passant devant notre petit cimetière, Beraud s’est demandé si, finalement, nous n’étions pas tous plus ou moins des sortes de planeurs, obligés en permanence à nous maintenir en l’air, en nous appuyant sur ce qui nous environne, pour éviter de nous laisser tomber du fait de notre propre poids. « Et si, ma foi, dit-il, nous prenons un peu d’altitude, ce n’est tout de même pas mal ! »
J’espère que lorsque votre prochaine lettre nous parviendra, le gouvernement tiendra encore l’air !

Soyez assurés de nos amicales pensées.

PJ : certificat de ramonage

P. Deladret

  1. Mediapart : quotidien d’actualité numérique dont la ligne éditoriale est orientée assez nettement à gauche.
  2. Valeurs actuelles : hebdomadaire d’opinion qualifié par Médiapart d’ultra-conservateur.
  3. Complotiste : partisan de la théorie du complot expliquant un événement comme le résultat d’une action planifiée et dissimulée.
2024-11-18T21:26:39+01:00

Lettre du Villard – octobre 2024

Lettre du Villard

Le Villard, le 15 octobre 2024

Bien cher ami,
Votre dernière lettre nous apprend que nous aurons le bonheur de vous revoir prochainement au Villard pour les vacances de Toussaint. Ma femme me faisait remarquer que le ministère de l’Éducation nationale qui a passé au rabot laïc la dénomination des vacances de Pâques continue heureusement d’appeler vacances de la Toussaint celles qui approchent. Cette laïcisation n’est pas sans évoquer l’habitude prise par certains historiens de numéroter les années non plus « av. (ou apr.) J.-C. », mais « EC (Ere commune) ou AEC », pour éviter de faire référence à une civilisation ou à une religion particulière… Vous voyez d’où vient le boulet… Mais revenons aux vacances !
Nous savons combien vous êtes sensible à la variété des couleurs que prennent en cette saison les arbres de notre belle vallée. À ce jour, les mélèzes n’ont pas encore leur belle teinte d’automne mais les bouleaux commencent à dorer et les hêtres à flamboyer. Sans doute les uns et les autres attendent-ils votre arrivée pour se montrer tels que nous les aimons. Nous avons rencontré hier, alors qu’avec Béraud nous revenions des champignons, le brave Mimiquet qui, assis sur le banc de la chapelle, contemplait la vallée. « Franchement, nous dit-il, aucun autre paysage ne pourrait me plaire plus que celui-là. » Je rapportai ce mot à nos amis avec qui le soir-même nous partagions la dernière soupe au pistou de la saison en leur disant combien m’avait touché cet émerveillement renouvelé pour ce qui finalement n’était que son cadre de vie. Gastinel a, de façon abrupte, considéré que c’était parce que Mimiquet ne connaissait pas autre chose. Beraud lui a rappelé que du Bellay qui, pour un homme de son temps, avait beaucoup voyagé, préférait son « petit Liré au Mont Palatin »1. « On voyage beaucoup aujourd’hui, poursuivit-il. Il faut reconnaître qu’il est agréable d’accéder à des paysages, des monuments, des œuvres d’art dont on a entendu parler ou dont on ne connaît que les images. Et puis, on se dépayse, on change de cadre de vie, de rythme, de nourriture, que sais-je ? Je suis assez enclin à penser que la frénésie de voyages dont témoignent certains aujourd’hui est moins l’expression de leur curiosité que leur besoin de trouver des dérivatifs à leur existence. Et je le dis parce que j’ai visité pas mal de pays ! » L’ami Poulenc, qui arrivait justement d’un voyage organisé en Chine, ne s’est pas aventuré à discuter de la finalité de son séjour dans le Céleste Empire mais il nous a dit que ce qui l’avait le plus gêné avait été de ne pas connaître la civilisation du pays et donc de ne pas avoir les clés pour comprendre son art. « C’est notre civilisation qui nous donne l’intelligence de ses œuvres, continua-t-il. Lorsque je regarde, par exemple, le tableau du Mariage de la Vierge de Raphaël, je ne comprendrais pas pourquoi est fleuri le rameau que tient Joseph si je ne connaissais pas La légende dorée2. De façon symétrique, je ne sais ce qu’il convient d’admirer dans telle ou telle représentation de Bouddha. Ne parlons pas de la statuaire hindoue dont le sens des postures nous est parfaitement hermétique. J’ignore si ce qui m’est présenté est remarquable et signifiant. » « Est-ce vraiment important ? remarqua Béraud. Après tout, il n’est pas désagréable de se sentir un peu perdu lorsqu’on veut se dépayser. » Gastinel ayant saisi la balle au bond pour souligner le caractère essentiellement récréatif du tourisme actuel, j’ai tiré de ma bibliothèque, pour leur en donner lecture, un article du recueil de textes Voyages qu’écrivit Stephan Zweig3 en 1926, il y a pratiquement un siècle ! Il l’avait intitulé « Voyageurs ou voyagés ». Il s’offusquait déjà du début des voyages « de masse », des voyages contractuels, comme il dit, où tout est organisé. « Or, écrivait-il, à être voyagé de la sorte, on se contente de passer devant de nombreuses nouveautés sans entrer en elles… Il y a… toujours une contradiction entre le confort, l’objectif atteint sans peine et la véritable expérience vécue. » Et il concluait « Préservons ce carré d’aventure… C’est… l’unique moyen de découvrir non seulement le monde extérieur mais aussi notre univers intérieur. » « Que voulez-vous, enchaîna Beraud, il y a trop de monde, et partout, dans les palais, dans les musées, dans les calanques… Le surtourisme nous submerge. L’élévation du niveau de vie de millions d’hommes dans des pays où il n’y avait que des miséreux – on ne va pas le regretter – et la facilité des voyages en avion – çà, on peut le regretter, ne serait-ce qu’en considération de leur empreinte carbone – font que tout est à portée de tous. Vous allez voir que le dernier luxe va être de rester chez soi ! » Je me suis cru autorisé à rappeler que Pascal4 avait déjà noté que « tout le malheur des hommes vient de ne savoir pas demeurer en repos, dans une chambre », mais Gastinel a relevé que le confinement lié à la pandémie de Covid 19 que nous avions connu il y a quatre ans n’avait pas rendu les hommes plus heureux, « sans doute, a-t-il ajouté, parce que ce qui relève de la contrainte ne peut avoir les effets de ce qui relèverait du choix ». Nous avions eu l’occasion d’en parler à ce moment-là et nous nous étions retrouvés sur cette constatation que l’homme qui est un animal social ne peut se réaliser dans l’isolement, sinon quelques êtres d’exception, auxquels, avions-nous conclu en souriant, nous n’appartenions pas.
N’étant pas des êtres d’exception de ce type, nous nous réjouissons par avance à l’idée du plaisir de vous revoir. Dites-nous au plus tôt quel jour vous pensez arriver pour que nous mettions en conséquence en route le chauffage de votre maison. Et sachez qu’une assiette de soupe vous attendra !
Croyez en nos pensées les plus amicales.

P. Deladret

  1. Liré : village d’Anjou cité par Joachim du Bellay (1522 ? -1560) dans son poème « Heureux qui comme Ulysse ».
  2. Le mont Palatin est une des collines de Rome couronnées de palais d’empereurs.La légende dorée, ouvrage écrit au xiiie siècle par Jacques de Voragine, archevêque de Gènes, qui raconte la vie probable ou supposée des saints connus en son temps.
  3. La légende du rameau est rapportée le 8 septembre à la date de la Nativité de la Vierge.
  4. Stephan Zweig, 1881-1942, écrivain autrichien.
  5. Blaise Pascal, 1623-1662, philosophe et mathématicien français.
2024-10-15T16:27:03+02:00