Lettres du Villard

Lettre du Villard – Septembre 2026

Le 15 septembre 2026

Bien cher ami,
Nous sommes heureux d’apprendre que vous avez retrouvé la vie à laquelle vous aspiriez et que votre réinsertion dans votre milieu de travail a été plus aisée que ce que vous redoutiez. Alors qu’avec les amis du Villard nous parlions de votre lettre en parcourant les journaux à l’heure du café, Beraud a remarqué : « Ce qui prouve bien que le pire n’est jamais certain. » Mimiquet, qui était venu nous apporter quelques sanguins1 cueillis dans un sous-bois de lui seul connu, s’est demandé d’où venait cette formule. Gastinel nous a un peu étonnés en déclarant tout à trac qu’elle était le sous-titre du Soulier de satin, de Claudel2. Beraud nous a encore plus stupéfaits en nuançant et précisant que le sous-titre exact de cette pièce était Le pire n’est pas toujours sûr, ce qui n’a pas tout à fait le même sens, mais, a-t-il ajouté, la formule est bien plus ancienne puisque Calderon3 a appelé une de ses comédies : Le pire n’est pas toujours certain. Mimiquet, qui n’appréciait pas outre mesure cette joute byzantine4 les a interrompus en leur demandant si l’état de notre situation politique permettait de penser que le pire pouvait aujourd’hui ne pas être certain.
« Le fait est, remarqua Béraud, que, quels que soient les commentateurs, tout le monde se demande à quoi jouent ceux qui prétendent représenter un jour le pays ; disons qu’on feint de se le demander, car on comprend bien ce qui les motive, mais il est tout de même curieux que leurs entourages ne les modèrent pas. » « Ne pourrait-on pas, intervint Poulenc qui venait de sortir la tête de son journal, avancer, en grossissant les traits, que les partis dits de gouvernement préconisent de faire ce qu’ils n’ont pas voulu ou pu faire et que ceux qui n’ont jamais été aux affaires ne tirent de leurs chapeaux que des mesures non éprouvées ? » Gastinel lui a fait remarquer que certaines de ces mesures avaient été éprouvées : « Regardez, en décembre 1917, la Russie a répudié les dettes de l’Empire russe ; on n’épiloguera pas, n’est-ce pas ? Mais on ne peut dire qu’il n’y ait pas eu de précédent. Le tout est de savoir ce qui est susceptible de se passer après. Et là… Pochette surprise ! » « On peut bien se douter, continua Poulenc, que les causes qui ont conduit le pays devant l’Everest de dette qui le paralyse produiront les mêmes effets si notre modèle économique, social, culturel, éducatif , et j’en passe, reste inchangé. C’est pour cela qu’on aimerait bien savoir ce sur quoi il va falloir économiser, sauf à faire le choix d’une pression fiscale illimitée. Ce serait assez courageux de le dire. On ne manque pas d’idées, plus ou moins sérieuses, pour réduire la dette ou tirer un trait dessus, mais si nous n’infléchissons pas les priorités actuelles de notre société, si nous continuons de dépenser plus que la richesse que nous créons, la dette reprendra son cours et nous ramènera au point de départ. »
Gastinel avait dressé l’oreille à l’évocation du modèle éducatif français. « Voilà un domaine où on devrait pouvoir faire mieux avec moins ! » s’est-il exclamé ; « le classement PISA5 montre que notre système ne marche pas. L’effondrement ainsi mis en évidence pointe l’illettrisme croissant, particulièrement en France, des nouvelles générations. Et on ne peut se contenter de le commenter. Les bons esprits ne manquent pas d’en énumérer les causes, mais chacun les ordonne en fonction de ses intérêts ou de ses convictions ; on incrimine les enseignants, les parents, l’addiction aux écrans, etc. Soit, mais il suffit de s’intéresser au travail qui est demandé à un jeune enfant pour voir qu’on ne lui demande pas beaucoup d’effort, qu’on n’est pas très exigeant quant au résultat et qu’on l’invite à disperser son attention dans des disciplines qui ne sont pas fondamentales ». « On a l’impression, poursuivit Beraud, qu’on a progressivement mis en place, dans le but annoncé de n’exclure personne, un système tel que chacun ait un égal accès à toutes les étapes d’un cursus scolaire. Le corollaire, non prévu, ou non avoué, a été d’adapter le niveau d’exigence scolaire à un objectif politique. » Poulenc est moins pessimiste ; il pense qu’on voit à peu près quels correctifs pourraient être apportés, au vu de l’expérience des pays tels que le Canada ou la Suisse qui ne connaissent pas notre débandade. « Méfiez-vous, dit Béraud : toutes les “bonnes pratiques” comme on dit aujourd’hui, ne sont peut-être pas à transposer chez nous. Regarder à la fenêtre est bien, mais parfois dangereux… » Mimiquet glissa : « E pericoloso sporgersi ! comme on lisait autrefois sur les vitres des trains. » « Pourquoi pas, reprit Béraud, mais pensez-vous que notre société ait envie de se remettre sur pied ? Karl Marx a dit de la religion qu’elle était l’opium du peuple, mais ne pourrait-on pas en dire autant de la dette publique qui nous a anesthésiés ? Nous sommes tous des opiomanes, à commencer par nous, les retraités qui, pour reprendre l’image du Maître évoqué dans l’Évangile selon saint Matthieu6, moissonnons là où nous n’avons pas toujours assez semé. Et qui suscitons l’envie de catégories de plus jeunes dont la rémunération n’est pas toujours à la hauteur des espérances que leur avaient données des diplômes parfois dévalués. » « Puisque vous êtes au mieux avec Marx, poursuivit Gastinel, ne pensez-vous pas qu’aujourd’hui il pourrait pronostiquer que la lutte des générations prendra le pas sur la lutte des classes ? »
Nous aimerions bien connaître votre avis sur le sujet, vous qui êtes au contact des jeunes générations. À lire la presse, l’interrogation de Gastinel ne paraît pas sans objet, mais la distance modifie parfois les perspectives. Nous pourrons poursuivre la conversation lorsque vous viendrez au Villard pour la Toussaint. Espérons que le temps reste clément ! Les pluies du mois d’août ont fait retrouver aux prairies leur belle couleur printanière, alors même que les bouleaux blondissent. Nous vivons le printemps de l’automne !
Soyez assuré de nos pensées les plus cordiales.

P. Deladret

  1. Nom usuel du champignon lactaire sanguin.
  2. Pièce de théâtre de Paul Claudel, 1943.
  3. Calderon : dramaturge espagnol du XVIIe siècle.
  4. On qualifie parfois de « byzantine » une argumentation qui se perd en subtilités à l’image des controverses théologiques qui eurent lieu dans l’Empire byzantin.
  5. PISA : Programme International pour le Suivi des Acquis (des élèves).
  6. Matthieu 25-26..
2026-09-22T15:31:50+02:00

Lettre du Villard – Août 2026

Le 15 août 2026

Cher ami,
Nous ne vous remercierons jamais assez d’avoir pris le temps, sitôt de retour de Shanghai, de venir nous marquer votre amitié en nous rendant visite au Villard. Nous ne doutons pas que vous ayez eu plaisir à retrouver ce hameau auquel vous rattachent tant de souvenirs, mais vous avez pu voir aussi à quel point nous étions touchés que vous soyez à ce point heureux de nous revoir. Ce n’est pas tous les jours qu’on a l’impression de compter pour d’autres ! Nous vivons si souvent à côté les uns des autres, dans des relations d’indifférence ou d’intérêt ! On regarde, certes, parfois dans la même direction, mais on oublie souvent de se regarder l’un l’autre1. Je ne suis pas certain que Saint Ex’ ait perçu toute la complexité des relations humaines. Vous avez donc retrouvé l’univers social et professionnel qui est le vôtre, avec des responsabilités encore plus importantes que par le passé. C’est un point, m’avez-vous dit, qui vous inquiète un peu. Après avoir pendant plus d’un an travaillé en Chine dans un monde industriel et sans états d’âme, vous craignez, en effet, d’être maintenant en face de collaborateurs qui intéressent moins la réussite professionnelle que le fait de disposer d’un niveau de revenu leur permettant de vivre sans se créer trop d’obligations. Vous aviez déjà évoqué la question avec les amis du Villard avant de partir pour Shanghai ; l’ami Béraud avait relevé qu’il n’était pas déraisonnable de se satisfaire d’une certaine qualité de vie, plutôt que de s’épuiser à chercher à atteindre un niveau de vie supérieur au prix d’efforts dont on n’est pas certain du résultat ; Mimiquet avait renchéri, en affirmant qu’en agitant le hochet de l’espoir d’une ascension sociale, ceux qui sont en haut de l’échelle accentuent l’exploitation de ceux qui sont en bas. Les braves gens, avait-il continué, ont besoin de croire en un avenir meilleur auquel ils espèrent accéder en appuyant toujours plus fort sur les pédales du vélo. Il avait, ce disant, provoqué Gastinel qui pense et dit tout haut, que l’homme doit avoir le culte de l’effort qui lui permet de vaincre ce qu’il appelle la pesanteur de sa condition, d’affûter sa curiosité, de prendre du recul et d’innover. Cela a bien fait rire Béraud qui doute que le culte de l’effort rende clairvoyant un sot intrinsèque ; il est cependant bien conscient qu’il n’y a rien de plus efficace pour stagner que de garder les deux pieds dans le même sabot. Nous nous étions interrogés sur ce qui pouvait provoquer cet « aquoibonisme »2. Gastinel s’est demandé s’il ne s’agit pas d’une des armes idéologiques des lénino-trotskystes qui entendraient ainsi alanguir l’Occident. « Depuis plus d’un siècle, fit-il, ces braves gens n’ont d’autre but que de, sans paraître y toucher, nous affaiblir en créant au plan international des contraintes dont ils se jouent et en tirant tout le parti possible de notre infinie aptitude à avoir mauvaise conscience. On doit à leurs idéologues tout un courant de pensée dont on a pris conscience en 1968 et qui entend maintenant exercer son magistère sur notre société. » Beraud doute un peu que les épigones3 de Lénine aient une stratégie aussi élaborée mais convient que leur détermination à nous affaiblir paraît rester intacte. Il a pris l’exemple de la guerre en Ukraine qui s’accompagne de menaces voilées à l’égard des pays avoisinants, des tentatives de déstabilisation de la région et des risques d’intervention dans les processus démocratiques occidentaux. Vous vous demandez si on n’exagère pas ce risque, précisément parce que la culture démocratique de l’Occident, à laquelle les Chinois, les Russes et, globalement, le reste du monde n’a pas su accéder, vous paraît pouvoir l’en prémunir. Vous nous disiez il y a peu que ce conflit d’Ukraine, qui n’en finit plus, pour des raisons qu’on ne cerne pas bien, intéresse nettement moins les Chinois que celui qui clapote dans les eaux du détroit d’Ormuz. Et ce, ajoutez-vous, alors que la cause d’origine, qui était la terreur qu’inspirent les progrès du nucléaire militaire iranien, n’a toujours pas été traitée ! Le développement qu’a connu la Chine, notiez-vous, lui a créé une dépendance qu’elle cherche à satisfaire en important du pétrole, mais aussi en achetant ou en louant des terres à l’extérieur de son territoire pour y cultiver les produits agricoles dont elle a besoin. Et, disiez-vous, ce sont là deux exemples que tout le monde connaît, mais il est vraisemblable qu’elle cherche à s’approprier des ressources en d‘autres domaines, tel que celui des terres rares. Beraud lui a fait remarquer qu’autrefois cette politique était celle des occidentaux qui ne s’interdisaient pas, sous couvert de civiliser les « races inférieures », selon l’expression de Jules Ferry4, de s’approprier une partie des richesses naturelles du reste du monde. « Cette prétention était inconséquente, fit Gastinel, car on pouvait bien s’imaginer que lorsqu’on aurait ouvert les yeux des “races inférieures”, elles n’auraient de cesse de se débarrasser de nous. » Beraud lui a fait remarquer que la quête du Graal représentait certainement moins de difficulté que la recherche d’une cohérence dans nos politiques publiques ; il a appuyé son propos en mentionnant les impasses dans lesquelles nous propulsent des réglementations qui ont des effets antagonistes ; on a certainement de bonnes raisons d’interdire dans certains secteurs la pose de volets ou de ne pas trop désherber au nom de la biodiversité, mais on oublie que les logements sont moins bien protégés du chaud ou du froid et que les herbes folles et les taillis s’enflamment avec enthousiasme au premier mégot. « C’est marrant, fit Mimiquet : on lit sur les autoroutes Mégot jeté, forêt brûlée, mais les voitures neuves n’ont plus de cendriers pour décourager le tabagisme ; cherchez l’erreur ! »
Lors de votre bref passage au Villard, vous avez pu remarquer que nos amis continuent d’ergoter pour un oui comme pour un non et de tenir, sans trop y croire eux-mêmes, des propos un peu excessifs ; ils ne changent pas. Je ne serais pas surpris que ce soit pour cela, pour nos idées à temps et à contre-temps, que vous continuez de bien nous aimer.
Nous vous souhaitons un agréable retour dans ce qui est votre « vraie vie ».

P. Deladret

  1. Cf « Aimer, ce n’est point nous regarder l’un l’autre, c’est regarder ensemble dans la même direction », A. de Saint Exupéry, Terre des hommes, Œuvre autobiographique, 1939.
  2. Tournure d’esprit ayant pour effet de faire douter de l’utilité d’agir.
  3. L’épigone est un disciple sans imagination.
  4. « Les races supérieures ont le devoir de civiliser les races inférieures », Jules Ferry, Discours à la Chambre, 28 juillet 1885.
2026-08-19T13:09:00+02:00

Lettre du Villard – Mai 2026

Le 15 mai 2026

Cher expatrié,
Nous sommes doublement heureux d’apprendre que votre retour en France est confirmé et que vous pourrez vous rendre au Villard pour la fête du 15 août. Les semaines qui vous séparent du jour de votre départ de Chine sont assez occupées, nous dites-vous, par les réceptions d’adieux auxquelles vous êtes conviés par les relations que vous vous êtes faites à Shanghai. Je crois comprendre, cependant, que vous n’êtes pas mécontent de retourner « en terre gauloise » comme vous dites. Vous êtes un peu lassé de la vie dans cette ville, où, au fil des mois, vous devenez moins sensible au pittoresque et au dépaysement. À la lecture de vos lettres, je crois également comprendre que vous ressentez un effacement croissant de l’apparence de démocratie qui paraissait jusqu’alors convenir au régime. Les relations que vous avez établies avec les personnes qui constituent les cercles dans lesquels vous avez évolué vous semblent en outre de plus en plus factices. Cela ne me surprend pas car les départs, les ruptures, sont, que l’on soit en Chine ou en France, et quel que soit le domaine, professionnel, amical, associatif, l’occasion de « mises en perspective », comme on dit maintenant. On apprécie alors mieux l’étendue réelle du champ des personnes qui comptent pour nous et pour qui nous comptons ; on distingue mieux ceux qui nous fréquentaient, ou que nous fréquentions, faute de mieux, en quelque sorte, par besoin de sociabilité. On repère mieux ceux que Mimiquet appelle les « adolphins », en référence à l’Adolphin que, dans Manon des sources1, le curé évoque pour parler de ceux qu’on ne voit que lorsqu’ils ont besoin de vous . Cette année d’éloignement nous a apporté la confirmation – mais en doutions-nous ? – que notre relation ne devait rien au besoin d’occuper du temps ni à l’intérêt. Même si vous vous êtes tenu informé de ce qui se passe ici, je crains que vous ne soyez un peu décontenancé par l’évolution de l’ambiance de notre société. L’ami Gastinel, chez qui nous prenions hier l’apéritif, a relevé qu’il percevait une dureté nouvelle dans les rapports sociaux, un climat fait d’agressivité, de mise en cause permanente, et qu’il avait l’impression de se replier de façon involontaire sur lui-même, en quelque sorte pour se protéger de ce qui le blessait. Beraud partage assez ce ressenti mais se demande s’il ne résulte pas de l’audience donnée aux opinions généralement excessives que véhiculent les réseaux sociaux.
L’audience donnée aux opinions que véhiculent les réseaux sociaux
Poulenc, qui nous montrait les photos d’un voyage dont il revenait, a fait remarquer qu’il était assez normal qu’on tombe souvent sur des propos excessifs sur les réseaux sociaux, car qui s’y complait sinon ceux qui ne veulent pas entendre que leur vérité n’est peut-être pas La Vérité. Mimiquet, qui venait de faucher notre pré et s’était joint à nous, a tenu un discours nettement plus tranché, qui nous a un peu troublés : « Il faudra vous y faire ! Le monde policé, au moins en apparence, que nous avons connu ne reviendra plus. Il a été bien entendu qu’il était interdit d’interdire et tout un chacun s’estime en droit de dire ce qui lui plaît, de la façon qui lui plaît. L’esprit de Mai 68 était, en un certain sens, un privilège de caste ; il s’est en quelque sorte démocratisé. » Beraud lui a fait remarquer que, sans l’informatique qui s’est généralisée depuis, la diffusion de cette pensée aurait sans doute pris plus de temps, mais qu’effectivement nous en étions à un stade où invoquer les contraintes du contrat social devenait pratiquement attentatoire aux libertés. « Vous permettrez, dit Gastinel, que je fasse entendre ma différence, comme on dit aujourd’hui, par rapport à votre propos, car vous ne nous ferez pas croire qu’on puisse aujourd’hui dire ce qui ne va pas dans le sens de la pensée dominante ou qui n’agrée pas à telle ou telle catégorie de personnes dont on craint les réactions violentes. La sortie du film2 sur l’assassinat de ce professeur dont l’enseignement n’a pas convenu à des familles d’élèves, montre le décalage culturel qui fait que certains ne se contentent pas de refuser d’entendre les opinions qu’ils ne partagent pas mais transposent en outre dans notre société des pratiques qui lui sont étrangères. » Béraud a ajouté « Soyons charitables : ne parlons pas de la pleutrerie de ceux qui étaient responsables de ce pauvre homme et qui l’ont laissé tomber, pour ne pas faire de vagues, pour ne pas paraître vouloir influencer les élèves… On pousse la poussière sous le tapis en feignant de croire qu’elle se tassera ou s’évaporera. » Je leur ai rappelé le mot d’Henri Queuille, plusieurs fois Président du Conseil. « Il n’est pas un problème dont une absence de solution ne finisse par venir à bout. »
Pousser la poussière sous le tapis
On attend, en faisant le moins de vagues possibles, en déclarant que « ça finira bien par s’arranger », sans trop y croire, mais pour avoir la paix. « On est dans le déni, dit Poulenc ; on feint bien souvent de croire que les faits prendront le sens qu’on souhaite, même si la logique le condamne. Les exemples sont multiples, depuis les unions matrimoniales « mal assorties », jusqu’aux traités internationaux de libre échange comme le Mercosur qu’on a signé sans savoir où cela nous mènerait ou celui qui vient d’être conclu avec l’Inde. » Béraud a fait remarquer que le déni n’était certes pas une attitude courageuse, mais que si cela permettait de maintenir la paix sociale, ce n’était pas un effet négligeable et que, par ailleurs, pour les casuistes qui savent distinguer diverses catégories de mensonges, il n’est peut-être pas à exclure que le fait de pousser la poussière sous le tapis ne puisse pas être considéré comme une prise de décision… différée. La bronca qu’ont soulevé ses propos l’a conduit à se tirer d’affaire par une pirouette en déclarant : « À propos de poussière, savez-vous ce qu’en dit Alexandre Vialatte ? L’homme n’est que poussière… C’est dire l’importance du plumeau ! »
Soyez rassuré, nous ferons en sorte de bien nous tenir lorsque vous viendrez nous voir. D’ici là, veillez à ne rien oublier à Shangaï car vos amis chinois sont certainement capables de vous renvoyer, en port dû, la poussière que vous auriez oubliée sous votre natte.
À nos marques habituelles d’amitié s’ajoutent nos souhaits de bon voyage !

P. Deladret

  1. Manon des sources, film de Marcel Pagnol, 1952 (dont le scénario est à l’origine du roman publié en 1962).
  2. L’abandon, film de Vincent Garenk, 2026.
2026-05-25T09:08:09+02:00

Lettre du Villard – Avril 2026

Le 15 avril 2026

Bien cher ami,
Nous sommes heureux d’apprendre que votre retour vers notre « petit cap au bout de l’Asie », comme disait Paul Valéry, est confirmé. Vous n’en connaissez pas la date précise, mais vous craignez de ne pouvoir faire un petit crochet par le Villard avant de retrouver vos activités. Nous en sommes, vous vous en doutez, un peu attristés ; vous vous doutez bien, également, que nous sommes convaincus que, si ce devait être le cas, nous n’interpréterions pas cela comme une marque d’indifférence de votre part. Mais nous le regretterions ! Que voulez-vous… Nous craignons tant maintenant que les occasions perdues ne se représentent plus !
« Le temps perdu ne se rattrape jamais ! », émit sentencieusement le colonel Gastinel avec qui nous étions allés rendre visite, accompagnés de Mimiquet, à l’ami Béraud qui avait « pris un coup de froid ». Notre ami dolent, qui garde l’esprit vif, a ajouté en complétant la citation de Jules Renard « Alors, continuons de ne rien faire… » Pour aller dans le sens de Gastinel, j’ai noté qu’il a pu nous arriver d’utiliser cette expression, mais sans toujours y accorder trop d’importance, parce que nous pensions, en fait, que ce que nous aurions pu faire dans ce laps de temps, pourrait trouver à se réaliser en d’autres occasions. « Mais il arrive une heure, n’est-ce pas, où on est de moins en moins certain de pouvoir rejouer la partie. Cela dit, on ne parle généralement de temps perdu que lorsqu’on a conscience d’avoir laissé filer un temps qu’on n’a pas su ou voulu bien utiliser. » Beraud n’a pu s’empêcher de rappeler le mot que Suétone1 attribue à l’empereur Titus : « Diem perdidi », c’est-à-dire, j’ai perdu cette journée qui vient de s’écouler sans m’être employé à faire le bien qui était à ma portée. « Ah ! Titus ! coupa Gastinel, goguenard, les délices du genre humain, comme l’appelle votre ami Suétone. Vous plaisantez ! C’est un des grands malfaiteurs de l’Humanité ! Car c’est à cause de lui qu’une partie du monde est encore à feu et à sang ! » Je lui demandai d’expliquer cette diatribe. « Mais, si votre délice du genre humain n’avait pas détruit Jérusalem et contraint les Juifs à la diaspora, ceux-ci seraient restés en Palestine, n’auraient pas lutté ensuite pour retrouver leur “Terre promise” et ne seraient pas en conflit permanent pour la conserver ! Ce qui, par un irréversible effet domino, nous met dans de beaux draps ! »
Un irréversible effet domino
« Votre explication est peut-être un peu courte, glissa Béraud, car rien ne dit que les Hébreux, qui étaient déjà colonisés par les Romains, auraient pu résister à l’expansion de l’islam au viie siècle qui a balayé de la région l’Empire romain d’Orient. Si cela peut vous consoler, cependant, sachez que Titus en a été bien puni, puisque d’après le Talmud de Babylone2, Dieu a envoyé une mouche qui, entrée dans son nez, lui a dévoré le cerveau ! » « Je ne sais pas si vous n’êtes pas un peu cynique, cher ami », glissa à Gastinel la femme de Béraud venu lui apporter une tisane ; « lorsque vous dites que nous sommes dans de beaux draps, vous paraissez ne vous intéresser qu’à ce que l’Europe ressent de la guerre en cours. Les “beaux draps” dans lesquels nous nous trouvons ne servent pour le moment qu’à éponger les sueurs froides que nous éprouvons en payant notre essence ; peut-être deviendront-ils des suaires, en filant la métaphore, si la prolongation de cette guerre affecte plus amplement notre économie. Mais qu’est cela par rapport à ce que doit être la guerre vécue dans sa propre chair ? Je pense que les décennies de paix dont nous avons bénéficié nous empêchent d’imaginer sa réalité. » Son mari reprit : « Avec ce qui a commencé en Ukraine et s’est poursuivi en Iran, nous avons pris l’habitude d’assister à des spectacles de drames, nous sommes devenus observateurs distants de situations que, si nous avions eu les moyens de nos ambitions, nous aurions peut-être jugées inacceptables. Nous en sommes restés au discours qui était attendu pour ne pas paraître trop éloignés des principes que nous affichons, mais nous avons le cœur sec. » Gastinel lui concéda qu’effectivement nous n’espérions qu’une chose, c’est que cela se termine, pour que nous ne risquions pas d’en subir des effets plus douloureux. « Et même, ajouta-t-il, si nous avions eu les moyens de lutter contre l’inacceptable, qu’aurions-nous fait ? Comment des intérêts contraires pourraient-ils déboucher sur une situation équilibrée ? »
le mythe de Sisyphe
« Rien n’est jamais acquis… », continua-t-il en chantonnant, citant le poème d’Aragon3 que Brassens a mis en musique. « Rien n’est jamais acquis et tout est un éternel recommencement ; c’est un peu le mythe de Sisyphe, non ? » Mimiquet l’ayant interrogé pour savoir qui était ce Sisyphe et ayant appris qu’il avait été condamné par les dieux à refaire éternellement la même tâche, remarqua qu’en définitive, en devant balayer chaque jour la poussière qui se déposait inéluctablement sur son sol, il partageait la condition du héros mythologique. « Ça alors, fit-il dubitatif, si on m’avait dit que mon balai faisait de moi un héros ! » « Tu vois, lui dit Béraud, dans ta grande sagesse, tu rejoins Camus car il conclut : Il faut imaginer Sisyphe heureux »4.
Nous espérons que lorsque vous reviendrez de Chine le monde se sera un peu assagi, et que vous pourrez reprendre vos activités dans un contexte, disons normal.
N’oubliez pas de nous envoyer quelques photos de l’escapade que vous faites en ce moment au Viet Nam, dans ce pays où ont pris racine tant de souvenirs de nos familles.
Ce petit mot traduira assez, j’espère, nos pensées les plus amicales.

P. Deladret

  1. Historien latin (vers 70-140).
  2. Cité par Israël Lévy, « La mort de Titus », Revue des études juives, 1887.
  3. Il n’y a pas d’amour heureux, 1943.
  4. Le Mythe de Sisyphe, essai d’Albert Camus, 1942
2026-04-27T19:13:56+02:00

Lettre du Villard – Mars 2026

Le 15 mars 2026

Bien cher ami,
Nous nous réjouissons que vous ayez pu vous rendre à Xi’An pour admirer, sur la Route de la Soie, les huit mille soldats de l’armée en terre cuite, qui, au demeurant, ne sont pas les seules merveilles à découvrir dans cette province. Au fil des mois, vous progressez dans votre connaissance de cette civilisation chinoise qui, s’il faut en croire notre ami Gastinel, toujours un peu excessif, n’aurait d’égale que celle de notre Europe chrétienne. Béraud se demande s’il connaît assez les autres civilisations pour être aussi péremptoire ; j’ai ma petite idée, mais et je me garde d’intervenir car je ne suis pas assez assuré de mes arguments.
À défaut de parcourir un monde nouveau, nous trouvons au Villard notre bonheur en nous promenant dans les sites que nous connaissons et auxquels nous pouvons encore accéder en raquettes. C’est à l’occasion d’une de ces balades que Gastinel, qui, faisant la trace sur une forte pente et s’étant rendu compte qu’il avait pris une mauvaise direction, a observé qu’il était heureux que nous soyons peu nombreux car rebrousser chemin lorsqu’on s’est trompé de direction est plus facile lorsqu’on est à la tête d’un petit groupe que lorsqu’on mène toute une escouade. « Vous pouvez transposer votre remarque dans d’autres domaines », lui dit Beraud. « Vous constatez, par exemple que, pour les partisans de la pensée informelle et, à mes yeux laxiste, qui imprègne aujourd’hui notre société, la moindre prise de distance par rapport à la Doxa1, la moindre allusion à d’hypothétiques erreurs de jugement, est l’expression d’un esprit réactionnaire. Il n’est pas question de se remettre en cause, que l’on se soit trompé ou non de direction. Et pourtant, même l’Église, qui est rarement présentée comme un courant de pensée avant-gardiste, a toujours su qu’il fallait être “à temps et à contretemps” ! »
Duplicité ou sottise ?
L’ami Poulenc, qui n’était pas tout à fait à son aise dans le mouvement de conversion2 qu’il effectuait, a convenu que changer de direction était parfois bien délicat. « J’en sais quelque chose, fit Mimiquet, qui s’était joint à nous ce jour-là ; pour reculer vers la gauche avec la remorque attelée au tracteur, il faut que je commence par braquer à droite. Allez l’expliquer ! » « Je ne voudrais pas, dit Gastinel, être à la place de ceux qui font profession d’éclairer les autres et qui se rendent compte qu’ils les ont aventurés sur un mauvais chemin. » « L’histoire montre, nota Béraud, que ces situations sont rares, par ce que les dispositions d’esprit qui les ont conduits à leur aveuglement leur font occulter la réalité. Notre société est dans le déni parce qu’elle ne cherche pas à savoir ce qui découle des actes qu’elle pose : duplicité ou sottise ? » « C’est un peu ce que je me demandais, fit Mimiquet, en lisant les programmes des candidats pour l’élection municipale ; on va donner du travail à tout le monde, purifier l’air, raboter les chemins et – pourquoi pas – interdire les expériences nucléaires sur le territoire de la commune. En votant, j’ai fait un peu comme si je croyais que ça puisse servir à quelque chose. » « Oui, reprit Béraud, on cherche dans les “professions de foi” des candidats, comme on dit aujourd’hui, ce qui paraît le moins farfelu et qui pourrait permettre d’améliorer la course du bateau sur lequel on est embarqué. »
Le Tigre et le Lion
« Embarqués, c’est bien le mot, reprit Gastinel, dans cette guerre au Moyen-Orient, où, si j’ai bien compris, l’Iran se défend contre les attaques de ceux qui ont acquis la certitude qu’il voulait les anéantir et, ce faisant, s’en prend à ceux qui ne l’aident pas. Démêler le vrai du faux dans la recherche de la cause première est peut-être hors de notre portée tant la lecture de l’Histoire de cette partie du monde est conditionnée par des a priori. » Il m’est alors venu à l’esprit la remarque d’un des personnages de la Tour d’Ezra3 qui raconte l’histoire de Juifs venus fonder une colonie en 1938 en Palestine : « Nous ne pouvons pas nous permettre de comprendre la position des autres. » Sans doute leurs ennemis pensent-ils de même. « Un seul fait est certain, ajouta le colonel, c’est que si la guerre n’est pas à ce jour à nos portes, elle commence à modifier le cours de nos vies. » « Une autre chose est certaine, fit Béraud, c’est que si les États-Unis ne parviennent pas à leurs fins, ils mériteront plus que jamais le surnom de Tigres de papier que leur avait donné Mao. » « Et, ajouta Poulenc, qui ne dédaigne pas les rapprochements osés, que se passera-t-il si le Tigre de papier se casse les dents en essayant d’aider le Lion des Pahlavi4 à récupérer son trône ! Nous serons dans de beaux draps ! Espérons que les besoins en pétrole de la Chine conduiront rapidement le successeur du Grand Timonier à reprendre la barre en mains pour sécuriser le golfe persique et permettre à ses pétroliers – ainsi qu’aux nôtres – d’y évoluer sans risque. »
Et, au fait, comment voit-on ce drame depuis les bords du Huangpu ? Est-on, là-bas, comme, paraît-il, le conseille Lao-Tseu, assis au bord du fleuve en attendant de voir passer le cadavre de ceux dont on ne peut oublier l’offense, c’est-à-dire les Occidentaux ? Car il faut bien dire, n’est-ce pas, que depuis le Sac de Pékin5, les chinois ne nous ont jamais vraiment pardonné. Et au fait – encore – Lao-Tseu a-t-il toujours sa place dans le panthéon chinois ?
Vous le constatez, nous brûlons de connaître votre avis sur mille sujets ! Ce qui – mais vous ne pouvez en douter – traduit assez notre amitié.
Qu’il nous est toujours agréable de vous exprimer.

P. Deladret

  1. Doxa : « Ensemble des opinions, des préjugés et des présuppositions sur lesquels se fonde toute forme de communication. »
  2. Mouvement consistant à mettre les skis dans la direction opposée à celle suivie jusqu’alors.
  3. La tour d’Ezra, Arthur Koestler, 1947.
  4. Le Lion des Pahlavi est le symbole de la dynastie iranienne.
  5. Sac de Pékin : Pillage et destruction en 1860 du Palais d’Été par les Français et les Anglais.
2026-04-27T19:14:32+02:00

Lettre du Villard – Février 2026

Le 7 février 2026

Bien chers amis,
Lorsque vous recevrez ce petit mot, vous serez donc entrés dans l’année du Cheval de Feu ! Il paraît que dans l’astrologie chinoise, le Cheval symbolise l’énergie, la liberté et le progrès. Nous ne pouvons que vous souhaiter de bénéficier de tout cela. N’oubliez pas de nous envoyer par la poste quelques photos des festivités auxquelles vous assisterez. Vous nous annoncez en effet de nouvelles vignettes qui doivent représenter des chevaux. Cela ravira Mademoiselle Reynaud qui admire les timbres de vos lettres qu’elle nous apporte. Il faut que vous sachiez qu’elle aime beaucoup ceux de 6 yuans1 qui représentent un oiseau d’un dessin particulièrement délicat. S’agit-il du rossignol de l’empereur de Chine2 ? Je ne crois pas car le camarade-président XI Jinping n’admettrait sans doute pas qu’on pût imaginer un tel rapprochement. Mais connaît-on Andersen en Chine ?
Au Villard, la neige est tombée en abondance ; elle colle aux arbres au point que votre tilleul paraît porter des bourgeons de neige. Les petits oiseaux ne savent où se poser et lorsque le ciel reste couvert nous croyons entendre les pépiements plaintifs qu’a si bien rendus Vivaldi dans l’Hiver des Quatre saisons. Nous nous sommes laissés entraîner à chausser les raquettes avec le colonel Gastinel qui ne veut pas vieillir. N’entend-il pas maintenant s’équiper de skis de randonnée électriques ? Il en est au stade de la documentation et j’espère qu’il en restera là. L’ami Béraud, incorrigible taquin, s’est cru obligé de lui citer l’Ecclésiaste3 : « Il y a un temps pour tout, etc. », ce qui a permis à Gastinel de lui répondre qu’avec des gens comme lui l’humanité n’aurait jamais progressé, qu’il fallait vouloir dépasser ses limites… « Et prendre ses désirs pour des réalités, n’est ce pas ? » a coupé Béraud, qui a repris : « Vous auriez dû faire de la politique ! Vous auriez été de ceux que je considère comme des farceurs et qui se plaisent à se qualifier de volontaristes, c’est-à-dire qu’ils ne tiennent pas compte du contexte économique et social dans lequel un pays doit évoluer. Mais –a-t-il ajouté – il faut bien reconnaître que nous avons tous, plus ou moins, des tendances volontaristes, que nous aspirons parfois à ce que nous savons ne pas pouvoir atteindre… En certain domaine, c’est peut-être le moteur de la sainteté… Allez, Gastinel, je vous remercie de m’avoir mis sur cette voie ! » « Il n’empêche, reprit celui-ci, que nous n’avons pas à dénigrer les bateleurs4 auxquels vous pensez car s’ils sont sur le devant de la scène, c’est bien parce que d’autres leur ont laissé la place.
Est-ce que nous nous sommes engagés en politique ?
Est-ce que nous nous sommes engagés en politique, avons-nous milité dans un parti dont les orientations soient proches de nos convictions, tenté d’influencer son orientation ? Non, bien sûr ! Alors, ne nous plaignons pas ! Cela m’a rappelé une conversation que nous avons eue sur ce sujet avant votre départ pour Shanghai. Vous me disiez alors que vous n’avez jamais voulu être membre d’un parti politique car il vous paraissait impossible d’être solidaire de toutes les prises de position. Pour vous, l’adhésion implique une solidarité totale. Je vous avais taquiné en vous demandant si ce n’était pas une excuse pour ne pas vous engager ; vous aviez convenu que l’objection méritait réflexion, et nous en étions restés là. « Ah ! Les convictions ! » s’était exclamé Béraud lorsque je lui avais fait part de vos scrupules. « Il est bon d’en avoir et douloureux d’en changer, surtout lorsqu’on a dû les défendre. » « Je ne pense pas que ce soit pénible pour tout le monde » avait dit Gastinel, qui avait étayé son propos de l’avis d’Edgar Faure, connaisseur en la matière : « Ce n’est pas la girouette qui tourne, c’est le vent. Peut-être – avait-il ajouté – le recours à l’intelligence artificielle aidera-t-il à clarifier les idées, à établir pour nos jugements des bases moins incertaines… » Poulenc, qui avait ralenti le pas pour nous attendre et qui n’avait entendu que nos derniers propos, s’est lancé dans une charge contre l’I.A., qui lui paraît comme une monstruosité qui va broyer nos sociétés, détruire des millions d’emplois et désaxer les opinions du plus grand nombre. Beraud lui a fait remarquer qu’il n’avait peut-être pas tort mais que l’expérience de l’humanité est là pour montrer qu’à partir du moment où une découverte procure des avantages à certains, ceux-ci n’ont de cesse d’en profiter, quelles qu’en soient les conséquences. « On l’a bien vu –ajouta-t-il – avec la bombe atomique ou avec les manipulations génétiques, pour ne citer que ces deux-là. Non, l’I.A. est là, et elle présente de tels avantages que le processus est sans doute irréversible. »
S’arrêter, c’est décider de ne pas fabriquer des machines
qui refuseraient qu’on les arrête
Les gens raisonnables disent qu’il faut savoir s’arrêter et s’arrêter, c’est décider de ne pas fabriquer des machines qui refuseraient qu’on les arrête5. Mais je crains que par esprit de lucre, par volonté de puissance ou simplement pour nuire, certains n’hésitent pas à faire mette au point des machines qu’on ne puisse arrêter. Et alors…
« Dites, dites –fit Mimiquet venu déblayer la neige devant chez vous et qui, nous ayant vus, s’était approché – ne devriez-vous pas conseiller aux hommes politiques français d’essayer de se servir de l’I.A. pour clarifier leurs idées et proposer des solutions aux problèmes dans lesquels ils pataugent ? » Gastinel lui répondit que chaque parti avait dû interroger la Pythie informatique, mais que, au vu des réponses qu’avait dû leur donner la machine, ils avaient certainement jeté la réponse au panier, de peur que leurs troupes leur reprochent ce qu’ils avaient dit et fait jusque-là !
J’espère que, comme vous, nous bénéficierons de l’énergie, de la liberté et du progrès que nous promet l’année du Cheval de feu pour aborder les défis des mois à venir. Il faut bien tout cela, n’est ce pas ?
Nous vous redisons toute notre amitié.

P. Deladret

  1. Yuan, appelé en Chine renminbi : littéralement « monnaie du peuple ».
  2. Le rossignol et l’empereur de Chine, conte de Hans Christian Andersen, 1842.
  3. Un des livres de l’Ancien Testament : « Propos de Qohélet, fils de David ».
  4. Bateleur : Artiste de rue faisant des acrobaties ou des facéties
  5. Interview de J. Bengio, dans le journal Le Monde du 24 janvier.
2026-03-25T20:56:31+01:00

Lettre du Villard – Janvier 2026

Lettre du Villard

Le Villard, le 10 janvier 2026

Chers Shanghaïens,

Nous avons reçu, avec la joie que vous devinez, votre adorable lettre datée du jour de Noël et nous nous empressons de vous répondre au prétexte de vous exprimer sans tarder nos souhaits les plus chaleureux pour vous et pour votre famille en ce début d’année. Je dis au prétexte, car nous sommes certains que vous n’attendez pas que nous vous confirmions nos sentiments amicaux et la profonde complicité intellectuelle dans laquelle nous nous retrouvons. Elle n’exclut pas quelques divergences sur des points que nous nous plaisons à considérer comme de détail, mais nous nous retrouvons avec plaisir sur l’essentiel. Notre amitié aurait peut-être plus de mérite si elle s’accommodait de différences, mais à partir d’un certain âge, il doit falloir être un saint pour aller au-devant de ce qui dérange. Et nous ne le sommes pas. Mais revenons à votre lettre !
Du Huangpu…
Vous êtes allés à la cathédrale de Shanghaï pour la messe de Noël et vous avez constaté que seuls les étrangers étaient admis à y assister. Que voulez-vous, Il faut bien que le régime se protège ! Le christianisme est tellement subversif ! Ce n’est peut-être pas l’avis de certains de nos politiques qui, précisément, le dénigrent, pour laisser s’épanouir divers obscurantismes dont ils espèrent qu’ils leur faciliteront l’accès au pouvoir. Vous nous apprenez qu’on fête Noël sur les rives du Huangpu, qu’on illumine la ville, qu’on décore des sapins, qu’on a adopté un certain folklore, à la façon des Français qui « fêtent » Halloween. Cela n’a pas grand sens ; c’est un prétexte pour se divertir. Et en voyant les Chinois « fêter » Noël, vous vous demandez si, finalement, chez nous, de façon plus ou moins inconsciente, nous ne vivons pas cette fête à leur façon, c’est-à-dire déconnectée de ce qui en est le principe. Ne parlons pas de notre société qui, depuis longtemps maintenant, a transformé le temps de Noël en foire commerciale dont on essaie de faire croire qu’il s’agit d’autre chose, en la saupoudrant de flocons de neige synthétique et en invoquant ce que les publicitaires appellent la « magie de Noël ». « Si ce n’était que cela ! », écrivez-vous, « mais qui osera affirmer que nous ne sommes pas contaminés ? » Ce qui vous gêne, ce n’est pas le fait qu’on se réunisse pour vivre les moments les plus chaleureux, les plus gais possibles, qu’on ait à cœur de partager le meilleur de ce dont on peut disposer, non, ce qui vous attriste est qu’on n’établisse plus la relation avec ce qu’on vit à ce moment-là et la raison pour laquelle on a toutes les raisons d’être heureux.
Je faisais part de vos remarques un peu désabusées à nos amis venus chez nous « tirer les rois ». Béraud, sans doute parce qu’il était certain de ne pas avoir la fève dans son morceau, s’est montré plus conciliant, en observant que ce que vous ressentiez comme étant la perte du sens de Noël n’était qu’une des expressions de la déconnexion entre le vécu de notre société et les principes dans lesquels elle est censée évoluer. « Nous aussi, notez bien, dans notre quotidien, nos choix politiques, dans notre façon de vivre nos croyances, nous manquons de cohérence. Même si nous attendons des autres, surtout lorsque nous ne sommes pas d’accord avec eux, que leurs actions ne soient pas décalées de leurs propos et que ceux-ci soient conformes à leurs principes. Le front ceint de la couronne, Gastinel, roi du jour, goguenarda : « N’auriez-vous pas en tête, cher sujet, telle pochade que donnent actuellement sur la scène du Théâtre Bourbon les coryphées1 des chœurs qui évoluent sur la scène de l’hémicycle ? » Béraud lui répondit que, s’il s’agissait bien d’une tragédie, le spectacle en cours faisait plutôt penser aux Grenouilles d’Aristophane2. « Je ne connais pas votre Aristophane ; observa Mimiquet, mais je vois très bien vos grenouilles-chefs de chœur sauter de pierre en pierre, sans trop se demander où ils vont trouver la rive, en essayant de traverser à gué le torrent de difficultés qui les séparent de l’élection présidentielle. »
… Au Gardon !
Poulenc, qui essayait de dissimuler le « sujet » dont il venait de sentir la présence dans son morceau, est revenu sur l’importance que nous attachions aux rites : « Je n’ai pas connaissance d’une société sans rite ; sans doute, parce que l’homme est un animal social, et parce qu’il a besoin de pratiques qui servent de ciment à une communauté. Ceci dit, la participation au rite est aussi l’expression d’une croyance partagée. Et, si vous déplorez que le rite ne renvoie plus nécessairement à la croyance, vous ne pouvez mésestimer les cas où le rite, vidé de son sens, tient lieu de croyance. » « N’auriez- vous pas en tête, intervint Gastinel, certaines religions essentiellement ritualistes ? » « Toutes comportent une part plus ou moins importante de rites, plus ou moins riches de sens, mais lorsque je constate que l’appartenance affirmée à une croyance se limite au respect des rites… je pense au Pont du Gard… Oui ; on admire les piles, les arches, mais, ce pourquoi l’ouvrage a été construit, ce qui en justifiait l’existence, l’eau, l’eau vivifiante ne passe plus. »
Sur ces paroles définitives (pour le moment !) il nous a versé les dernières gouttes de la Blanquette de Limoux qu’il avait apportée. Et nous nous sommes séparés car la nuit s’avançait…
Nos amis doivent vous envoyer leurs vœux ; recevez sans tarder les nôtres et permettez que nous ajoutions aux souhaits habituels que nous exprimons en cette circonstance, celui, tout particulier, de vous revoir bientôt.

P. Deladret

  1. Coryphée : chef de chœur dans la tragédie et la comédie grecque antique.
  2. 404 avant J.C.
2026-01-14T09:42:20+01:00

Conte pour Noël – Décembre 2025

Conte pour Noël
Le rabbin de Tante Léonie

Nous avions pour habitude, après la messe de Minuit, de passer, pour l’embrasser, chez Tante Léonie qui ne pouvait plus y assister et à qui nous apportions « un air de messe » , comme elle disait. C’était l’occasion, un morceau de pompe et un verre de vin cuit en main, de parler de la famille, des fêtes de Noëls du passé et, surtout, d’admirer sa crèche.
Cette année-là, nous avons été surpris d’y découvrir un nouveau personnage. Il était vêtu d’une sorte de robe de couleur violette ; il portait sur les épaules une grande écharpe et sur la tête un drôle de bonnet pointu. « Ah ! nous dit Tante Léonie, vous ne connaissiez pas mon rabbin, n’est-ce pas ? » Elle reprit : « Je cherchais à savoir s’il y avait un santon qui représente ce personnage depuis qu’en relisant la Pastorale Maurel, j’étais tombée – à la scène IV de l’acte V – sur le couplet d’un berger qui dit “Despuis long-tems dejà, lou rabin dou vilagi, nous disié…” Alors, je me suis renseignée et j’ai fini par trouver un rabbin chez un santonnier, André Fournier, à Seguret. Et, le plus fort, c’est qu’à peine installé dans ma crèche, il m’a raconté son histoire ! Vous ne me croyez pas ? Écoutez donc ce qu’il m’a dit » :
Figurez-vous que ce soir-là, j’attendais, au coin du feu, que le sommeil me gagne. Des coups tapés à la porte m’ont tiré de l’état dans lequel on se laisse volontiers glisser le soir, lorsque les prières sont dites et qu’on pense avoir accompli ses devoirs. J’allais gagner ma chambre lorsqu’on a encore frappé. On m’appelait. Un peu mécontent, je me suis approché de la porte et j’ai entendu : « C’est nous ! Ouvre-nous ! » J’ai reconnu par le judas deux bergers qui m’avaient vendu un agneau pour la Pâque. Je leur ai ouvert en leur faisant remarquer que ce n’était pas une heure pour déranger les gens. « Si tu savais ! », ont-ils crié « Si tu savais ce qui nous est arrivé et ce qui arrive à nous tous ! » Ils se sont mis alors à me raconter que pendant qu’ils étaient cette nuit-là dans la campagne à garder leurs troupeaux, des créatures ailées qui ne ressemblaient à rien de ce qu’ils connaissaient les avaient entourés en chantant d’une façon merveilleuse. Et elles leur avaient dit que le Messie, le Sauveur d’Israël, venait de naître à Bethléem. « Mais, avait remarqué un des bergers, Bethléem, c’est ici, c’est chez nous ! Alors, allons voir le rabbin ! Nous découvrirons le Messie ensemble. » L’un des bergers a même ajouté « Tu nous as toujours dit : “Mes enfants, nous sortirons de l’esclavage, le Messie viendra réparer tous nos maux, il naîtra pauvrement entre deux animaux…” Alors, puisque le Messie est né, ici, chez nous, viens Rabbi, avec nous. » Je restais silencieux ; je me demandais si lorsque je leur avais dit cela, mon espérance n’était pas plus grande que ma certitude. Je ne pouvais pas, pourtant, les décevoir. Alors, j’ai mis mon bonnet et je les ai suivis. Les étoiles scintillaient dans la nuit froide ; nous sommes tombés sur quelques personnes qui se demandaient ce qu’elles pourraient faire pour des malheureux qui se blottissaient dans une étable. Nous nous sommes approchés ; il y avait là un couple qui tentait de protéger du froid un tout petit enfant en le réchauffant entre un âne et un bœuf. « Vois ! Rabbi, ont crié les bergers ! Il est là ! C’est bien le Messie que tu nous as annoncé ! Et les deux animaux qui le protègent ! Vois ce beau sourire ! Et cette lumière qui rayonne ! C’est celle qui accompagnait les esprits qui nous ont dit qu’il venait de naître à Bethléem ! »
Je me demandais ce qu’il fallait en penser. J’ai essayé de leur faire comprendre qu’ils avaient dû rêver et que la lueur qui les avait réveillés les avait aussi égarés. Mais ils ne voulaient rien savoir. Je leur ai alors conseillé de retourner à leurs troupeaux pour éviter qu’ils ne s’égaillent et, pour les tranquilliser, je leur ai demandé de revenir le lendemain pour leur dire comment je voyais les choses.
Je suis rentré à la maison et j’ai réveillé ma femme pour lui raconter ce qui venait de se passer. « Mais tu n’as plus le sens commun ! », m’a-t-elle dit. « Le Messie, celui qui relèvera Israël, qui naîtrait dans une étable ! Il vaut mieux que tu ne dises rien à personne ; on se demanderait si tu n’as pas perdu la tête ! » Peu à peu, j’ai retrouvé mon calme et j’ai essayé de me souvenir de ce que la Loi disait de la venue du Messie. Pour ce qui est du lieu, me suis-je dit en priorité, la cause est entendue depuis Michée, qui a clairement prophétisé (5, 2) : « Et toi, Bethléem Ephrata, le moindre des clans de Juda, c’est de toi que naîtra celui qui doit régner sur Israël… » Bethléem était bien dans la Loi. Mais, à quelle date l’événement se produirait-il ? La question n’était pas à aborder à la légère, car que se passerait-il si on ne savait pas à quel moment accueillir le Messie ? Est-ce qu’il serait déçu ? Est-ce qu’il repartirait ? Est-ce qu’il se vengerait d’Israël son peuple ? Et même, qui pouvait dire qu’il n’était pas déjà là ? Qu’on avait peut-être laissé passer sa venue ? J’étais effondré. Au bout d’un moment, je me suis calmé. Je me suis rappelé que Jacob a annoncé que le signe messianique s’accomplirait lorsque celui auquel appartient le bâton de commandement le perdrait (49, 1-10). Et n’était ce pas le cas, puisque l’autorité était passée entre les mains des Romains depuis qu’ils avaient installé sur le trône cet infâme Hérode. En fouillant dans ma mémoire, j’ai aussi retrouvé que Daniel, qui avait vécu il y avait près de six cents ans, avait prédit (2, 39-45) à Nabuchodonosor que le Dieu du Ciel dresserait « le royaume qui ne serait jamais détruit », lorsque les quatre royaumes qui suivraient celui du Grand Roi auraient disparu. J’ai fait le compte et, effectivement, l’empire babylonien, les Mèdes, l’empire perse, et l’empire d’Alexandre avaient été détruits. Il y avait aussi la prophétie de Nehemie, qui a annoncé il y a près de cinq cents ans que Jerusalem serait reconstruite lorsque soixante-dix septénaires seraient écoulés. Soixante-dix septénaires, à mon calcul, cela fait environ quatre cent quatre-vingt-dix ans. Le temps de l’accomplissement de la prophétie était donc proche… ou arrivé ! Je ne savais plus que penser.
J’en ai reparlé à ma femme qui m’a fait remarquer que si le Messie avait voulu être reconnu, il se serait manifesté tel que l’avaient annoncé les prophètes, en roi, tenant le sceptre et qu’il n’aurait pas entrepris la reconstruction de Jérusalem en partant d’une étable. Elle m’a donc demandé de me taire pour éviter de prendre le risque qu’on me retire ma fonction de rabbin.
Je pensai que, ma foi, si c’est vraiment le Messie, il ne peut s’être contenté de se manifester seulement à nous, petites gens de Bethléem. Les scribes et les docteurs de la Loi ont sans doute été prévenus par d’autres. Ils nous le diront bien ! Alors, le lendemain, lorsque les bergers sont venus me voir, je leur ai demandé d’attendre qu’on leur dise ce qu’il fallait penser de la situation.
Je ne suis pas arrivé à leur faire admettre de ne pas parler de ce qu’ils avaient vu, de l’émotion qui les avait saisis, du bonheur qui les avait envahis, et, pour tout dire de la certitude qu’ils avaient que cet enfant était le Messie. Ils ont fait des confidences aux gens du village et ils les ont plus ou moins convaincus d’apporter un peu de nourriture à la famille. Je restais inquiet ; de temps en temps, j’allais jeter un coup d’œil. Et puis, un jour, j’ai rencontré devant l’étable de beaux personnages qui se sont présentés comme des mages, qui venaient du Levant, de très loin, qui avaient suivi une étoile qui les avait menés jusqu’à la cour du roi Hérode. Là, on leur avait conseillé d’aller voir du côté de Bethléem s’ils y trouveraient ce roi des juifs qu’ils cherchaient. Et, devant mes yeux, en voyant l’enfant, ces mages n’ont pas eu un moment d’hésitation ; ils se sont inclinés, lui ont présenté leurs hommages et quelques cadeaux. Nous avons ensuite un peu parlé de leurs croyances et il m’a semblé alors que ce qu’ils disaient de celui devant qui ils s’étaient prosternés était bien proche de ce que nous pensions que nous apporterait le Messie.
Je ne vous dis pas, reprit Tante Léonie, à quel point les Rois Mages ont troublé le rabbin ; aussi, lorsque leur caravane est repartie vers l’Orient, s’est-il empressé d’aller voir les bergers pour leur demander de convaincre la Sainte Famille de quitter Bethléem, puis de lui montrer le chemin qui la conduirait en l’Égypte.
Vous comprenez pourquoi, conclut-elle, j’aime tant mon rabbin !

J. Ducarre-Hénage
(qui remercie ici M. Régis Bertrand pour la photo de son santon de rabbin)

2025-12-23T15:32:10+01:00

Lettre du Villard – Novembre 2025

Lettre du Villard

Le Villard, le 10 novembre 2025

Cher ami lointain,
Nous nous réjouissons de constater que malgré les kilomètres, les frontières, les fleuves, et les déserts ( !) qui nous séparent, notre relation épistolaire n’est en rien affectée. Votre dernière lettre de Shanghaï nous permet d’un peu mieux connaître votre environnement qui, vous le soulignez, se trouve pour le moment limité à quelques relations professionnelles et de voisinage. Vous notez que ce petit univers cultivé, anglophone, qui n’est sans doute pas très représentatif de ce qu’on pense dans l’Empire du Milieu, est cependant assez bien informé de ce qui se vit chez nous. Ces gens-là, en effet, ne manquent pas de moyens pour contourner la « Grande Muraille Numérique » que contrôle le pouvoir. Et, ce qui nous étonne le plus, est d’apprendre ainsi que notre monde ne les attire pas. Il faut dire, ajoutez-vous, que la situation politique française ne permet pas actuellement de se faire une haute idée de la démocratie représentative à la française. Les messages que vous recevez vous recommandant de vérifier votre inscription au registre des Français à l’étranger vous donnent à penser que la possibilité d’élections législatives anticipées n’est peut-être pas seulement un rêve d’exaltés.
Nous discutions de cette hypothèse hier avec les amis du Villard tout en comparant les qualités respectives de quelques variétés de châtaignes que Mimiquet avait apportées et faisait griller sur le brasero qu’il avait installé sous votre appentis. Était-ce l’effet euphorisant du Jurançon dont le colonel Gastinel avait tenu à nous régaler, mais la conversation prit une autre direction lorsque Mimiquet compara la scène politique actuelle à une partie de paintball entre chefs de partis qui paraissent moins préoccupés par les impacts de leurs tirs que par l’image que les médias leur renvoient de leurs postures. « Autrement dit, intervint Gastinel, c’est plutôt du recball que du speedball, du récréatif plutôt que du compétitif, comme on dit dans le milieu. Quoi qu’il en soit, c’est tout de même le contribuable qui paiera les billes de peinture. Et cela, je l’admets de moins en moins ! J’ai l’impression que nous vivons dans un monde où l’irresponsabilité prospère. Entendons-nous bien ; je ne pense pas que jadis les gens aient été plus vertueux ni plus portés que maintenant à assumer leurs responsabilités, mais la pression sociale leur permettait sans doute moins facilement de se laver les mains des conséquences de leurs actes. » « À quoi cela tient-il ? questionna Béraud en soufflant sur ses châtaignes. Il est vrai que, dans notre société, nous cherchons à mieux analyser les actes et leurs motivations, que nous sommes plus facilement que par le passé enclins à comprendre et à excuser, mais cela n’explique pas tout. Je crois aussi que le fait que nous soyons passés d’une civilisation constituée de groupes de taille modeste – le village, le quartier – et de milieux sociaux bien identifiés – les artisans, les paysans, par exemple – où tout le monde, ou presque, se connaissait, à une société aux frontières incertaines, peut expliquer, au moins en partie, que les inconséquences puissent s’y évanouir. » « Comme l’oued dans le sable – crut bon d’ajouter Mimiquet – sans compter, ajouta Gastinel, que la juxtaposition des cultures qui en résulte altère les références. » Craignant qu’il s’aventure sur un terrain où nous n’aurions peut-être pas été à notre aise, j’ai émis l’idée que ce qu’on appelait souvent l’irresponsabilité était plutôt la disposition d’esprit qui fait qu’on ne cherche pas à voir ce à quoi mène ce qu’on fait, par paresse, par cécité ou par sottise. « Eh oui, nota Mimiquet, il y a ceux qui pensent au coup d’après, comme on dit, et il y a les autres. » « Lénine avait bien vu ça, reprit Gastinel lorsqu’il écrivait que les capitalistes vendraient la corde qui servirait pour les pendre ! » Béraud a nuancé en émettant l’idée qu’en l’occurrence Lénine devait penser que l’esprit de lucre devait obnubiler la pensée capitalisco-bourgeoise. Nous avions parlé de cela avant votre départ en évoquant l’aveuglement des Occidentaux lorsqu’ils avaient ouvert en 2001 l’Organisation Mondiale du Commerce à la Chine. Était-ce une expression de leur esprit de lucre ? Les exemples ne manquent pas de circonstances où il apparaît qu’on n’a pas en tête « le coup d’après » qu’a évoqué Mimiquet. Beraud est convaincu que notre monde est intrinsèquement inconséquent. « Voyez, dit-il, tous ces gens de la vallée qui, pour un oui et pour un non, achètent par l’un des grands réseaux de vente par internet n’importe quel livre ou un vêtement – dont ils n’ont pas toujours un réel besoin – au prétexte que c’est plus rapide ou moins cher, puis qui se plaignent du déclin des commerces locaux. » « Ne parlons pas, glissa Gastinel, des entreprises qui ferment parce que le contexte social ne permet pas d’ajuster les coûts de production au marché. Et cela nous ramène au spectacle que nous donnent les acteurs de la tragicomédie parlementaire actuelle. Vous, moi, savons que les dépenses de notre train de vie sont conditionnées par nos revenus, mais le simple fait de pouvoir prétendre exprimer le point de vue d’électeurs affranchit certains du devoir de respecter le bon sens du boutiquier. Fi donc ! On ne se pose pas la question – parce qu’on ne veut pas avoir à y répondre – de savoir s’il ne vaudrait pas mieux, avant d’augmenter les recettes, réduire les dépenses. Autrefois, on pouvait faire marcher la planche à billets, mais le système ne fonctionne plus ; alors on s’endette ! » Poulenc qui était resté silencieux, a estimé que le « modèle social français », qui consiste, à son avis, à faire payer par les autres les dépenses qu’on ne peut ou qu’on se refuse à assumer a eu peut-être sa justification dans un pays prospère porté par une démographie dynamique, mais que le contexte est différent. « Ah ! grinça Mimiquet, vous n’allez pas nous seriner que tous nos problèmes viennent de la Sécurité sociale ! » – « Que non ! Je bénéficie assez du système qui a cette année le même âge que moi ! Il n’empêche que lorsqu’on l’a créée, on n’a pas su ou voulu voir “le coup d’après” qui vous est cher ; j’ai le souvenir de discussions dans ma famille, dans les années 1960, entre deux de mes oncles qui s’opposaient déjà sur le sujet ; l’un disait que le système reposait sur trop d’hypothèses incertaines – ce n’étaient pas exactement ses mots, vous vous en doutez – l’autre, qu’après la guerre, la société serait riche et pourrait en assumer la charge. L’expression de leurs opinions était tellement véhémente qu’il fallait veiller à ce qu’ils ne soient pas trop proches pendant les repas ! Un avant-goût de ce à quoi on assiste aujourd’hui à l’assemblée ! »
Beraud s’est demandé si cette propension à l’inconséquence n’était pas ce qu’on appelle, dans le christianisme, le péché originel. « C’est bien ce que je vous disais ! glissa Mimiquet. Si Adam avait eu la jugeote pour comprendre ce qui pouvait découler de son geste, nous n’en serions pas là ! »
Nous nous sommes alors opportunément demandé si les habitants du Céleste empire étaient tracassés par la notion du péché originel. Vous pourrez sans doute nous répondre.
Nous attendons maintenant ici la première neige ; je vous enverrai une photo de votre maison.
Tout le Villard se joint à moi pour vous assurer de notre amitié.

P. Deladret

2025-11-18T09:28:57+01:00

Lettre du Villard – Octobre 2025

Lettre du Villard

Le Villard, le 8 octobre 2025

Bien cher ami,

Mademoiselle Raynaud a failli ne pas s’en remettre ! Venue nous porter votre première lettre de Shang Haï, notre factrice a remarqué que « Finalement, deux semaines pour venir du bout du monde, ça n’a rien d’excessif ! Quand vous voyez le temps qu’il faut pour qu’une carte postale nous arrive de La Salette ! » Comme elle s’apprêtait à reprendre son couplet habituel sur l’insuffisance des moyens qui font que le service public n’est plus ce qu’il était, Mimiquet a opportunément détourné la conversation sur le prix de sa nouvelle moto de trial dont elle se sert pour sa tournée.
Vous voici donc au bord du Huangpu. Vous avez, dites-vous, été immédiatement confronté au problème de la langue, car les espoirs que vous aviez mis dans votre bonne maîtrise de l’anglais ont été rapidement douchés. « Ne parlons pas, dites-vous, du français qui est ici autant pratiqué que peut l’être le grec ancien en France. »
Je ne suis donc pas certain que le spectacle politique qui, chez nous, se joue en ce moment à guichets fermés et qui passionne d’autant plus ceux qui sont dans la salle qu’ils se doutent bien qu’ils auront à acquitter une rallonge au prix du billet à la fin de la représentation, retienne l’attention des gens avec qui vous vivez.
Nous parlions bien évidemment de cela hier à l’apéritif. L’ami Béraud a offert à notre méditation les propos, rapportés par le journal Le Monde, d’un homme de théâtre franco-libanais, Wajdi Mouawad, qui fait remarquer que lorsque les grands dramaturges grecs du passé ne parvenaient pas à conclure leurs tragédies, ils faisaient intervenir un « deus ex machina »1 pour dénouer d’une manière impromptue une situation sans issue. Et Béraud se demandait quels seraient les dieux qui pourraient, sinon trancher, du moins délier les nœuds gordiens2 qui maintiennent inextricables la situation en Ukraine, le devenir de Gaza, voire, dans un plus modeste domaine, les relations au sein de notre microcosme politique français.
« Nos problèmes franco-français, fit Gastinel en se resservant, sont tout de même moins dramatiques que les deux autres que vous citez et qui, malheureusement, ne sont que la partie, sinon émergée du moins médiatisée, des tragédies de notre temps. L’occlusion intestinale française a quelque chance de régresser à l’issue des élections qui interviendront bien un jour ou l’autre. Cela ne réglera pas le problème de la dette publique mais on peut espérer que ceux qui font tout pour que rien ne marche n’occuperont plus le devant de la scène.
« Il y a tout de même des pays, persifla Poulenc, où cela ne se produit pas ; regardez ce qui se passe en Chine, en Russie, en Iran et sans doute en bien d’autres pays qu’ignorent les médias. Les talibans, notamment, ont une bonne longueur d’avance, et ils viennent même de progresser en efficacité en coupant Internet. Voilà des gens qui ont pris la mesure du problème. Circulez, il n’y a rien à voir. Ni à voir, ni à montrer. C’est comme ça qu’on rend la société homogène. »
Béraud reprit en remarquant que les États qu’il citait n’avaient pas de culture démocratique, qu’ils n’avaient jamais connu la démocratie, ni sous les tsars, ni sous les empereurs, pas plus qu’avec les shahs, les sultans et autres despotes plus ou moins éclairés. Ces peuples n’ont pas eu le temps d’apprendre à vivre en démocratie. Notre démocratie occidentale est d’invention récente puisqu’elle n’a guère plus de deux siècles, même si, en Grèce puis à Rome, on a pu trouver un semblant de démocratie dans ce qui n’était que des oligarchies. « Il ne faut pas se raconter d’histoires, continua-t-il. La démocratie ne va pas de soi et on comprend bien que ceux qui, depuis des millénaires, sont conditionnés dans une soumission aux pouvoirs établis ne puissent adopter spontanément des conduites démocratiques. »
« De fait, reprit Poulenc, à quelques exceptions près, les peuples qui se sont émancipés au cours du dernier siècle mettent bien souvent en œuvre une démocratisation qui n’est que formelle ; il y a bien des élections et un parlement mais les relations de clientélisme subsistent et le régime des castes, que remplace le parti unique, prospère. »
Je suis allé dans leur sens en rappelant que, s’il faut parfois peu de temps pour installer un régime qui se dit démocratique, il en faut en revanche beaucoup pour que les gens apprennent à vivre en démocratie. En Europe occidentale, le premier coup d’arrêt à l’absolutisme du monarque a été donné en Angleterre au xiiie siècle, lorsque les féodaux ont obligé le roi à recueillir leur accord pour lever l’impôt3. Mais il a fallu six siècles pour que, petit à petit, un peu partout sur le Vieux Continent, les nations parviennent à gérer les souverainetés qu’ils avaient conquises. Six siècles ! Sans doute a-t-il fallu tout ce temps pour que la culture chrétienne permette aux peuples encore rudes de se libérer de comportements individualistes, serviles ou tribaux qu’ils traînaient comme des avatars du péché originel !
« Je ne comprends pas, fit Béraud, que des gens aujourd’hui ne veuillent pas admettre l’importance qu’a eue le christianisme dans le développement de l’idée même de la démocratie. Prenez le problème par le bout que vous voulez, ce n’est que dans le monde occidental qui émane de la culture européenne, elle-même émanation du christianisme, que les citoyens peuvent s’exprimer et faire prévaloir des décisions qui traduisent un point de vue majoritaire. Si le christianisme n’avait pas façonné cette culture de référence, nous n’aurions pas découvert cette liberté. La preuve ? Eh bien, regardez ailleurs ! »
Je ne suis pas certain que vous puissiez librement vous ouvrir de cela auprès de vos amis chinois. Peut-être suis-je mal informé… Enfin, sachez qu’au Villard nous nous plaisons à croire en cela. Ici, la vie, « simple et tranquille » , évoquée par Verlaine, suit son cours normal. Ce matin, le Villard s’est trouvé enveloppé par un immense troupeau qui descendait de l’estive pour descendre jusqu’à la grand-route où l’attendaient les bétaillères. Le froid gagne un peu plus chaque jour ; les arbres blondissent puis laissent couler leurs feuilles que le vent balaie en larges risées.
Vous devez en rêver dans la touffeur du Huangpu !
Nos pensées vous accompagnent dans votre nouvelle vie ! Faites-la nous partager !
Et soyez assuré de notre indéfectible amitié.

P. Deladret

  1. Deus ex machina : Dieu sorti de la machine, en référence aux dieux qui étaient déposés sur la scène par une grue pour imposer la paix.
  2. Nœud gordien : ce nœud, dit la légende, liait au joug le timon du char du roi Gordias et ne pouvait être défait ; Alexandre en serait venu à bout en le tranchant d’un coup d’épée.
  3. Il s’agit de la Magna carta de 1215.
2025-10-13T21:23:43+02:00