Lettres du Villard

Lettre du Villard – Janvier 2026

Lettre du Villard

Le Villard, le 10 janvier 2026

Chers Shanghaïens,

Nous avons reçu, avec la joie que vous devinez, votre adorable lettre datée du jour de Noël et nous nous empressons de vous répondre au prétexte de vous exprimer sans tarder nos souhaits les plus chaleureux pour vous et pour votre famille en ce début d’année. Je dis au prétexte, car nous sommes certains que vous n’attendez pas que nous vous confirmions nos sentiments amicaux et la profonde complicité intellectuelle dans laquelle nous nous retrouvons. Elle n’exclut pas quelques divergences sur des points que nous nous plaisons à considérer comme de détail, mais nous nous retrouvons avec plaisir sur l’essentiel. Notre amitié aurait peut-être plus de mérite si elle s’accommodait de différences, mais à partir d’un certain âge, il doit falloir être un saint pour aller au-devant de ce qui dérange. Et nous ne le sommes pas. Mais revenons à votre lettre !
Du Huangpu…
Vous êtes allés à la cathédrale de Shanghaï pour la messe de Noël et vous avez constaté que seuls les étrangers étaient admis à y assister. Que voulez-vous, Il faut bien que le régime se protège ! Le christianisme est tellement subversif ! Ce n’est peut-être pas l’avis de certains de nos politiques qui, précisément, le dénigrent, pour laisser s’épanouir divers obscurantismes dont ils espèrent qu’ils leur faciliteront l’accès au pouvoir. Vous nous apprenez qu’on fête Noël sur les rives du Huangpu, qu’on illumine la ville, qu’on décore des sapins, qu’on a adopté un certain folklore, à la façon des Français qui « fêtent » Halloween. Cela n’a pas grand sens ; c’est un prétexte pour se divertir. Et en voyant les Chinois « fêter » Noël, vous vous demandez si, finalement, chez nous, de façon plus ou moins inconsciente, nous ne vivons pas cette fête à leur façon, c’est-à-dire déconnectée de ce qui en est le principe. Ne parlons pas de notre société qui, depuis longtemps maintenant, a transformé le temps de Noël en foire commerciale dont on essaie de faire croire qu’il s’agit d’autre chose, en la saupoudrant de flocons de neige synthétique et en invoquant ce que les publicitaires appellent la « magie de Noël ». « Si ce n’était que cela ! », écrivez-vous, « mais qui osera affirmer que nous ne sommes pas contaminés ? » Ce qui vous gêne, ce n’est pas le fait qu’on se réunisse pour vivre les moments les plus chaleureux, les plus gais possibles, qu’on ait à cœur de partager le meilleur de ce dont on peut disposer, non, ce qui vous attriste est qu’on n’établisse plus la relation avec ce qu’on vit à ce moment-là et la raison pour laquelle on a toutes les raisons d’être heureux.
Je faisais part de vos remarques un peu désabusées à nos amis venus chez nous « tirer les rois ». Béraud, sans doute parce qu’il était certain de ne pas avoir la fève dans son morceau, s’est montré plus conciliant, en observant que ce que vous ressentiez comme étant la perte du sens de Noël n’était qu’une des expressions de la déconnexion entre le vécu de notre société et les principes dans lesquels elle est censée évoluer. « Nous aussi, notez bien, dans notre quotidien, nos choix politiques, dans notre façon de vivre nos croyances, nous manquons de cohérence. Même si nous attendons des autres, surtout lorsque nous ne sommes pas d’accord avec eux, que leurs actions ne soient pas décalées de leurs propos et que ceux-ci soient conformes à leurs principes. Le front ceint de la couronne, Gastinel, roi du jour, goguenarda : « N’auriez-vous pas en tête, cher sujet, telle pochade que donnent actuellement sur la scène du Théâtre Bourbon les coryphées1 des chœurs qui évoluent sur la scène de l’hémicycle ? » Béraud lui répondit que, s’il s’agissait bien d’une tragédie, le spectacle en cours faisait plutôt penser aux Grenouilles d’Aristophane2. « Je ne connais pas votre Aristophane ; observa Mimiquet, mais je vois très bien vos grenouilles-chefs de chœur sauter de pierre en pierre, sans trop se demander où ils vont trouver la rive, en essayant de traverser à gué le torrent de difficultés qui les séparent de l’élection présidentielle. »
… Au Gardon !
Poulenc, qui essayait de dissimuler le « sujet » dont il venait de sentir la présence dans son morceau, est revenu sur l’importance que nous attachions aux rites : « Je n’ai pas connaissance d’une société sans rite ; sans doute, parce que l’homme est un animal social, et parce qu’il a besoin de pratiques qui servent de ciment à une communauté. Ceci dit, la participation au rite est aussi l’expression d’une croyance partagée. Et, si vous déplorez que le rite ne renvoie plus nécessairement à la croyance, vous ne pouvez mésestimer les cas où le rite, vidé de son sens, tient lieu de croyance. » « N’auriez- vous pas en tête, intervint Gastinel, certaines religions essentiellement ritualistes ? » « Toutes comportent une part plus ou moins importante de rites, plus ou moins riches de sens, mais lorsque je constate que l’appartenance affirmée à une croyance se limite au respect des rites… je pense au Pont du Gard… Oui ; on admire les piles, les arches, mais, ce pourquoi l’ouvrage a été construit, ce qui en justifiait l’existence, l’eau, l’eau vivifiante ne passe plus. »
Sur ces paroles définitives (pour le moment !) il nous a versé les dernières gouttes de la Blanquette de Limoux qu’il avait apportée. Et nous nous sommes séparés car la nuit s’avançait…
Nos amis doivent vous envoyer leurs vœux ; recevez sans tarder les nôtres et permettez que nous ajoutions aux souhaits habituels que nous exprimons en cette circonstance, celui, tout particulier, de vous revoir bientôt.

P. Deladret

  1. Coryphée : chef de chœur dans la tragédie et la comédie grecque antique.
  2. 404 avant J.C.
2026-01-14T09:42:20+01:00

Conte pour Noël – Décembre 2025

Conte pour Noël
Le rabbin de Tante Léonie

Nous avions pour habitude, après la messe de Minuit, de passer, pour l’embrasser, chez Tante Léonie qui ne pouvait plus y assister et à qui nous apportions « un air de messe » , comme elle disait. C’était l’occasion, un morceau de pompe et un verre de vin cuit en main, de parler de la famille, des fêtes de Noëls du passé et, surtout, d’admirer sa crèche.
Cette année-là, nous avons été surpris d’y découvrir un nouveau personnage. Il était vêtu d’une sorte de robe de couleur violette ; il portait sur les épaules une grande écharpe et sur la tête un drôle de bonnet pointu. « Ah ! nous dit Tante Léonie, vous ne connaissiez pas mon rabbin, n’est-ce pas ? » Elle reprit : « Je cherchais à savoir s’il y avait un santon qui représente ce personnage depuis qu’en relisant la Pastorale Maurel, j’étais tombée – à la scène IV de l’acte V – sur le couplet d’un berger qui dit “Despuis long-tems dejà, lou rabin dou vilagi, nous disié…” Alors, je me suis renseignée et j’ai fini par trouver un rabbin chez un santonnier, André Fournier, à Seguret. Et, le plus fort, c’est qu’à peine installé dans ma crèche, il m’a raconté son histoire ! Vous ne me croyez pas ? Écoutez donc ce qu’il m’a dit » :
Figurez-vous que ce soir-là, j’attendais, au coin du feu, que le sommeil me gagne. Des coups tapés à la porte m’ont tiré de l’état dans lequel on se laisse volontiers glisser le soir, lorsque les prières sont dites et qu’on pense avoir accompli ses devoirs. J’allais gagner ma chambre lorsqu’on a encore frappé. On m’appelait. Un peu mécontent, je me suis approché de la porte et j’ai entendu : « C’est nous ! Ouvre-nous ! » J’ai reconnu par le judas deux bergers qui m’avaient vendu un agneau pour la Pâque. Je leur ai ouvert en leur faisant remarquer que ce n’était pas une heure pour déranger les gens. « Si tu savais ! », ont-ils crié « Si tu savais ce qui nous est arrivé et ce qui arrive à nous tous ! » Ils se sont mis alors à me raconter que pendant qu’ils étaient cette nuit-là dans la campagne à garder leurs troupeaux, des créatures ailées qui ne ressemblaient à rien de ce qu’ils connaissaient les avaient entourés en chantant d’une façon merveilleuse. Et elles leur avaient dit que le Messie, le Sauveur d’Israël, venait de naître à Bethléem. « Mais, avait remarqué un des bergers, Bethléem, c’est ici, c’est chez nous ! Alors, allons voir le rabbin ! Nous découvrirons le Messie ensemble. » L’un des bergers a même ajouté « Tu nous as toujours dit : “Mes enfants, nous sortirons de l’esclavage, le Messie viendra réparer tous nos maux, il naîtra pauvrement entre deux animaux…” Alors, puisque le Messie est né, ici, chez nous, viens Rabbi, avec nous. » Je restais silencieux ; je me demandais si lorsque je leur avais dit cela, mon espérance n’était pas plus grande que ma certitude. Je ne pouvais pas, pourtant, les décevoir. Alors, j’ai mis mon bonnet et je les ai suivis. Les étoiles scintillaient dans la nuit froide ; nous sommes tombés sur quelques personnes qui se demandaient ce qu’elles pourraient faire pour des malheureux qui se blottissaient dans une étable. Nous nous sommes approchés ; il y avait là un couple qui tentait de protéger du froid un tout petit enfant en le réchauffant entre un âne et un bœuf. « Vois ! Rabbi, ont crié les bergers ! Il est là ! C’est bien le Messie que tu nous as annoncé ! Et les deux animaux qui le protègent ! Vois ce beau sourire ! Et cette lumière qui rayonne ! C’est celle qui accompagnait les esprits qui nous ont dit qu’il venait de naître à Bethléem ! »
Je me demandais ce qu’il fallait en penser. J’ai essayé de leur faire comprendre qu’ils avaient dû rêver et que la lueur qui les avait réveillés les avait aussi égarés. Mais ils ne voulaient rien savoir. Je leur ai alors conseillé de retourner à leurs troupeaux pour éviter qu’ils ne s’égaillent et, pour les tranquilliser, je leur ai demandé de revenir le lendemain pour leur dire comment je voyais les choses.
Je suis rentré à la maison et j’ai réveillé ma femme pour lui raconter ce qui venait de se passer. « Mais tu n’as plus le sens commun ! », m’a-t-elle dit. « Le Messie, celui qui relèvera Israël, qui naîtrait dans une étable ! Il vaut mieux que tu ne dises rien à personne ; on se demanderait si tu n’as pas perdu la tête ! » Peu à peu, j’ai retrouvé mon calme et j’ai essayé de me souvenir de ce que la Loi disait de la venue du Messie. Pour ce qui est du lieu, me suis-je dit en priorité, la cause est entendue depuis Michée, qui a clairement prophétisé (5, 2) : « Et toi, Bethléem Ephrata, le moindre des clans de Juda, c’est de toi que naîtra celui qui doit régner sur Israël… » Bethléem était bien dans la Loi. Mais, à quelle date l’événement se produirait-il ? La question n’était pas à aborder à la légère, car que se passerait-il si on ne savait pas à quel moment accueillir le Messie ? Est-ce qu’il serait déçu ? Est-ce qu’il repartirait ? Est-ce qu’il se vengerait d’Israël son peuple ? Et même, qui pouvait dire qu’il n’était pas déjà là ? Qu’on avait peut-être laissé passer sa venue ? J’étais effondré. Au bout d’un moment, je me suis calmé. Je me suis rappelé que Jacob a annoncé que le signe messianique s’accomplirait lorsque celui auquel appartient le bâton de commandement le perdrait (49, 1-10). Et n’était ce pas le cas, puisque l’autorité était passée entre les mains des Romains depuis qu’ils avaient installé sur le trône cet infâme Hérode. En fouillant dans ma mémoire, j’ai aussi retrouvé que Daniel, qui avait vécu il y avait près de six cents ans, avait prédit (2, 39-45) à Nabuchodonosor que le Dieu du Ciel dresserait « le royaume qui ne serait jamais détruit », lorsque les quatre royaumes qui suivraient celui du Grand Roi auraient disparu. J’ai fait le compte et, effectivement, l’empire babylonien, les Mèdes, l’empire perse, et l’empire d’Alexandre avaient été détruits. Il y avait aussi la prophétie de Nehemie, qui a annoncé il y a près de cinq cents ans que Jerusalem serait reconstruite lorsque soixante-dix septénaires seraient écoulés. Soixante-dix septénaires, à mon calcul, cela fait environ quatre cent quatre-vingt-dix ans. Le temps de l’accomplissement de la prophétie était donc proche… ou arrivé ! Je ne savais plus que penser.
J’en ai reparlé à ma femme qui m’a fait remarquer que si le Messie avait voulu être reconnu, il se serait manifesté tel que l’avaient annoncé les prophètes, en roi, tenant le sceptre et qu’il n’aurait pas entrepris la reconstruction de Jérusalem en partant d’une étable. Elle m’a donc demandé de me taire pour éviter de prendre le risque qu’on me retire ma fonction de rabbin.
Je pensai que, ma foi, si c’est vraiment le Messie, il ne peut s’être contenté de se manifester seulement à nous, petites gens de Bethléem. Les scribes et les docteurs de la Loi ont sans doute été prévenus par d’autres. Ils nous le diront bien ! Alors, le lendemain, lorsque les bergers sont venus me voir, je leur ai demandé d’attendre qu’on leur dise ce qu’il fallait penser de la situation.
Je ne suis pas arrivé à leur faire admettre de ne pas parler de ce qu’ils avaient vu, de l’émotion qui les avait saisis, du bonheur qui les avait envahis, et, pour tout dire de la certitude qu’ils avaient que cet enfant était le Messie. Ils ont fait des confidences aux gens du village et ils les ont plus ou moins convaincus d’apporter un peu de nourriture à la famille. Je restais inquiet ; de temps en temps, j’allais jeter un coup d’œil. Et puis, un jour, j’ai rencontré devant l’étable de beaux personnages qui se sont présentés comme des mages, qui venaient du Levant, de très loin, qui avaient suivi une étoile qui les avait menés jusqu’à la cour du roi Hérode. Là, on leur avait conseillé d’aller voir du côté de Bethléem s’ils y trouveraient ce roi des juifs qu’ils cherchaient. Et, devant mes yeux, en voyant l’enfant, ces mages n’ont pas eu un moment d’hésitation ; ils se sont inclinés, lui ont présenté leurs hommages et quelques cadeaux. Nous avons ensuite un peu parlé de leurs croyances et il m’a semblé alors que ce qu’ils disaient de celui devant qui ils s’étaient prosternés était bien proche de ce que nous pensions que nous apporterait le Messie.
Je ne vous dis pas, reprit Tante Léonie, à quel point les Rois Mages ont troublé le rabbin ; aussi, lorsque leur caravane est repartie vers l’Orient, s’est-il empressé d’aller voir les bergers pour leur demander de convaincre la Sainte Famille de quitter Bethléem, puis de lui montrer le chemin qui la conduirait en l’Égypte.
Vous comprenez pourquoi, conclut-elle, j’aime tant mon rabbin !

J. Ducarre-Hénage
(qui remercie ici M. Régis Bertrand pour la photo de son santon de rabbin)

2025-12-23T15:32:10+01:00

Lettre du Villard – Novembre 2025

Lettre du Villard

Le Villard, le 10 novembre 2025

Cher ami lointain,
Nous nous réjouissons de constater que malgré les kilomètres, les frontières, les fleuves, et les déserts ( !) qui nous séparent, notre relation épistolaire n’est en rien affectée. Votre dernière lettre de Shanghaï nous permet d’un peu mieux connaître votre environnement qui, vous le soulignez, se trouve pour le moment limité à quelques relations professionnelles et de voisinage. Vous notez que ce petit univers cultivé, anglophone, qui n’est sans doute pas très représentatif de ce qu’on pense dans l’Empire du Milieu, est cependant assez bien informé de ce qui se vit chez nous. Ces gens-là, en effet, ne manquent pas de moyens pour contourner la « Grande Muraille Numérique » que contrôle le pouvoir. Et, ce qui nous étonne le plus, est d’apprendre ainsi que notre monde ne les attire pas. Il faut dire, ajoutez-vous, que la situation politique française ne permet pas actuellement de se faire une haute idée de la démocratie représentative à la française. Les messages que vous recevez vous recommandant de vérifier votre inscription au registre des Français à l’étranger vous donnent à penser que la possibilité d’élections législatives anticipées n’est peut-être pas seulement un rêve d’exaltés.
Nous discutions de cette hypothèse hier avec les amis du Villard tout en comparant les qualités respectives de quelques variétés de châtaignes que Mimiquet avait apportées et faisait griller sur le brasero qu’il avait installé sous votre appentis. Était-ce l’effet euphorisant du Jurançon dont le colonel Gastinel avait tenu à nous régaler, mais la conversation prit une autre direction lorsque Mimiquet compara la scène politique actuelle à une partie de paintball entre chefs de partis qui paraissent moins préoccupés par les impacts de leurs tirs que par l’image que les médias leur renvoient de leurs postures. « Autrement dit, intervint Gastinel, c’est plutôt du recball que du speedball, du récréatif plutôt que du compétitif, comme on dit dans le milieu. Quoi qu’il en soit, c’est tout de même le contribuable qui paiera les billes de peinture. Et cela, je l’admets de moins en moins ! J’ai l’impression que nous vivons dans un monde où l’irresponsabilité prospère. Entendons-nous bien ; je ne pense pas que jadis les gens aient été plus vertueux ni plus portés que maintenant à assumer leurs responsabilités, mais la pression sociale leur permettait sans doute moins facilement de se laver les mains des conséquences de leurs actes. » « À quoi cela tient-il ? questionna Béraud en soufflant sur ses châtaignes. Il est vrai que, dans notre société, nous cherchons à mieux analyser les actes et leurs motivations, que nous sommes plus facilement que par le passé enclins à comprendre et à excuser, mais cela n’explique pas tout. Je crois aussi que le fait que nous soyons passés d’une civilisation constituée de groupes de taille modeste – le village, le quartier – et de milieux sociaux bien identifiés – les artisans, les paysans, par exemple – où tout le monde, ou presque, se connaissait, à une société aux frontières incertaines, peut expliquer, au moins en partie, que les inconséquences puissent s’y évanouir. » « Comme l’oued dans le sable – crut bon d’ajouter Mimiquet – sans compter, ajouta Gastinel, que la juxtaposition des cultures qui en résulte altère les références. » Craignant qu’il s’aventure sur un terrain où nous n’aurions peut-être pas été à notre aise, j’ai émis l’idée que ce qu’on appelait souvent l’irresponsabilité était plutôt la disposition d’esprit qui fait qu’on ne cherche pas à voir ce à quoi mène ce qu’on fait, par paresse, par cécité ou par sottise. « Eh oui, nota Mimiquet, il y a ceux qui pensent au coup d’après, comme on dit, et il y a les autres. » « Lénine avait bien vu ça, reprit Gastinel lorsqu’il écrivait que les capitalistes vendraient la corde qui servirait pour les pendre ! » Béraud a nuancé en émettant l’idée qu’en l’occurrence Lénine devait penser que l’esprit de lucre devait obnubiler la pensée capitalisco-bourgeoise. Nous avions parlé de cela avant votre départ en évoquant l’aveuglement des Occidentaux lorsqu’ils avaient ouvert en 2001 l’Organisation Mondiale du Commerce à la Chine. Était-ce une expression de leur esprit de lucre ? Les exemples ne manquent pas de circonstances où il apparaît qu’on n’a pas en tête « le coup d’après » qu’a évoqué Mimiquet. Beraud est convaincu que notre monde est intrinsèquement inconséquent. « Voyez, dit-il, tous ces gens de la vallée qui, pour un oui et pour un non, achètent par l’un des grands réseaux de vente par internet n’importe quel livre ou un vêtement – dont ils n’ont pas toujours un réel besoin – au prétexte que c’est plus rapide ou moins cher, puis qui se plaignent du déclin des commerces locaux. » « Ne parlons pas, glissa Gastinel, des entreprises qui ferment parce que le contexte social ne permet pas d’ajuster les coûts de production au marché. Et cela nous ramène au spectacle que nous donnent les acteurs de la tragicomédie parlementaire actuelle. Vous, moi, savons que les dépenses de notre train de vie sont conditionnées par nos revenus, mais le simple fait de pouvoir prétendre exprimer le point de vue d’électeurs affranchit certains du devoir de respecter le bon sens du boutiquier. Fi donc ! On ne se pose pas la question – parce qu’on ne veut pas avoir à y répondre – de savoir s’il ne vaudrait pas mieux, avant d’augmenter les recettes, réduire les dépenses. Autrefois, on pouvait faire marcher la planche à billets, mais le système ne fonctionne plus ; alors on s’endette ! » Poulenc qui était resté silencieux, a estimé que le « modèle social français », qui consiste, à son avis, à faire payer par les autres les dépenses qu’on ne peut ou qu’on se refuse à assumer a eu peut-être sa justification dans un pays prospère porté par une démographie dynamique, mais que le contexte est différent. « Ah ! grinça Mimiquet, vous n’allez pas nous seriner que tous nos problèmes viennent de la Sécurité sociale ! » – « Que non ! Je bénéficie assez du système qui a cette année le même âge que moi ! Il n’empêche que lorsqu’on l’a créée, on n’a pas su ou voulu voir “le coup d’après” qui vous est cher ; j’ai le souvenir de discussions dans ma famille, dans les années 1960, entre deux de mes oncles qui s’opposaient déjà sur le sujet ; l’un disait que le système reposait sur trop d’hypothèses incertaines – ce n’étaient pas exactement ses mots, vous vous en doutez – l’autre, qu’après la guerre, la société serait riche et pourrait en assumer la charge. L’expression de leurs opinions était tellement véhémente qu’il fallait veiller à ce qu’ils ne soient pas trop proches pendant les repas ! Un avant-goût de ce à quoi on assiste aujourd’hui à l’assemblée ! »
Beraud s’est demandé si cette propension à l’inconséquence n’était pas ce qu’on appelle, dans le christianisme, le péché originel. « C’est bien ce que je vous disais ! glissa Mimiquet. Si Adam avait eu la jugeote pour comprendre ce qui pouvait découler de son geste, nous n’en serions pas là ! »
Nous nous sommes alors opportunément demandé si les habitants du Céleste empire étaient tracassés par la notion du péché originel. Vous pourrez sans doute nous répondre.
Nous attendons maintenant ici la première neige ; je vous enverrai une photo de votre maison.
Tout le Villard se joint à moi pour vous assurer de notre amitié.

P. Deladret

2025-11-18T09:28:57+01:00

Lettre du Villard – Octobre 2025

Lettre du Villard

Le Villard, le 8 octobre 2025

Bien cher ami,

Mademoiselle Raynaud a failli ne pas s’en remettre ! Venue nous porter votre première lettre de Shang Haï, notre factrice a remarqué que « Finalement, deux semaines pour venir du bout du monde, ça n’a rien d’excessif ! Quand vous voyez le temps qu’il faut pour qu’une carte postale nous arrive de La Salette ! » Comme elle s’apprêtait à reprendre son couplet habituel sur l’insuffisance des moyens qui font que le service public n’est plus ce qu’il était, Mimiquet a opportunément détourné la conversation sur le prix de sa nouvelle moto de trial dont elle se sert pour sa tournée.
Vous voici donc au bord du Huangpu. Vous avez, dites-vous, été immédiatement confronté au problème de la langue, car les espoirs que vous aviez mis dans votre bonne maîtrise de l’anglais ont été rapidement douchés. « Ne parlons pas, dites-vous, du français qui est ici autant pratiqué que peut l’être le grec ancien en France. »
Je ne suis donc pas certain que le spectacle politique qui, chez nous, se joue en ce moment à guichets fermés et qui passionne d’autant plus ceux qui sont dans la salle qu’ils se doutent bien qu’ils auront à acquitter une rallonge au prix du billet à la fin de la représentation, retienne l’attention des gens avec qui vous vivez.
Nous parlions bien évidemment de cela hier à l’apéritif. L’ami Béraud a offert à notre méditation les propos, rapportés par le journal Le Monde, d’un homme de théâtre franco-libanais, Wajdi Mouawad, qui fait remarquer que lorsque les grands dramaturges grecs du passé ne parvenaient pas à conclure leurs tragédies, ils faisaient intervenir un « deus ex machina »1 pour dénouer d’une manière impromptue une situation sans issue. Et Béraud se demandait quels seraient les dieux qui pourraient, sinon trancher, du moins délier les nœuds gordiens2 qui maintiennent inextricables la situation en Ukraine, le devenir de Gaza, voire, dans un plus modeste domaine, les relations au sein de notre microcosme politique français.
« Nos problèmes franco-français, fit Gastinel en se resservant, sont tout de même moins dramatiques que les deux autres que vous citez et qui, malheureusement, ne sont que la partie, sinon émergée du moins médiatisée, des tragédies de notre temps. L’occlusion intestinale française a quelque chance de régresser à l’issue des élections qui interviendront bien un jour ou l’autre. Cela ne réglera pas le problème de la dette publique mais on peut espérer que ceux qui font tout pour que rien ne marche n’occuperont plus le devant de la scène.
« Il y a tout de même des pays, persifla Poulenc, où cela ne se produit pas ; regardez ce qui se passe en Chine, en Russie, en Iran et sans doute en bien d’autres pays qu’ignorent les médias. Les talibans, notamment, ont une bonne longueur d’avance, et ils viennent même de progresser en efficacité en coupant Internet. Voilà des gens qui ont pris la mesure du problème. Circulez, il n’y a rien à voir. Ni à voir, ni à montrer. C’est comme ça qu’on rend la société homogène. »
Béraud reprit en remarquant que les États qu’il citait n’avaient pas de culture démocratique, qu’ils n’avaient jamais connu la démocratie, ni sous les tsars, ni sous les empereurs, pas plus qu’avec les shahs, les sultans et autres despotes plus ou moins éclairés. Ces peuples n’ont pas eu le temps d’apprendre à vivre en démocratie. Notre démocratie occidentale est d’invention récente puisqu’elle n’a guère plus de deux siècles, même si, en Grèce puis à Rome, on a pu trouver un semblant de démocratie dans ce qui n’était que des oligarchies. « Il ne faut pas se raconter d’histoires, continua-t-il. La démocratie ne va pas de soi et on comprend bien que ceux qui, depuis des millénaires, sont conditionnés dans une soumission aux pouvoirs établis ne puissent adopter spontanément des conduites démocratiques. »
« De fait, reprit Poulenc, à quelques exceptions près, les peuples qui se sont émancipés au cours du dernier siècle mettent bien souvent en œuvre une démocratisation qui n’est que formelle ; il y a bien des élections et un parlement mais les relations de clientélisme subsistent et le régime des castes, que remplace le parti unique, prospère. »
Je suis allé dans leur sens en rappelant que, s’il faut parfois peu de temps pour installer un régime qui se dit démocratique, il en faut en revanche beaucoup pour que les gens apprennent à vivre en démocratie. En Europe occidentale, le premier coup d’arrêt à l’absolutisme du monarque a été donné en Angleterre au xiiie siècle, lorsque les féodaux ont obligé le roi à recueillir leur accord pour lever l’impôt3. Mais il a fallu six siècles pour que, petit à petit, un peu partout sur le Vieux Continent, les nations parviennent à gérer les souverainetés qu’ils avaient conquises. Six siècles ! Sans doute a-t-il fallu tout ce temps pour que la culture chrétienne permette aux peuples encore rudes de se libérer de comportements individualistes, serviles ou tribaux qu’ils traînaient comme des avatars du péché originel !
« Je ne comprends pas, fit Béraud, que des gens aujourd’hui ne veuillent pas admettre l’importance qu’a eue le christianisme dans le développement de l’idée même de la démocratie. Prenez le problème par le bout que vous voulez, ce n’est que dans le monde occidental qui émane de la culture européenne, elle-même émanation du christianisme, que les citoyens peuvent s’exprimer et faire prévaloir des décisions qui traduisent un point de vue majoritaire. Si le christianisme n’avait pas façonné cette culture de référence, nous n’aurions pas découvert cette liberté. La preuve ? Eh bien, regardez ailleurs ! »
Je ne suis pas certain que vous puissiez librement vous ouvrir de cela auprès de vos amis chinois. Peut-être suis-je mal informé… Enfin, sachez qu’au Villard nous nous plaisons à croire en cela. Ici, la vie, « simple et tranquille » , évoquée par Verlaine, suit son cours normal. Ce matin, le Villard s’est trouvé enveloppé par un immense troupeau qui descendait de l’estive pour descendre jusqu’à la grand-route où l’attendaient les bétaillères. Le froid gagne un peu plus chaque jour ; les arbres blondissent puis laissent couler leurs feuilles que le vent balaie en larges risées.
Vous devez en rêver dans la touffeur du Huangpu !
Nos pensées vous accompagnent dans votre nouvelle vie ! Faites-la nous partager !
Et soyez assuré de notre indéfectible amitié.

P. Deladret

  1. Deus ex machina : Dieu sorti de la machine, en référence aux dieux qui étaient déposés sur la scène par une grue pour imposer la paix.
  2. Nœud gordien : ce nœud, dit la légende, liait au joug le timon du char du roi Gordias et ne pouvait être défait ; Alexandre en serait venu à bout en le tranchant d’un coup d’épée.
  3. Il s’agit de la Magna carta de 1215.
2025-10-13T21:23:43+02:00

Lettre du Villard – Septembre 2025

Lettre du Villard

Le Villard, le 15 septembre 2025

Bien cher ami,
Les préparatifs de votre séjour en Chine expliquent sans doute que vous n’ayez pu trouver le temps de nous envoyer un petit mot et nous comprenons bien cette situation dont nous ne percevons sans doute pas toute la complexité car ce pays impose, paraît-il, certaines formalités auxquelles nous ne sommes pas habitués. Nous pensons que vous êtes maintenant sur le départ et que Mademoiselle Reynaud, notre chère factrice, aura le plaisir de nous apporter bientôt une lettre de Chine en faisant pétarader sa moto de trial.
Vous avez dû lire dans la Presse que des précipitations importantes avaient affecté la vallée ; rassurez-vous, au Villard, il a plu mais nos chemins et nos maisons ont résisté et les torrents sont restés dans leurs lits. Ces pluies ont donné un regain de vitalité à la végétation qui, en certains endroits, a repris des tonalités printanières. On voit cependant, par ci, par là, quelques feuilles de bouleau blondir et tout nous porte à croire qu’au moins en ce qui concerne les couleurs de la végétation, nous aurons un bel automne.
Nous espérons que ces petits bonheurs nous aideront à supporter le spectacle que va nous donner notre pays. Je n’évoque même pas ce qu’avec nos vieux amis du Villard nous ressentons en considérant que notre vaste monde est dans une sorte de dérapage incontrôlé. Les guerres se perpétuent, l’ordre qu’on avait espéré pouvoir être mondial n’est plus reconnu, même pas du bout des lèvres, les droits ne sont plus invoqués que par ceux qui ne peuvent pas montrer leurs forces et les usages, comme ce qu’on appelait les bonnes manières, sont moqués. Mimiquet, lui-même, nous disait qu’il avait l’impression que nous étions dans une luge sur une piste de toboggan dont on ne voyait pas la fin. L’ami Gastinel a tempéré en estimant que nous étions plutôt dans un bobsleigh car cet engin dispose de freins et d’un moyen de direction. Il n’a pas convaincu Béraud qui a relevé que, si les équipiers de bob portaient un casque intégral, c’était bien parce que ce sport était à haut risque. « En tout état de cause, a-t-il ajouté, que ce soit en luge ou en bob, on arrive toujours plus bas que là d’où on est parti. Et c’est bien ce qui nous pend au nez ! » Poulenc, qui n’est pas encore retourné prendre ses quartiers d’hiver à Lyon, est plus sensible qu’eux à l’évolution des idées et des mœurs ; il ne comprend pas l’intérêt de la violence gratuite, de forme comme de fond, de films qu’on propose, ni des situations marginales que mettent en avant nombre de livres qu’on publie. Et il désespère de ceux qui, après s’être hissés à la tête de partis politiques ou d’organisations syndicales, font assaut de propositions que toute personne tenant compte du contexte sinon mondial, du moins européen, trouvera inadaptées. « On est tenté de penser, constata Béraud, que, contrairement à ce qu’on nous a toujours seriné, l’Histoire n’est pas maîtresse de vie1, que l’expérience ne sert pas et que le premier démagogue venu emporte le morceau, pourvu qu’il ait bien ficelé son propos » « Vous êtes un peu rapide, reprit Poulenc. Qu’une part non négligeable de nos compatriotes ne fasse pas souvent l’effort d’étendre ses regards au-delà de ses préoccupations immédiates et s’en remette à ceux qui sont sensés savoir est bien certain, mais faut-il l’accabler pour autant ? Si elle est ainsi, n’est ce pas parce que les conditions d’existence du plus grand nombre, les mille soucis du quotidien, la vie de famille, les problèmes d’emploi, le pouvoir d’achat – et la liste est sans fin – l’empêchent de lever les yeux au-delà de ce qui accapare leur attention ? » « Si vous voulez, l’interrompit Mimiquet, mais tout le monde n’a pas la tête dans le guidon et, si vous aviez raison, il faudrait se poser la question du bien-fondé des élections au suffrage universel. En effet, si les gens ne voient pas plus loin que le bout de leurs chaussures, pourquoi leur donne-t-on la possibilité de confier les responsabilités les plus importantes à d’autres ? » Vous vous souvenez sans doute de notre conversation de l’été dernier au cours de laquelle Béraud soutenait que si le pays était dans l’état dans lequel il était – et qui n’a pas changé – c’était moins aux élus qu’il fallait s’en prendre qu’au corps électoral. « Après tout, disait-il, ne nous plaignons pas des dirigeants politiques ou syndicaux ; ils sont là parce qu’ils ont été choisis ou parce qu’ils représentaient un pis-aller. Finalement, si les propositions des uns et des autres ne sont pas cohérentes n’est ce pas simplement parce que les Français ne savent pas ce qu’ils veulent ? » Vous aviez relevé que les divisions méthodiquement entretenues conduisaient à l’oubli de l’impérieuse nécessité de travailler à l’élaboration de points de convergence. Et vous vous affligiez que ceux qui sont sur le devant de la scène ne rappellent pas, y compris à leurs troupes, le couple que forment les droits et les obligations dans le Contrat social2. « De fait, a convenu Poulenc, si notre pays dégringole en de multiples domaines, cela est dû sans doute autant à ceux qui sont sur la scène qu’a l’assistance qui est assise dans la salle. On peut toujours reprocher aux premiers de ne rien faire, ou de ne pas faire assez, pour renverser ou infléchir la tendance, mais un nombre croissant de personnes croit encore au mirage d’une société où l’on pourrait, comme dans la Rome décadente, vivre de pain et de jeux3. » « Si vous voulez, constata Mimiquet, mais c’est l’histoire de la poule et de l’œuf : quelle est la cause première ? » J’ai suggéré qu’il n’était pas à exclure que cette cause première ne soit pas à rechercher dans la pensée de certains philosophes, animés peut être en sous-main par le Komintern4, qui, dans le milieu du siècle passé, ont distillé toutes sortes d’idées portant à son paroxysme la remise en cause de notre monde occidental. Le capitaine nous fit sourire en citant César, répondant au docteur Venelle dans la pièce de Marcel Pagnol : « Oh ! alors, si tu fais de la philosophie ! Oh aïe, aïe ! »
Nous nous posons bien des questions sur la société que vous trouverez en Chine, mais nous serions surpris que vous nous appreniez que les dirigeants sont les simples exécutants des aspirations du peuple. Enfin… On peut toujours s’amuser de l’idée.
Nous espérons avoir prochainement confirmation de votre installation sur les bords du Huangpu !
Et vous assurons de nos pensées les plus amicales.

P. Deladret

  1. Ciceron, « L’Histoire est maîtresse de vie », De oratore.
  2. Jean-Jacques Rousseau, Du Contrat social, 1762.
  3. En latin « Panem et circenses », Juvenal, Poète latin, Ier siècle, Satire X.
  4. Komintern : Nom donné à l’Internationale communiste créée en 1920 par Lénine.
2025-09-15T18:07:32+02:00

Lettre du Villard – Août 2025

Lettre du Villard

Le Villard, le 15 août 2025

Bien cher ami
Votre petit mot, dont nous vous remercions, nous confirme que vous avez pu rentrer chez vous en évitant les encombrements que provoquent les chassés-croisés des vacanciers. Vous nous voyez ravis que vous ayez même pris le temps de voir ou de revoir les sites et les monuments remarquables qui se trouvaient sur votre trajet. Ne soyons pas, que diable, étrangers au monde dans lequel nous vivons !
Et maintenant, quelle nouvelle ! Vous nous annoncez que vous allez être détachés pour un an à Shang Haï ! Nous en sommes heureux pour vous, car cela doit s’accompagner d’une promotion, mais vous nous excuserez de regretter ce voyage qui nous prive de la joie de vous voir au Villard pendant quelque temps.
Autre temps, autres mœurs : au xixe siècle, être « shangaîé » consistait à être embarqué de force sur un bateau1… alors qu’aujourd’hui on envoie quelqu’un à Shang Haï pour le promouvoir ! Mais enfin, voyons le bon côté des choses ; vous nous parlerez de Chine, et vous nous permettrez peut-être de comprendre comment cette nation qui, il y a moins d’un siècle, comptait parmi les pays les plus pauvres et qui a connu un nombre invraisemblable de guerres et de révolutions, est devenue un géant qui inquiète même les Américains. Vous nous parlerez aussi de nous, vous nous raconterez comment on nous voit de là-bas, si tant est que l’on sache là-bas ce qu’est la France… Après tout, les Chinois font-ils attention à ce petit pays dont la population ne représente pas 5 % de la leur ? Allez, après cela, croire, comme certains voudraient en donner l’illusion à ceux qu’ils s’emploient à catéchiser, qu’on attache de par le monde une importance aux déclarations et aux protestations de ceux qui sont censés nous représenter !
Enfin, vous serez, avec votre femme, comme Usbek et Rica dans les Lettres persanes2, spectateurs de notre actualité, nous éclairant sur ce qui se vit chez nous avec la distance que donne une différence de culture. Vous nous direz comment nous sommes perçus, vous nous éclairerez sur nous. Il n’est jamais trop tard pour apprendre à « monter sur ses propres épaules ».
Notre ami lyonnais qui nous avait invités hier matin dans son jardin pour un « mâchon »3, a relevé que, s’il était bon d’acquérir l’habitude de prendre du recul, voire de la hauteur pour apprécier les situations dans lesquelles nous nous trouvons, il fallait tout autant se garder de se limiter au point de vue de Sirius. Mimiquet, qui avait interrompu les travaux de peinture qu’il avait entrepris sur votre portail pour découvrir les charmes de l’andouillette tirée à la ficelle, lui ayant demandé qui était ce Sirius-là, Poulenc lui traduisit qu’avoir le point de vue de Sirius consistait à adopter une vision large et bienveillante, en relation avec Sirius, étoile brillante très éloignée de la Terre. Et il a ajouté qu’on ne pouvait se satisfaire de cette seule approche car, ne dit-on pas aussi, que « le diable se cache dans les détails » ? Qu’il suffit de peu de choses pour faire capoter une entreprise ambitieuse ? Mimiquet, a remarqué que cela lui rappelait la fable de l’astronome qui tombe dans le puits qu’il avait apprise à la communale. Ses souvenirs sont un peu inexacts puisqu’il s’agit non d’un astronome mais d’un astrologue4, mais on ne peut lui en vouloir. « Oui, reprit Poulenc, lorsqu’on en reste aux grandes idées, aux grands principes, tout doit pouvoir trouver une solution, mais dès qu’on commence à entrer dans les détails, à définir les mesures pratiques qu’il faudrait prendre, on est bien obligé d’abandonner les rêves. Voyez ce qui se passe chez nous actuellement ; en proclamant lutter pour le bien-être général, c’est-à-dire celui de leurs clientèles, les instances politiques ou syndicales supposées les représenter font avancer le pays dans une situation de blocage politique et financier que nombre de leurs sympathisants ne comprennent pas et n’admettront peut-être pas. »
« Une des erreurs les plus communes, intervint Béraud en se resservant de cervelle de canut5 est de croire dur comme fer qu’il est en tout possible de trouver une solution juste qui satisfasse à la fois aux principes les mieux partagés et aux aspirations du plus grand nombre. La vérité est que dans bien des cas, faute de réelle solution, on assiste à une défaite d’usure ; c’est un armistice de fait, une fin de partie, un dénouement qui ne dénoue rien Oui, le conflit sera enlisé sans vainqueur ni vaincu. La lassitude aura été la solution ». Poulenc a remarqué que ces propos lui rappelaient « 13 jours, 13 nuits »6 qu’il il venait de voir au cinéma de la vallée, notamment ces scènes où les soldats qui défendent l’aéroport de Kaboul contre les marées d’Afghans qui veulent fuir les Talibans les matraquent pour leur en interdire l’accès, car leur excès même interdirait les évacuations en cours. « Si je ne peux être totalement d’accord avec vous sur l’ensemble de votre propos, dit-il à Béraud, je suis bien obligé d’admettre que certaines situations ne peuvent trouver de réponses qui satisfassent à toutes les exigences, à toutes les consciences. Les Marines qui, dans le film, interdisent l’accès à l’aéroport, sont à l’image des forces de sécurité européennes qui repoussent les immigrants. Eux aussi, comme les Afghans en leur temps, fuient l’insécurité, l’intolérance, la misère, l’enfer. Et nos pays ne peuvent pourtant pas les laisser entrer en aussi grand nombre. Le sens de l’Humanité, la morale devraient nous faire accéder à d’autres sentiments que ceux auxquels nous nous résignons, faute de mieux, faute de solution alternative, de solution tout court. En attendant que, comme vous le dites, un rapport de force différent vienne mettre fin à l’armistice ».
Je ne sais, cher ami, si les naturels de l’Empire du Milieu que vous allez bientôt fréquenter partagent ces états d’âme qui agitent le Villard. Après tout, lorsqu’on est sur un porte-avions, on craint moins le clapot que lorsqu’on navigue sur une chaloupe.
Dites-nous quand vous partez ; nous consulterons l’Horoscope chinois. Pour le moment, nous savons seulement que nous sommes dans l’année du Serpent de Bois. Les marges de progression de nos connaissances, comme on dit maintenant, sont encore importantes.
Permettez-nous de penser que nos prières vaudront bien les bâtonnets d’encens qu’on brûle devant le Serpent de Bois.
Recevez le soutien chaleureux de toute la communauté du Villard.

P. Deladret

  1. Pour compléter les équipages des grands voiliers qui traversaient l’océan Pacifique de San Francisco à… Shang Haï, certains capitaines n’hésitaient pas à faire kidnapper dans des tavernes de pauvres hères soûls qui ne reprenaient leurs esprits que lorsque le bateau était au large…
  2. Lettres persanes, roman épistolaire de Montesquieu, 1721.
  3. Casse-croûte des Lyonnais, composé de cochonnailles, arrosé de beaujolais et de vin du Mâconnais.
  4. « L’astrologue qui se laisse tomber dans un puits », Jean de La Fontaine, 1668.
  5. Fromage frais battu avec des herbes, de l’ail et de l’échalote.
  6. « 13 jours, 13 nuits », film de Martin Bourboulon, 2025.
2025-08-24T14:49:03+02:00

Lettre du Villard – Mai 2025

Lettre du Villard

Le Villard, le 4 mai 2025

Cher ami,
Nous vous remercions pour la belle carte postale que vous nous avez envoyée au cours de votre voyage ; même si nous ne doutons pas de la constance de votre amitié, nous sommes toujours heureux d’en recevoir l’expression. Nous en sommes d’autant plus heureux que cet usage se perd, que l’on ne s’écrit plus, au motif qu’on peut se téléphoner et expédier des messages ou des mails depuis le bout du monde. Soit, mais utilise-t-on vraiment ces moyens lorsqu’on est en voyage ?
Vous étiez donc à Rome ! Et pour Pâques ! Au moment même où le pape François est mort ! Je ne suis pas certain qu’étant sur place vous ayez pu suivre mieux que nous ce qui s’est passé à Rome à ce moment-là tant les médias ont assuré une « couverture » continue de l’événement. Il faut dire que la dégradation de l’état de santé du Souverain Pontife avait laissé le temps de préparer rubriques nécrologiques, analyses, débats et débatteurs. Comme d’habitude, les uns se sont réjouis de ce qui avait été fait pendant son pontificat, d’autres – qui ne veulent rien entendre à ce qu’est l’Église – se sont plaints qu’« il ne soit pas allé plus loin », c’est-à-dire dans le sens qui leur conviendrait, d’autres encore, et c’est, me semble-t-il, plus nouveau, ont regretté qu’il ait voulu orienter plus nettement l’institution dont il était l’inspirateur dans le sens d’un vécu plus authentique de l’Évangile. L’ami Béraud, chez qui nous avons déjeuné le 1er mai à l’invitation de sa femme qui entendait saluer la vertu et l’abnégation de saint Joseph, son saint patron, a remarqué que les médias avaient souvent appelé le pape François « le pape argentin » sans prendre la peine de rappeler qu’il était jésuite, qu’il avait été formé en Amérique du Sud et qu’il s’inscrivait dans la lignée des missions jésuites des Guaranis qui, au xviie siècle ont défendu les Amérindiens contre les colons espagnols, ce qui leur a valu d’être expulsés1. S’ouvre maintenant la période du Conclave dont désormais tout un chacun pense tout connaître depuis que les films Habemus papam et Conclave2 ont, chacun à sa façon, raconté de façon plus ou moins anecdotique ce qui pouvait intervenir pendant cette période de huis clos. Béraud s’est plu à nous raconter des anecdotes sur les conclaves du passé, rappelant qu’en 1270, les cardinaux, qui ne parvenaient pas à se décider, furent bouclés au pain sec et à l’eau ! « Et si ce n’était que ça ! », fit-il en se levant pour prendre dans sa bibliothèque les Mémoires d’Outre Tombe de Châteaubriand. « Chateaubriand, fit-il, était ambassadeur de France à Rome en 1828 et a vécu tant le décès de Léon XII que l’élection de Pie VIII. C’est ainsi que j’ai appris qu’à cette époque les souverains d’Espagne, de France et d’Autriche disposaient du droit d’exclusive, qui était un droit de veto permettant officiellement d’exclure un cardinal susceptible d’être élu ! Les cardinaux de couronne qui représentaient ces États étaient chargés de signifier le veto aux autres cardinaux ! » « Ne me dites pas que ça existe encore… » glissa Gastinel. « Vous vous doutez bien que non, reprit Béraud, mais en 1878, alors que la France n’avait plus de monarque souverain, et que le président du Conseil était le très républicain Jules Simon, elle invoqua le droit d’exclusive pour écarter le cardinal Bilio lors du conclave qui porta Léon XIII sur le trône de Saint-Pierre. Ne me faites pas dire que cela a un rapport avec la promulgation en 1891 par le même Léon XIII de l’encyclique Rerum novarum qui a favorisé le ralliement des catholiques français à la République ! » « Nous vous laisserons la responsabilité du sous-entendu de votre propos », glissa Poulenc. « Mais je n’en ai pas fini avec les Mémoires de mon cher vicomte3. » Il tournait les pages et nous suivions ses gestes enfiévrés. « Voilà, j’y suis », fit-il de façon triomphale « c’est page 182. Chateaubriand raconte sans se troubler qu’il a pu se procurer le Journal officiel et secret du conclave et le communiquer de façon confidentielle au ministre Portalis ! J’espère, ajouta-t-il, que dis-je, je suis convaincu, que le procès-verbal secret du conclave qui va s’ouvrir, que nous ne lirons pas, permettra à ceux qui le découvriront plus tard de se faire une opinion plus élevée du Sacré Collège de 2025. » Poulenc a remarqué que la culture du secret n’était pas propre à l’Église et qu’elle était certainement le principal point commun des hommes politiques qui ont vu dans les obsèques du pape François une opportunité à ne pas négliger pour approfondir quelques contacts. Je leur ai indiqué que j’avais entendu dire qu’au Quai (d’Orsay) on appelle « obsèques de travail » les enterrements des grands de ce monde en marge desquels on peut avoir des conversations discrètes non loin du catafalque. « On se souviendra longtemps, en convint Mimiquet, de l’image des présidents Trump et Zelensky, assis sur deux chaises dans Saint-Pierre comme deux bookmakers échangeant un tuyau ; mais aussi de celles d’autres grands qui auraient bien voulu être considérés comme tels et qui ont été tenus à l’écart… »
Nous pensons que, malgré la diversité croissante des attentes des catholiques d’un monde qui s’est dilaté depuis le temps de Chateaubriand et les différences de culture des cardinaux venus de multiples horizons, ce conclave ne va pas s’éterniser et que les romains ne devront pas mettre les cardinaux au pain sec et à l’eau ! Béraud ayant noté que, comme ceux qui l’ont précédé, ce conclave allait respecter la règle des trois unités4 qu’on recherchait dans le théâtre classique, Mimiquet s’est cru obligé de frapper les trois coups sur le plancher.
Nous attendons, déjà avec impatience, vos réactions au résultat de cette élection.
Soyez assuré de notre estime et de nos sentiments les meilleurs.

P. Deladret

  1. Cf. le film Mission de Roland Joffé (1986). La musique d’E. Morricone est facilement accessible via You tube.
  2. Habemus papam, 2011, film de Nanni Moretti, et Conclave, 2024, film de Edward Berger.
  3. Il s’agit bien sûr de François-René, vicomte de Chateaubriand.
  4. Unité d’action, unité de temps, unité de lieu.
2025-05-23T11:51:05+02:00

Lettre du Villard – Avril 2025

Lettre du Villard

Le Villard, le 15 avril 2025

Bien cher ami,
Nous devrons donc nous passer de votre présence jusqu’aux vacances d’été. Nous comprenons bien que vos grands adolescents aient souhaité que vous les emmeniez découvrir d’autres paysages que ceux de notre vallée. Il vaut mieux voyager jeune, même si on manque alors d’un peu de recul pour apprécier ce qu’on voit. J’en ai touché un mot à nos amis alors que, comme chaque année, nous faisions le ménage de la chapelle du Villard avant les Rameaux. Qu’avais-je dit ! L’ami Béraud, c’est une idée fixe chez lui, considère que, s’il s’agit de connaître un pays, de comprendre son histoire, sa géographie, son économie, sa société, ce n’est pas en allant s’y promener quinze jours qu’on améliorera la connaissance qu’on en a. Les voyages scolaires, comme ceux proposés aux gens du « troisième âge », sont pour lui les expressions les plus achevées du voyage de divertissement, qui, avec un habillage culturel, permet aux uns et aux autres d’ouvrir une parenthèse dans leur existence. Poulenc a mollement acquiescé mais lui a fait remarquer qu’on ne peut, sans se déplacer, ressentir une véritable émotion, éprouver un réel enthousiasme, devant tel tableau ou tel monument ou encore face à tel paysage grandiose. Obstiné, Béraud a repris le fil de son idée, en avançant que ces escapades touristiques ne sont qu’un ersatz des voyages dans lesquels se lançaient seuls des gens aisés, cultivés, aventureux et que n’obnubilait pas le souci du confort. « Le Grand Tour1, a-t-il ajouté, concernait des personnes ayant reçu une éducation leur permettant d’apprécier et de comprendre ce qu’ils découvraient, ce qui est rarement le cas aujourd’hui. » Gastinel qui tentait d’enlever les toiles d’araignées avec sa tête de loup télescopique, lui demanda ce qui le gênait dans le fait que des gens puissent voyager pour se divertir, pour leur simple plaisir. Béraud a convenu qu’à partir du moment où ils ne se croyaient pas tenus d’avoir ensuite un avis sur tout à partir du peu qu’ils avaient vu, il n’avait pas d’objection à formuler.
Poulenc permit à la conversation de prendre un nouveau cours, en ajoutant, à propos de voyages, et dans une contrée où on ne peut être soupçonné de vouloir découvrir les mœurs des indigènes, qu’il tenait à notre disposition le Guide Michelin France 2025 qui venait d’être édité. Béraud a ronchonné une fois de plus car il avait lu dans la presse que des têtes couronnées – des valeurs établies selon lui – venaient d’être décoiffées alors, qu’à son avis, la mode était maintenant de consacrer les petits malins qui mélangeaient des saveurs improbables et les assaisonnaient de fleurs pour épater les gogos. « Ma foi, dit Gastinel, nous ne fréquentons pas les plus étoilés de ces restaurants, mais j’ai la faiblesse de m’intéresser aux critiques gastronomiques ainsi qu’aux recettes des chefs et à ce qu’ils disent de leurs parcours. Et c’est là ce qui m’interpelle car on remarque que la réussite n’est pas un effet du hasard, que la confiance en soi, que le savoir-faire relationnel et le facteur chance n’auraient rien été dans leur réussite sans l’acquisition d’une maîtrise technique et un travail acharné, mais aussi sans la volonté d’être le meilleur. » En l’entendant, cela m’a fait penser à vos récents commentaires de l’actualité. Vous m’écriviez que vous ressentiez un profond malaise en voyant marginalisé chez nous, dans notre société, le goût de l’effort, du travail bien fait et de la performance. Et que cela vous inquiétait plus que les conséquences sur l’économie mondiale des orientations hasardeuses du président des États-Unis, plus que le caractère insoluble de la situation en Palestine, plus même que le sort de l’Europe paralysée par ce qui se passe en Ukraine, qui sont tous les éléments d’un contexte dont, ni nous, ni notre pays ne pouvons modifier le cours. Alors que, pensez-vous, à notre niveau, il n’est pas dit que nous ne puissions pas orienter le cours des choses. Le catastrophisme d’Extinction-Rebellion2 qui est là pour dire qu’il faut renverser la table si nous ne voulons pas disparaître, vous paraît aux antipodes du courant de pensée qui irriguait notre société depuis des siècles et qui était sous-tendu par l’idée que nous étions capables de nous adapter. On a parfois l’impression, en écoutant certains, qu’ils sont saisis par la grande terreur qui a précédé l’An Mil, et que la fin du monde est proche ! Et puis, ma foi, le monde a continué… Le catastrophisme, le pessimisme, disiez-vous, est une régression. Comme je disais cela à nos amis, Gastinel, m’écoutant vaticiner comme la Pythie3 sur son trépied, a ajouté : « Vous allez penser que je suis complotiste, mais j’ai peine à croire qu’il n’y ait pas, derrière ces mouvements qui mettent en cause notre culture, la volonté de nous faire prendre du retard dans notre développement économique, industriel, voire militaire. Sous ces influences délétères qui sont parées des meilleures intentions, nos sociétés acceptent de porter des handicaps de plus en plus lourds. » « Heureusement, conclut Poulenc, que vous admettez qu’on puisse vous prendre pour un complotiste ! Cela ne vous dédouane pas mais montre que vous êtes conscient que d’autres puissent avoir une autre analyse que la vôtre ! »
Je ne sais quel est votre avis sur la question ; vous aviez remarqué que sont généralement qualifiés de complotistes ceux qui ne pensent pas comme eux mais que, par ailleurs, il y a peut-être des complotistes en quelque sorte de bonne foi, qui sont inconscients des schémas de pensée dans lesquels ils se sont enfermés. Vous aideriez Gastinel – et sans doute nous aussi dans bien d’autres domaines – en essayant de mettre en exergue dans votre prochaine lettre les raisons de nos aveuglements.
Nous vous souhaitons un bon voyage et de bonnes vacances !
Bien à vous.

P. Deladret

  1. Nom donné au xviiie siècle au long voyage que faisaient en Europe des fils de « bonne famille » pour compléter leurs connaissances livresques en découvrant d’autres sociétés.
  2. Extinction-rebellion : mouvement social écologiste radical s’exprimant notamment par la désobéissance civique.
  3. La Pythie, de Delphes, assise sur un trépied sous lequel fumaient des feuilles de laurier, répondait de façon sibylline dans un état sans doute second aux questions qui lui étaient posées.
2025-04-21T17:14:32+02:00

Lettre du Villard – Mars 2025

Lettre du Villard

Le Villard, le 28 mars 2025

Cher ami,
Vous n’avez pas à nous remercier pour les quelques repas que vous avez pris chez nous ! Nous avons été tellement heureux que vous nous consacriez une partie du temps de vos vacances ! Alors même que le beau temps et la neige enfin tombée vous permettaient d’être tout à votre famille réunie au Villard !
Votre présence nous a permis de prendre un peu de champ par rapport à nos préoccupations habituelles, et votre lettre qui évoque le récent palmarès des Césars m’incite à poursuivre en ce sens. Vous avez été surpris que les lauréats ne soient pas des professionnels qui vous plaisent, et dont les films connaissent un assez large succès. Vous avez alors cherché à savoir de quelle façon s’opérait la sélection. Il apparaît, avez-vous vu, que les choix sont faits essentiellement par des gens qui entendent promouvoir une certaine conception du cinéma et qui se tiennent par la barbichette1. Il y a donc en France un monde cinématographique à deux vitesses ; certains films n’apparaissent pratiquement jamais dans certaines villes, de même que d’autres ne sont pas projetés sur les écrans parisiens car ils sont, du fait des sujets traités ou de leur « inspiration provinciale » de facto destinés à un public… qui n’est pas parisien. Cette différence entre le public de la capitale et celui du reste du pays est, avez-vous découvert, telle qu’elle est quantifiée dans l’hebdomadaire Le Film Français, qui publie chaque semaine le « coefficient » de pénétration des films distribués selon qu’il s’agit de l’une ou de l’autre des deux zones retenues. Vous n’êtes pas loin de penser qu’en consacrant deux zones de diffusion cette pratique sous-entend des différences de culture et d’attente, autrement dit une certaine condescendance de Paris envers d’autres parties du territoire. Je racontais cela hier aux amis venus pour notre traditionnelle choucroute de Mi-Carême que nous ne manquons pas de partager pour rappeler et honorer la mémoire de Clément Marot qui faillit mourir brûlé sur la fausse accusation d’« avoir mangé le lard en carême ». C’est une façon à notre portée de lutter contre l’intolérance et l’obscurantisme. Et c’est à notre avis tout aussi efficace que d’arpenter les rues en braillant « Non au fanatisme ! » à l’image de l’amoureux de Germaine qui, dans Les Bonbons 67 de Jacques Brel, défile en criant « Paix au Vietnam ! »… Gastinel a remarqué que « c’était toujours la même histoire », que, pour les « parisiens » , le reste du pays n’était peuplé que d’Hilotes2, incapables de comprendre les grands enjeux de notre temps et d’en apprécier l’expression. Poulenc, levant son verre, cita Villon : « Il n’est bon bec que de Paris ! » La citation n’était pas parfaitement adaptée, mais nous n’allions tout de même pas le lui faire remarquer.
« Voire, reprit Gastinel ; c’est quand même de cette population-là que nous sont venues ces grandes secousses qui, entre la fin du xviiie siècle et la Commune de Paris auraient pu être évitées si ceux qui les ont provoquées avaient été assez clairvoyants pour en imaginer les conséquences ». « Vous faites peu de cas de l’analyse marxiste de cette période, intervint Béraud ; elle ne rend pas compte à elle seule de ce qui est advenu, mais elle n’est pas à négliger. Je vous rejoindrai cependant en relevant que ce que nous vivons ces jours-ci en France conduit à considérer que, chez nous, les capacités d’anticipation sont toujours aussi fermement paralysées par les prises de position partisanes. »
En resservant nos amis, j’ai tenté une diversion, en avançant que nous ne pouvions regretter que des avis divergents se fassent jour, et même qu’ils expriment les intérêts différents des uns et des autres, lorsque Mimiquet, tendant son assiette, s’est exclamé : « C’est bien gentil, mais lorsque l’opposition des opinions conduit au blocage, que se passe-t-il ? » Béraud a fait remarquer que cette situation n’était pas nouvelle et que l’Histoire montrait que des antagonismes analogues avaient fini par trouver une issue, même si celle-ci avait sans doute mécontenté beaucoup de monde. « C’est facile à dire, fit Gastinel, mais ce n’est pas une réponse ». Béraud lui a rétorqué qu’il n’était pas un prophète, ni un de ces commentateurs de la vie politique qui, à longueur de colonne ou des heures d’antenne durant, tirent des plans sur la comète sans aider à apercevoir l’émergence d’une solution. « Ce qui me paraît tout aussi préoccupant aujourd’hui, fit Poulenc, est l’intolérance à l’égard des opinions contraires. Et c’est elle qui est sans doute à l’origine de tout ça. Les sociétés du passé – et les dictatures actuelles – ont pu considérer que leur survie impliquait d’éliminer tout ce qui n’allait pas dans le sens du Parti, ou de ceux qui exerçaient le pouvoir temporel, qu’il s’agisse de féodaux, d’hommes d’Église ou d’oligarques. Socrate en est mort. On a connu cela, mais notre monde occidental a admis une pluralité d’opinions dans la société. Or, il me semble qu’actuellement, au moment même où, comme disent certains, qui ont peu de mémoire, on est sorti des “années de plomb”, la société manifeste une intransigeance remarquable à l’égard de ce qui ne va pas dans le sens de la pensée dominante. Les humoristes d’aujourd’hui les plus consensuels ne disent-ils pas souvent “Oh ! ça, on ne pourrait plus le dire !” Comment concilier le droit à la différence, qui est celui de penser et de dire ce que bon me semble et l’interdiction sociétale, voire légale de l’énoncer ? » « Sauf si, interrompit Mimiquet, on dit du mal du Pape ! » « On a voué, reprit Poulenc, Dieu aux Gémonies puis on a jeté la morale aux orties. Bon, mais après ? Puisqu’il n’y a plus de références, qu’est ce qui justifie les oukases de la pensée dominante actuelle ? Les intérêts ? les goûts ? En refusant de reconnaître que les libertés individuelles ne pouvaient excéder une certaine amplitude, on s’est privé de toute possibilité de maintenir en vie un corps social. » Béraud a nuancé le propos en disant qu’il était peu probable que le corps social s’embolise mais, ajouta-t-il, en faisant référence à Amélie Nothomb, qu’il allait falloir s’habituer à ce qu’il passe de stupeurs en tremblements3.
Nos amis m’ont chargé de vous demander comment vous pensiez qu’on puisse concilier liberté d’expression et droit à la différence ; ils espèrent, en filant la métaphore – et je m’associe à eux – que seuls nos progrès ( ! ) en âge et la calcification de nos pensées nous brouillent la vue.
Vous voilà chargé d’une mission redoutable, mais soyez assuré de notre amicale absolution si vous ne pouvez en venir à bout. En tout état de cause, nous attendons vos lumières de pied ferme !
Avec toute notre amitié.

P. Deladret

  1. 80 % des votants sont des professionnels de la production ; les distributeurs ne comptent que pour 20 % et les spectateurs pour rien du tout.
  2. Peuplade asservie par les spartiates.
  3. Stupeur et tremblements, roman d’Amélie Nothomb, Paris, Albin Michel, 1999.
2025-03-24T17:51:18+01:00

Lettre du Villard – Février 2025

Lettre du Villard

Le Villard, le 15 février 2025

Cher ami,
Nous nous réjouissons de savoir que vous pourrez venir pour quelques jours de vacances au Villard ; notre petit groupe de résidents est bien conscient de constituer une aimable société mais, comme vous le constatez, en ayant la délicatesse de ne pas en faire état, nous mijotons dans notre jus, ou, pour dire autrement, nous tournons un peu en rond, avec les manies et les obsessions de notre âge. Lorsque vous venez au Villard, votre conversation, vos réactions nous font élargir le champ de nos préoccupations. Comme je m’ouvrais de cela auprès de vous, vous avez eu l’amitié de me dire que notre âge n’était sans doute pas en cause, tant vous rencontrez de personnes dont l’intérêt se limite à un nombre finalement bien limité de préoccupations. J’évoquais la question l’autre jour avec votre voisin Poulenc, qui est un peu plus jeune que nous ; il a convenu que, quel que soit l’âge et quoi que nous en disions, nous ne tenons pas tellement à nous aventurer, comme on dit aujourd’hui, hors de notre « zone de confort ». Je lui citais l’exemple contraire de l’ami Béraud qui s’évertue à lire un quotidien dont les idées sont bien souvent à l’opposé des siennes, sous les sarcasmes amicaux du colonel Gastinel qui l’accuse, ce faisant, d’enrichir un groupe financier qui n’aspire qu’à voir disparaître la catégorie sociale dont il est un des représentants. Béraud lui rétorque régulièrement que c’est pour lui le prix à payer pour mieux connaître les arguments de ses adversaires dont il peut ainsi démontrer les sophismes devant ceux de ses amis qui, justement, ne prennent pas le temps de se demander en quoi il s’agit de sophismes et qui se laisseraient aller, par paresse, à croire ce qu’on leur raconte. La tentation de ne pas se hasarder hors de nos zones de confort affecte toutes les générations et toutes les sensibilités. « Voyez, me disiez-vous, quelle aubaine cette disposition d’esprit est pour les partis politiques ! Disons pour leurs dirigeants, dont le génie est de faire croire aux nigauds qu’ils pensent par eux-mêmes ce que leur ont soufflé ceux qui entendent les manipuler… Quelques mots d’ordre bien trouvés et quelques formules bien senties sont suffisants pour transformer l’arène démocratique en champ de bataille avec tranchées, lignes de barbelés et chausse-trapes. Notre assemblée nationale est devenue, depuis les dernières élections, le lieu privilégié de l’expression d’idées, disons sans nuance, qui fleure bon la conversation de bistrot. Ainsi, flatté d’avoir des élus qui doivent penser comme lui parce qu’ils s’expriment comme lui, l’électeur est maintenu dans sa zone de confort. » Poulenc est revenu sur le sujet en concédant que nous ressentions souvent moins une aspiration à l’aventure qu’un besoin de protection, que nous aimions bien ne pas trop nous lancer dans l’inconnu : « Lorsque vous lisez ou racontez une histoire à de jeunes enfants, vous remarquez qu’ils tiennent à ce que vous ne variez pas le texte, et même à ce que vous n’en changiez pas un mot ; ils ont sans doute besoin de retrouver, à partir de mots, d’images, d’intonations un petit monde bien à eux qui leur permet d’accepter l’inconnu de la nuit. » Je lui ai confié en aparté que, moi aussi, qui n’étais plus spécialement jeune, j’étais bien souvent tenté par le désir, sinon le besoin, de me réfugier dans mon monde « à moi », d’établir une zone tampon entre ce à quoi j’aspire et ce que dois assumer, non pour ignorer la réalité du monde mais pour, comme on dit aujourd’hui, le mettre en perspective. L’éminent historien Georges Lenotre, lui ai-je révélé, avait, paraît-il, pour habitude de lire chaque jour, avant de s’endormir, rien moins qu’une pièce de théâtre ou un petit roman, pour, disait-il, « se laver l’esprit ». « Moi, dit Beraud qui avait suivi notre conversation, lorsque j’ai besoin de retrouver un certain équilibre que je pense menacé, je relis quelques auteurs, comme Giraudoux, Anatole France ou Chateaubriand. Je retrouve toujours dans Siegfried et le Limousin du premier, l’Histoire contemporaine1 du deuxième ou les Mémoires d’Outre tombe de celui qu’il est inutile de présenter, le même enchantement que suscitent tant la clairvoyance distancée de leurs pensées que le charme qui émane de leur expression. Leur art est celui du sertisseur2 qui met en valeur les pierres précieuses par la façon de les agencer. » Gastinel, qui lit plutôt les ouvrages qui paraissent et auxquels les médias donnent publicité s’est aventuré à demander à l’ami Béraud s’il ne pensait pas qu’en se délectant de ces friandises surannées il ne risquait pas de s’enkyster dans sa zone de confort. Poulenc a tiré Béraud d’une explication qui aurait peut-être été laborieuse, en poursuivant son propos sur les histoires qu’on lit aux enfants et qui leur permettent de vivre d’autres vies par procuration : « Mais les adultes ont les mêmes besoins, les mêmes attentes ; voyez le succès de la “presse people” qui fait son miel des aventures des produits du “star-system” ou des péripéties des têtes couronnées. Ne parlons pas des émissions “historiques” qui, d’ Alain Decaux à Stéphane Bern, permettent de “se changer les idées”. Leur propos n’est pas de diffuser “le savoir savant”, comme disent les professionnels de l’Histoire qui, au demeurant n’intéresse pas grand monde, mais de bien raconter des histoires qui ne soient pas inexactes. L’art du récit l’emporte sur l’analyse historique mais nous avons besoin de “zones de confort” pour nous “faire penser à autre chose” et nous permettre de repartir. » Nous aurons certainement l’occasion, lors de votre séjour maintenant prochain, de retrouver nos amis pour tenter de démêler si la zone de confort est un lieu de repli stratégique où l’on refait ses forces ou l’expression d’un désintérêt pour tout ce qui ne nous concerne pas de près. Mimiquet, qui déneigeait devant votre grange et qui est venu se réchauffer quelques instants chez nous, vous demande par mon intermédiaire quel jour il doit mettre votre chaudière en route.
Comme vous le voyez, vous êtes très attendus.
Nous nous réjouissons de pouvoir très bientôt vous exprimer toute notre amitié.

P. Deladret

  1. L’Histoire contemporaine (1897-1901) d’Anatole France (1844-1922) est constituée de quatre ouvrages : L’Orme du mail, Le mannequin d’osier, L’anneau d’améthyste et Monsieur Bergeret à Paris.
  2. Sertisseur : artisan d’art qui intervient dans le prolongement du travail du bijoutier ou de l’orfèvre pour fixer les pierres précieuses que doit comporter l’objet.
2025-03-24T17:51:46+01:00