Lettres du Villard

Lettre du Villard – mars 2022

Lettre du Villard

Le Villard, le 15 mars 2022

Cher homme de la plaine,
Nous nous réjouissons à l’avance de votre venue au Villard pour les vacances de Pâques qui, cette année, « tomberont » à bonne date. Vous vous empressez d’ajouter dans votre lettre « si toutefois la guerre en Ukraine ne nous en empêche pas et, dans un registre moins tragique, si le prix du carburant nous permet encore de circuler ! » Nous sommes, comme vous, atterrés par l’évolution tragique de cette situation qui paraissait improbable il y a seulement quelques semaines. Nous n’ignorions pas les frictions qui étaient apparues dans cette zone que les Russes disputent aux Ukrainiens mais nous pensions qu’il était de bonne guerre (si l’on peut dire) que les uns et les autres demandent plus que ce qu’ils espéraient pour parvenir à céder le moins possible. Il nous a fallu déchanter : ils ne bluffaient pas ! Et là, nous avons compris que nous ne savions rien de la situation réelle ni des protagonistes qui s’avançaient sur le devant de la scène. Sans doute n’avions-nous pas été assez curieux ni attentifs ; sans doute ceux qui font profession d’informer et de nous éclairer avaient-ils atteint les limites de leur compétence ; sans doute ceux qui, de façon symétrique, ont pour métier de nous désinformer, avaient-ils en revanche parfaitement travaillé… Le fait était là : nous nous sommes réveillés avec la guerre sur notre petit continent, partagés entre une compassion plus ou moins sincère avec les assaillis et la crainte qu’inspire un assaillant qui ne cache pas qu’il entend arriver à ses fins par la force. Vous reprenez dans votre lettre la citation latine « Cedant arma togae ! » qu’a utilisée Beraud le mois dernier dans un tout autre domaine. Que la confrontation laisse la place à la négociation ! Qui ne souscrit à la démarche ? Vous observez cependant que, depuis Cicéron à qui on attribue la formule, c’est plutôt la toge qui s’est inclinée devant les armes. Vous rappelez que Louis XIV, qui avait une certaine expérience des situations conflictuelles (c’est un euphémisme), faisait graver sur ses canons l’expression « Ultima ratio regum »1 pour dire que, lorsque tous les moyens pacifiques ont été épuisés, il ne reste plus aux rois que l’utilisation de la force pour faire prévaloir leurs vues. Et vous notez qu’il n’est pas certain (c’est aussi un euphémisme) que les Russes aient exploré toutes les voies pacifiques. Vous considérez qu’on a cru ou qu’on a fait mine de croire pendant longtemps qu’il devait être possible, en toutes circonstances, de trouver des solutions pacifiques. On avait oublié que celui qui est, ou qui pense être, le plus fort n’accepte que ses armes soient soumises à la toge que s’il le veut bien, c’est-à-dire si cela va dans le sens de ses intérêts.
Hier soir, nos conversations roulaient, mélancoliques, sur le sujet. Le colonel Gastinel ne décolérait pas, devant l’attitude des Russes ; « Ils ont tout de même signé des accords, des engagements ; ils sont tenus par leur signature ! » fulminait-il. « Le droit international ne permet pas cela ! » Beraud lui a fait remarquer qu’il n’y a pas de construction juridique qui tienne si une autorité supérieure n’est pas en place pour faire respecter le pacte. « Croyez-vous que deux propriétaires mitoyens s’entendraient spontanément si le juge de paix, comme on disait de mon temps, n’avait pas le pouvoir d’envoyer les gendarmes pour faire cesser un trouble de voisinage ? L’ordre international a peut-être des juges de paix, mais il n’a pas de gendarme. À moins que vous considériez les Casques bleus de l’ONU comme une force militaire, mais cela m’étonnerait de la part d’un ancien officier… N’oubliez pas, continua-t-il, que les États changent et que leurs dirigeants aussi ; ceux qui sont à un moment donné au pouvoir peuvent ne pas se sentir liés par les traités que leurs prédécesseurs ont signés. Ne serait-ce que parce que le contexte évolue ; ne soyez pas surpris si, dans quelques années, le changement climatique ou la construction de barrages rendent intenables des situations qui jusqu’alors étaient acceptables ». Gastinel, notant qu’on s’éloignait un peu du sujet, souligna que puisque, effectivement, la communauté internationale ne disposait pas de l’ultima ratio nécessaire pour contraindre ceux qui ne respectent pas le droit, il fallait développer le recours aux sanctions économiques.
Je sais que vous êtes assez réservé sur le sujet. Vous considérez en effet, « horresco referens »2 comme aurait dit Virgile, que les sanctions économiques, aussi vieilles que l’art (!) de la guerre, n’ont jamais eu l’effet escompté, c’est-à-dire de mettre à quia3 ceux qui étaient censés les subir. Vous prenez pour exemple le Blocus continental de Napoléon, les sanctions contre l’Italie lors de sa conquête de l’Éthiopie en 1936, celles contre Cuba ou contre l’Iran. Ces sanctions, m’écrivez-vous, dont le but premier est d’affaiblir un État, n’ont d’autre effet que d’en rendre le peuple un peu plus malheureux, sans que les dirigeants, qui sont en règle générale des autocrates, ne soient inquiétés. Dans le même ordre d’idée, Poulenc remarqua qu’il paraît illusoire de chercher à obtenir, en suscitant une guerre interne, ce qu’on ne peut obtenir d’une guerre extérieure, parce qu’on ne veut ou qu’on ne peut faire. « Avec le risque, ajouta Beraud, que les despotes ne se lancent dans une “vraie” guerre, en faisant valoir qu’il leur faut desserrer l’étau économique, et qu’ils sont en état de légitime défense ». Alors, que faire ?
Vous remarquiez dans votre lettre que le souhaitable bute contre le possible, et pas seulement en cette circonstance tragique. « C’est déjà tellement le cas dans notre propre vie ! » disiez-vous. Et j’ajouterai… dans les professions de foi des candidats à l’élection présidentielle du 10 avril !
J’espère que, lorsque vous viendrez au Villard, le temps des grandes souffrances sera passé.
Avec toute notre amitié.

P. Deladret

  1. Le dernier argument des rois.
  2. « Je suis saisi d’horreur en le rapportant », Virgile, Enéide, II 204.
  3. Mettre à quia : Empêcher de répliquer.
2022-04-25T15:02:47+02:00

Lettre du Villard – février 2022

Lettre du Villard

Le Villard, le 15 février 2022

Mon cher,
Je n’ai pu m’empêcher hier de lire de larges extraits de votre lettre à nos amis du Villard que nous avions retrouvés chez Me Beraud pour marquer avec un peu de retard la Chandeleur et avec un peu d’avance Mardi Gras. Chacun avait apporté quelques pâtisseries, si bien que nous nous sommes retrouvés devant une table chargée de crêpes, de bugnes, de merveilles, d’oreillettes, de navettes et de beignets. Votre lettre a heureusement permis d’élargir notre horizon au-delà des recettes de cuisine.
Vous nous faites découvrir l’étrange cours qu’a pris le fil de vos idées à partir du moment où votre imagination a donné un sens inattendu à l’affichette « Attention Angles morts » que vous veniez de lire sur le flanc d’un poids lourd que vous dépassiez. « On peut, bien sûr », notez-vous, « en rester au sens littéral et considérer que l’angle mort est une zone du champ de vision qui échappe au conducteur dont un écart de conduite peut vous causer un dommage. Sans que je comprenne pourquoi, cependant, un autre sens s’est révélé, un peu comme lorsque, par le passé, l’image des négatifs photos naissait dans le bain du révélateur. L’angle mort m’est apparu comme ce que, dans notre vie, nous ne voyons pas, non par l’effet de notre volonté mais par insouciance, par insensibilité ou par culture. Les angles morts de notre caractère, notre manque d’attention, font que nous pouvons, sans malice, blesser telle ou telle personne. Il y a également les angles morts de notre intelligence ; certains ont été dotés par la nature d’angles morts… disons assez larges. Comment, après cela, s’étonner s’ils ne voient pas le mal qu’ils peuvent causer ? Je pense ici aux enfants dont l’avenir est gâché par des parents frustes, dont de multiples angles morts restreignent le champ de l’intelligence. Et comment expliquer sinon par l’étendue des angles morts du jugement la crédulité des citoyens aux approches des élections ? Voyez, en d’autres domaines, les effets qu’ont pu avoir les angles morts culturels. Certains de nos colonisateurs du xixe siècle ne se doutaient pas des angles morts que comportait leur politique. Souvenez-vous des propos de Jules Ferry1. Et encore, il était franc-maçon ! »
Me Beraud a approuvé et a poursuivi en faisant remarquer que certains angles morts, qui ne sont pas innocents, ne constituaient pas une gêne pour ceux qui en étaient affectés. « Sans vouloir tomber dans le sensationnalisme, voyez les informations qu’on nous déverse actuellement au sujet des EHPAD. Tout le monde sait depuis longtemps que certains établissements ne fonctionnent pas correctement ; mais cela arrange la société de ne pas savoir, de se comporter comme si quelque chose lui avait été caché, comme si elle ne voyait pas ». « Oh ! fit Gastinel, il n’est pas nécessaire d’accabler la société ; nous sommes assez forts pour rétrécir notre champ visuel quand ça nous arrange. Nous nous fabriquons des angles morts pour éviter ce que nous ne voulons pas voir, ce que nous ne voulons pas entendre, ni comprendre ». Poulenc remarqua, après avoir tourné longuement sa cuillère dans sa tasse de thé, qu’il serait prudent, avant de prendre des décisions importantes ou d’arrêter des positions de principe, d’avoir la curiosité d’examiner les angles morts qu’ils peuvent comporter. Ne serait-ce que pour s’assurer de leur incidence ultérieure sur nos jugements, nos comportements, ou nos affections.
Gastinel revint sur votre observation relative aux angles morts en période électorale. « Je ne peux pas croire, poursuivit-il, que ceux qui aspirent à la magistrature suprême et qui, quoi qu’en disent certains, sont tous intelligents, pensent que, sous leur impulsion, le pays parviendra à réaliser ce qu’ils promettent. Les angles morts ne manquent donc pas dans leurs propositions. Pour essayer de voter de façon à peu près raisonnable, je tente donc d’imaginer les conséquences inattendues, involontaires ou délibérément cachées, de ce qu’ils proposent… » « Et alors ? » fit Béraud. « Pour rester dans le domaine automobile, je vous répondrai que j’aimerais bien garder mes distances… Mais nous sommes dans un flot de véhicules qui vont trop vite, où la moindre embardée peut provoquer un accident ». « Je ne sais, dit Poulenc, si c’est ce que vous aviez en tête, mais la primaire populaire, qui vient de donner, sinon une légitimité, du moins une tribune à une personne dont les partis politiques de gauche se seraient bien passé, me paraît ressortir de la catégorie des embardées qui peuvent générer de graves accidents. Ce genre d’initiative est une machine de guerre contre la démocratie représentative qui est certes imparfaite mais qui évite que celui qui crie le plus fort ou qui a les plus gros bras l’emporte sur les autres ». « Je vous suis parfaitement, dit Béraud, mais je crains que ceux qui n’ont pas vu les travers de cette désintermédiation2 aient ouvert une nouvelle boîte de Pandore ». Mimiquet qui, jusque-là s’était contenté de comparer les bugnes de Savoie aux merveilles de Gascogne, s’invita dans la conversation en demandant si un mouvement comme la primaire populaire ne pouvait pas également être considéré comme une réaction à la façon dont les partis dits de gouvernement baissent les bras devant la technocratie. « Et pourtant ! fit Beraud. Nous avons besoin de politique dépassionnée ! Cedant arma togae !3 » « Ce qui veut dire ? » « Cela veut dire pour moi, à peu près, que la technocratie doit aider la raison à l’emporter sur la passion ». « Si vous voulez, mais qui comprend le langage des technocrates ? » reprit Mimiquet. « C’est un truc pour faire croire à ceux qui ne jargonnent pas comme eux qu’ils n’y connaissent rien ! Souvenez-vous des pédagos qui désignaient un ballon comme un « référentiel bondissant » et le crayon comme un « outil scripteur » ! « En cette année Molière, fit remarquer Beraud, cela ne nous fait-il pas souvenir du langage des médecins du xviie siècle dont il s’est moqué dans le Malade imaginaire, et qui n’avait d’autre objet que de masquer leur ignorance. Je n’irai pas jusqu’à dire que le langage technocratique ne vise pas à autre chose, mais on peut parfois penser que… »
Comme vous pouvez le constater, cher ami, vos considérations à partir d’une affichette collée sur un camion ont nourri les débats du Villard. !
Cordialement.

P. Deladret

  1. Discours à la Chambre du 28 juillet 1885
  2. Désintermédiation : en ce sens, marginalisation des corps intermédiaires, partis, syndicats, etc.
  3. Cedant arma togae : « Que les armes cèdent devant la toge ! », Ciceron.
2022-04-25T15:03:11+02:00

Lettre du Villard – janvier 2022

Lettre du Villard

Le Villard, le 15 janvier 2022

Mon cher,
Je faisais part hier à nos amis du Villard des vœux que contenait votre belle carte et qui leur étaient également destinés. Mimiquet a noté que votre geste montrait en quelle estime vous nous teniez : « À 1,16 € le timbre, il faut vraiment avoir envie de dire aux gens tout le bien qu’on pense d’eux ! », grommela-t-il. « Quand je pense qu’en 58, il suffisait, lorsque j’envoyais une carte de colonie de vacances, d’un timbre à 17 francs, d’anciens francs, bien sûr, 17 centimes de franc, quoi ! »
Nous arrivions d’une belle balade en raquette dans le « Haut pays » et nous nous retrouvions autour du thé plus ou moins arrosé qui fait le charme de ces fins d’après midis. Me Beraud acquiesça à la remarque de Mimiquet mais fit remarquer, après avoir consulté Wikipedia, que le prix du timbre, en dépit des apparences, n’avait pas tellement augmenté en 60 ans puisque qu’en 1958, le SMIG Brut mensuel permettait d’acheter 1521 timbres à 17 francs alors que le SMIC Brut actuel nous donne encore un pouvoir d’achat correspondant à 1381 timbres à 1,16 €.
Mimiquet n’en voulut rien croire, avança que les bases de calcul ne devaient pas être exactes et que tel ou tel de ses amis l’avait convaincu que la Poste se moquait de nous. Cela m’a fait penser à ce que vous disiez l’autre jour de certains : « Ils sont indécrottables ! Quoi que l’on dise, quoi que l’on fasse, ils ne changeront pas d’avis ». Vous aviez alors en tête diverses personnes, qui, sur le sujet de la vaccination contre le Covid, restent droites dans leurs bottes en invoquant des arguments dont elles ne sont pas à même d’apprécier la pertinence. Ce qui vous gênait surtout était le fait qu’elles se retranchent essentiellement derrière les opinions de scientifiques dont la force provient principalement de leur capacité de conviction. « Cette forme de pensée, disiez-vous, nous renvoie au Magister dixit1 des scolastiques du Moyen Âge qui entendaient clouer le bec de leurs contradicteurs par la seule référence à l’autorité du maître ; c’est médiéval ! » Gastinel avait abondé dans votre sens ; il était allé plus loin en ajoutant qu’il y avait des « indécrottables », disons des gens bornés, en tout domaine et que c’était perdre son temps que de chercher à les faire changer d’avis. « D’ailleurs, dit-il, de façon générale, lorsqu’un de mes interlocuteurs tient des propos qui me paraissent stupides, je ne perds même pas mon temps à le contredire ».
Vous lui aviez alors fait remarquer que ce n’était ni gentil, ni charitable, et qu’en vous refusant à donner à autrui la possibilité de reconnaître son erreur, vous le laissiez s’enferrer. Gastinel s’en était tiré en disant : « En prenant de l’âge, vous verrez ! », autrement dit en opposant ce qu’il interprétait comme étant son expérience (et qui n’était peut-être que de la lassitude) à l’élan généreux de votre – relative – jeunesse.
Vous êtes revenu sur le sujet quelques jours après, en soulignant que lorsqu’on n’a pas à cœur de faire partager ses convictions, lorsqu’on ne cherche pas à éclairer le jugement des autres, c’est bien souvent parce qu’on n’accorde pas d’importance à leurs opinions, ou bien parce qu’on n’a pas, soi-même, de convictions fortes. Ne pas avoir de conviction n’est pas aussi rare qu’on pourrait le croire ; sur certains sujets, nous avons des certitudes « molles » ; nous croyons, mais pas trop ; nous ne risquerions pas notre vie, ni une rupture, ni une dispute pour essayer de faire partager ce que nous pensons. Mais ne pas chercher à faire partager ses convictions est aussi une façon de dire à l’autre que son avis ne vous intéresse pas ; c’est une marque de mépris, d’indifférence.
Votre voisin Poulenc, qui est maintenant de toutes nos balades et qui prenait le thé avec nous, se demandait en feuilletant le quotidien qui traînait sur la table s’il ne présentait pas d’autres symptômes de la même maladie d’indifférence. « Je ne me sens concerné pratiquement par aucun des articles que je survole ; en quoi ce qui se passe en Ukraine, dans un camp de migrants ou le nombre d’hospitalisés pour cause de Covid interfère-t-il avec mon existence, justifie-t-il que je lui accorde intérêt ? Quelle incidence ces évènements ont ils réellement sur ma vie ? Je peux me gargariser de mots et affecter de l’attention, mais qu’y puis-je ? Je peux prier, certes, décider d’écarter de mes choix possibles tel ou tel des candidats pour la prochaine élection présidentielle, bien sûr… Mais il y a tellement loin de la coupe aux lèvres ! Je ne me sens concerné que par les évènements qui me sont proches, qui me concernent personnellement… » « Décidément, mon cher, la greffe a trop bien pris ! », plaisanta Beraud, « Depuis que vous vivez au Villard, enchaîna-t-il, vous êtes devenu un véritable somewhere – Un somewhere ? s’enquit Gastinel – « Les somewhere sont les gens “de quelque part”. Ce sont, d’après David Goodhart2 qui les distingue des anywhere, des gens attachés à leur cadre, national, régional ; ils sont peu mobiles et parfois peu diplômés ; à eux s’opposent les anywhere, ceux de partout, qui s’expatrient facilement, voyagent beaucoup, pratiquent couramment la langue anglaise, des citoyens du monde en quelque sorte, à qui “rien de ce qui est humain n’est étranger”, du moins dans leurs propos ».
Poulenc a fait remarquer que ce clivage de la société, qui se substitue ou s’ajoute au clivage droite/gauche, était déjà en train de se mettre en place comme le confirme le fait qu’un film3 jugé trop populaire et sans doute bon seulement pour des lourdauds, n’a même pas été programmé à Paris ni dans les métropoles régionales. « Étonnez-vous, fit-il, que la société se fragilise lorsque les anywhere décident pour les autres, de ce qu’il jugent bon pour les somewhere ! ».
Alors ? Vous sentez-vous anywhere ou somewhere ? J’ai ma petite idée. Préparez-vous ; nous en parlerons lorsque vous viendrez en février !
Croyez en nos fidèles sentiments.

P. Deladret

  1. Magister dixit : « Le Maître (c’est-à-dire Aristote) a dit ». Sous-entendu : « Il n’y a pas à discuter ».
  2. Essayiste anglais, né en 1956 ; distinction tirée de l’essai Les Deux clans, la nouvelle fracture mondiale. 2019.
  3. Les Bodins en Thaïlande, plus de 1,5 millions d’entrées en quelques semaines.
2022-04-25T15:03:36+02:00

Le conte pour Noël de Julot Ducarre-Hénage – décembre 2021

L’amateur de crèches

Crèches et santons emplissaient sa maison ; il ne se contentait pas d’en construire  une chaque année puis de ranger le tout jusqu’à l’an prochain. Non, il en laissait  quelques-unes en exposition dans sa maison et cherchait en permanence à étendre sa collection de santons. Lorsqu’on l’interrogeait, il concédait qu’il avait toujours aimé les crèches. Sans doute gardait-il ce goût du temps de son enfance, lorsqu’avec ses parents ils faisaient « le tour des crèches ». Ces visites occupaient une partie des vacances de Noël en un temps où on se satisfaisait d’aller dire bonjour aux diverses branches de la famille. Il restait bouche-bée devant les crèches éclairés « à la lumière noire » mais aurait pu rester en contemplation pendant des heures devant celles qui étaient animées. Son bonheur était monté d’un cran lorsqu’il avait découvert les « crèches blanches »1 qui faisaient sortir pour quelques jours la Sainte Famille de l’étable dans laquelle on l’avait confinée pendant des semaines. 

Il ne se lassait jamais. Il admirait le talent de ceux qui bâtissaient ces décors invraisemblables, ces univers de fantaisie, ces paysages dont parfois la minutie rappelait les petits jardins japonais (ou chinois, il n’avait jamais bien su) qu’il voyait chez sa grand-mère. Il aurait aimé pouvoir se blottir dans cet univers moussu qu’abritaient  les feuillages. Il suivait le Chasseur sur les restanques qui montaient haut dans les collines ou le Pêcheur dans la fraîcheur des cascades en papier d’argent. Il accompagnait le Berger dans la lande, le meunier qui poussait son âne, le laboureur  jusqu’à son mas et à son pigeonnier. Il rêvait à ce qu’aurait pu être la vie des personnages figés dans l’attitude que leur avait donné le santonnier, avant qu’ils viennent rendre hommage au nouveau-né ; il se demandait aussi ce qu’ils devenaient, si, passé le seuil de leur maison, ils retournaient simplement à leurs habitudes ou s’ils continuaient de refléter la grâce du regard qui avait dû les toucher.

Au fil des années, sa curiosité s’était aiguisée. Il était devenu un habitué des « Rondes de crèches », passant dans la même journée d’un village à un autre, pour retrouver , ici, la cueillette des olives, là, le ferrement du mulet, ailleurs le foulage du raisin. Son goût s’affina ; il en vint à trouver vulgaire le pittoresque complaisant, les vieillards trop chenus et la vétusté affectée des constructions. Il jeta son dévolu sur les beaux santons, ceux des maîtres d’Aubagne, bien sur, mais aussi sur les hauts santons d’église et sur les grands personnages habillés, comme ceux qu’on admire à Cruis2. Son émotion culmina lorsqu’il fit le voyage, pour ne pas dire le pèlerinage, à Cannes pour voir l’extraordinaire crèche musicale et animée du Suquet. Et puis, son intérêt déclina. Il avait eu la nostalgie de ce passé imaginaire où le temps, le soi-disant bon vieux temps, paraissait s’être arrêté, mais les représentations folkloriques l’avaient lassé. Son enthousiasme, en quelque sorte esthétique, avait fini par faire long feu.

Il avait prêté quelque attention aux crèches que l’aggiornamento d’une partie du clergé après le concile Vatican II permettait à certains fidèles d’imaginer avec une frénésie d’iconoclastes. Ce n’étaient qu’évocations de la misère du monde dans un décor de bidonville et il fut parfois étonné que l’Enfant-Jésus n’ait pas été remplacé par un santon à l’effigie de Che Guevara. Cela renvoyait peut-être au temps présent, mais il ne retrouvait pas l’émotion qu’il éprouvait autrefois devant ces évocations qui avaient désormais pour lui la saveur du paradis perdu. 

Un beau jour, il entra dans une chapelle où la Nativité qui avait été installée se trouvait résumée à la Sainte Famille qu’entouraient deux bergers déférents et quelques moutons. C’étaient de beaux santons d’église, anciens sans doute, dont l’expression le frappa. Il se rapprocha pour les examiner. Saint Joseph, debout, attentif, protégeait d’un regard ferme la femme et l’Enfant dont il avait accepté la garde. Sans doute ignorait-il alors, se disait notre ami, que sa mission s’achèverait lorsque l’Enfant commencerait la sienne. Il apporterait, c’était certain, sans familiarité, mais non sans affection, toute son attention, tous ses soins pour que s’accomplisse ce qui ne devrait rien à sa propre volonté.

Marie occupait un bât-flanc recouvert d’un manteau. L’humilité de son attitude disait toute sa reconnaissance d’avoir été choisie pour porter celui qui devait sauver les hommes du pêché d’Adam tandis que le bonheur de sa maternité éclairait son visage. Notre ami crut saisir dans son regard un peu de l’inquiétude qu’elle pouvait éprouver en sachant qu’elle était avant tout l’instrument du Tout-Puissant. Cet Enfant lui échapperait, sans doute, comme tous les enfants échappent à leurs parents. Se doutait elle qu’un « glaive de douleur » la transpercerait un jour ? Elle n’avait pas encore rencontré Siméon dont la prophétie lui apporterait l’inquiétude. En souriant, elle acceptait ce qui arriverait pour que les Écritures s’accomplissent. Le santon de l’Enfant Jésus, en revanche, intrigua notre amateur de crèches. Bien emmailloté dans une mangeoire, le nouveau né ne souriait pas aux anges en agitant ses menottes comme le font souvent les « Petits Jésus » de la Foire aux santons. Un léger sourire flottait certes sur ses lèvres, mais il ne regardait ni Marie, ni Joseph, ni même les moutons qui eussent pu l’amuser. Il était, en quelque sorte, déjà dans sa mission, dans son histoire, ailleurs et au-delà, hors de la famille qui accueillait sa naissance, et du temps dans lequel se déroulerait sa vie d’homme.

Notre amateur de crèche rentra chez lui, surpris par les remarques qu’il s’était faites en contemplant ces santons. Non, ces personnages n’étaient pas de simples objets de décoration ! Et même, à bien y regarder, la crèche n’était pas un spectacle de divertissement ! Il y avait peut-être dans ces modestes représentations – plus ou moins sérieuses ou folkloriques de la Nativité – quelque chose qui les rattachait aux vitraux édifiants du passé. La crèche n’était-elle pas un Évangile vivant ? Il en fut tout retourné.

Et c’est ainsi qu’il commença sa collection de crèches.

JDH

  1. Crèche blanche : dans le pays d’Aix, mise en scène, devant un simple drap blanc (de là son nom ) pendant une semaine après la Chandeleur, de la présentation de Jésus au Temple, réunissant la Sainte Famille, le Grand prêtre, Anne et Siméon
  2. Cruis : commune du Pays de Forcalquier qui possède des santons du XIXème siècle inscrits à l’Inventaire supplémentaire des Monuments historiques.
2021-12-17T14:45:29+01:00

Lettre du Villard – novembre 2021

Lettre du Villard

Le Villard, le 15 novembre 2021

Mon cher,
Depuis votre départ du Villard, nous voyons chaque jour se rapprocher un peu plus de l’hiver ; quand vous avez fermé votre maison, la plupart des arbres portaient encore leurs feuilles parées des chaudes couleurs de l’automne, mais deux jours de pluie les en ont dépouillés. Nous voici pour quelques semaines réduits aux tons bruns, gris et vert sombre qui font penser, avec un peu d’imagination, qu’on a tendu ici et là des filets de camouflage. Heureusement, la neige ne quitte plus les hautes pentes de la vallée et, jour après jour, descend vers le Villard.
Vous le savez, j’aime beaucoup cette période, que ma femme – et elle n’est pas la seule ! – trouve tristounette ; la diminution des jours, de la lumière et des activités suscitent chez moi un certain apaisement, une sorte de détachement du monde qui me font apprécier les charmes de la vie intérieure. Il y a un temps pour tout, lit-on dans l’Ecclésiaste (3, 1-15), et il est regrettable qu’on l’oublie aussi volontiers, qu’on ne pense pas à aménager des plages dans sa vie, même si la sagesse populaire nous recommande de faire « chaque chose en son temps ». Je ne suis pas certain que cette impatience soit propre à notre temps, même si le « Tout, tout de suite » lancé en Mai 68 a frappé les esprits. Était-on plus patient chez les Grecs ou au Siècle des Lumières ? Je ne le crois pas, mais il y avait alors une structure sociale telle qu’on envoyait les excités jouer dans la cour avec les enfants. Ou qu’on leur coupait la tête, ajouterait Mimiquet, qui, soit dit en passant, vous maudit d’avoir planté tant d’arbres feuillus sur votre terrain car chaque année le volume de feuilles qu’il doit ratisser s’accroît. Il s’efforce de dissuader vos voisins, les Poulenc, qui, tels les agriculteurs de rencontre dont se moque Flaubert1 attendent scrupuleusement le 25 novembre (« À la Sainte Catherine, tout bois prend racine ! ») pour planter un érable.
Nous sommes montés l’autre jour au Défend avec Gastinel, Beraud et Poulenc pour en rapporter, avant que la neige arrive, la mousse et le feuillage que nous destinons à la crèche de notre chapelle du Villard. L’ami Gastinel s’était mis en tête d’essayer de nous convaincre que l’expression « En même temps » qu’utilise souvent le président de la République se rattachait à la même forme de pensée impatiente, en ce sens qu’elle lui paraît induire un refus de hiérarchiser des priorités. Me Béraud pense, au contraire, que c’est l’exposé d’une méthode qui consiste à tenter la synthèse entre une thèse qui ne peut être admise en l’état et une antithèse qui n’est pas plus recevable. Je ne suis pas certain que Gastinel ait été réellement convaincu que ce qui en résulte puisse être considéré comme la résolution réelle de thèses opposées.
Beraud a poursuivi sa réflexion en relevant que le « Tout, tout de suite » inspirait de façon peut-être excessive ceux qui s’indignaient devant les résultats de la COP 26 qui vient d’avoir lieu à Glasgow. « On comprend bien, disait-il, qu’il faille faire des efforts pour réduire au plus vite le réchauffement de la planète, mais on ne peut faire l’économie de la réflexion sur ce que les mesures que certains préconisent peuvent produire dans les domaines économiques, sociaux ou politiques. La multitude d’organisations qui veulent le bien de la planète n’ont pas toutes les mêmes motivations et on comprend que les gouvernements, quand bien même ils seraient d’accord sur le but à atteindre (ce qui reste à démontrer), tiennent à conserver le contrôle des moyens qui sont réclamés à cor et à cri ». J’allai dans ce sens, en mentionnant, pour mémoire en quelque sorte, que les régions les plus pauvres de la planète devaient sans doute se boucher les oreilles lorsqu’elles entendaient des O.N.G. des pays riches préconiser la décroissance et que l’opacité de certaines organisations ne permettait pas d’être certain que leur indignation n’était pas télécommandée. « Vous voyez bien, intervint Poulenc, que les plus dogmatiques, les plus sectaires, sont des gens qui ont investi le terrain de l’écologie qu’ils utilisent comme un Cheval de Troie pour dynamiter nos sociétés occidentales. Cela ne veut pas dire que les questions soulevées sont sans objet, mais ce qui me gêne est qu’à côté de ces mouvements d’agitprop2 il y ait tant de braves gens, sincères, et brûlant du désir d’exemplarité, mais manipulés comme les marionnettes dans le théâtre de Guignol, qui ne cessent de pousser les gouvernements à adopter des dispositions à mon sens parfois discutables qui pénalisent nos entreprises face à la concurrence des pays qui contrôlent les ficelles et tirent profit des handicaps dont nous nous sommes chargés… » « Je vous rejoins, dit Gastinel, à cette nuance près que les personnages de Guignol sont des marionnettes à gaine et non des fantoches animés par des fils… Mais, soit ! On voit bien que le modèle occidental, qui, à un moment de l’Histoire, disposait des moyens d’influence sur l’ensemble de la planète, veut être éradiqué par ceux qui l’auraient certainement fait plus tôt s’ils en avaient eu les moyens, mais aussi par certains de ceux qui en sont l’expression ; voyez les dégâts que cause la cancel-culture3 dont on commence seulement maintenant à percevoir les effets destructeurs ».
« J’aimerais bien que s’expriment sur le sujet les candidats déclarés ou supposés à l’élection présidentielle du mois d’avril, glissa Beraud. vous me permettrez d’ailleurs de me demander si un parallèle ne pourrait pas être tenté entre les préoccupations affichées par la classe politique d’aujourd’hui et les débats des religieux byzantins qui en 14, au moment où les Turcs entraient dans Constantinople, s’interrogeaient sur le sexe des anges ».
Nous étions de retour au Villard ; les flocons voltigeaient autour de nous. Puissent-ils tenir ! Nous pensons déjà à votre venue, savez-vous ?
Avec toute notre amitié.

P. Deladret

  1. Bouvard et Pecuchet, roman de Gustave Flaubert, 1881.
  2. Agitprop : Propagande émotionnelle et provocante ; terme issu du monde bolchevique.
  3. Cancel-culture : pratique consistant à vouer aux gémonies les personnes ou groupes qui sont auteurs d’actes ou de comportements que n’admettent pas d’autres.
2021-11-23T09:27:00+01:00

Lettre du Villard – octobre 2021

Lettre du Villard

Le Villard, le 15 octobre 2021

Le Villard, le 15 octobre 2021
Cher ami,

Nous sommes ravis d’apprendre que votre petite famille viendra au Villard pendant les vacances scolaires. L’automne est cette année doux et coloré. Si le froid n’arrive pas trop rapidement, nous pourrons tenter de ramasser des champignons. Vous ferez aussi la connaissance des Poulenc qui viennent d’acheter la maison de Pelotier et qui entendent y vivre à l’année.
Ce couple est d’un commerce agréable. Nos idées sont assez proches sur bien des sujets. Ce sont cependant des gens de certitude, qui sont assurés de ce qu’ils pensent et de ce qu’il faut faire. Vous connaissez naturellement des gens comme ça, qui ont un avis sur tout. Je les admire parfois d’être, comme on dit, droit dans leurs bottes, tant il m’est difficile de prendre un parti trop tranché. Il faut savoir, me direz-vous, distinguer dans les divers aspects d’un sujet celui qui est essentiel pour nous et, dès lors, cesser de le tourner sous tous les angles. Vous conviendrez cependant que certains se déterminent souvent sans même avoir pris le temps de l’examen. Sans avoir pris le temps… ou parce qu’ils craignent d’avoir à sortir de leur « zone de confort ».
Ce qui se passe actuellement dans et autour de l’Église à la suite du rapport de la CIASE illustre bien cette attitude. Les uns s’arc-boutent sur l’idée que les conditions que l’Église demande aux prêtres d’accepter peuvent conduire à des crimes, ou du moins à des désordres. D’autres soutiennent mordicus que c’est le mode de fonctionnement de l’institution qui explique que ces crimes aient pu rester cachés et impunis. Tout un chacun a finalement un avis qui dépend moins du sujet que de ses propres a priori. Et cela ne se réduit pas au seul domaine que nous évoquons ; regardez l’art, la politique… Mais je m’égare.
Nous avions hier improvisé un petit gaudeamus autour de brochettes de petits oiseaux que Mimiquet nous avait offertes et dont nous nous délections en évitant de nous interroger sur leur provenance. La conversation a naturellement fini par rouler sur cette affaire. À Gastinel, qui entendait qu’on reconnaisse à l’Église le mérite d’avoir balayé devant sa porte, les Poulenc, ont objecté qu’en instituant la CIASE, l’épiscopat s’était aventuré au-delà de son domaine d’expérience. Mimiquet était convaincu qu’en n’ayant pas réagi plus tôt, l’institution s’en est faite complice et que la Réforme de Luther avait eu lieu pour moins que ça. Il a fallu Beraud pour calmer le jeu ; « on peut distinguer, dit-il, ce qui est du domaine de la croyance et ce qui est de la sphère de la religion. Ce en quoi croient les chrétiens n’est pas mis en cause par ce qui fait scandale… Il n’en va pas de même de l’institution qui entend, en quelque sorte, mettre en œuvre cette croyance, ni des hommes qui la composent. Le fait qu’une frange de ceux-ci soit indignes et que celle-là n’ait pas toujours été à la hauteur de sa mission, n’affecte pas, à mes yeux, le bien-fondé de la croyance. On comprend cependant que ceux qu’elle dérange ne se privent pas d’entretenir la confusion  »
Ces débordements font penser au mot du philosophe Alain sur la démocratie, qui serait un mode de gouvernement à réserver aux dieux, simplement parce que l’homme est imparfait. Le but à atteindre est incontestable, mais on sait ce que sont les moyens… Et le problème est qu’on oublie souvent la fin en se laissant obnubiler par les moyens, qui, à leur tour, deviennent une fin. Le nouveau curé de la vallée, venu découvrir la chapelle du Villard, nous exhortait justement dans son sermon à nous garder de confondre la fin et les moyens. Il prenait pour exemple la perte du marché de sous-marins que la France devait vendre à l’Australie, se demandant si ce n’était pas une occasion pour reconsidérer la vocation de notre pays. Il faut pouvoir se défendre, bien sûr, mais pour amortir, en quelque sorte, le coût de l’armement, on se met en devoir de le faire partager par d’autres et on s’installe dans un statut de marchand d’armes… Gastinel ne partage pas, bien sûr, cette opinion, car pour lui, la Défense n’a pas de prix, mais Beraud lui a fait remarquer que ce statut de marchand d’armes n’était pas précisément celui qu’on pourrait attendre d’un État qui se targue d’être l’héritier de l’esprit de 1789. Poulenc, qui a fait carrière dans l’industrie, pense qu’il devient urgent de ne plus se satisfaire de l’exercice habituel d’incantation en faveur de la réindustrialisation du pays. La désindustrialisation et les retards technologiques accumulés depuis un demi-siècle font que nos capacités techniques sont limitées et concentrés dans quelques niches. « Je vous crois, fit Mimiquet ; nos ordinateurs sont chinois, mais nos brouettes sont françaises… Voyez les Suisses ! Ils ont su conserver une industrie. Sans parler des Allemands, des Italiens, qui ne sont pas des farceurs ! » Poulenc considère qu’il faut faire renaître une culture industrielle qu’on a laissée perdre. C’est la première condition pour faire repartir l’emploi. Parce que nos industries fermaient l’une après l’autre, on a feint de croire qu’on pourrait transformer des « cols-bleus » en « cols-blancs ». Mais, comme, en même temps, on a laissé par démagogie décliner le niveau de l’enseignement (voyez où nous nous trouvons dans le classement de Shanghaï !), nous sommes submergés d’individus qui brillent plus par leurs prétentions que par leur qualification.
Vous pensez sans doute : « Pourquoi voulez-vous que ce soit simple ? Le monde est naturellement complexe, inorganisé, fait d’aspirations antagonistes… L’homme voudrait bien s’approcher de Dieu au point de se fondre en Lui, mais, dans sa démarche, il se perd souvent en route, ce qui nous renvoie au drame que vit l’Église en ce moment ». N’oublions pas, malgré tout, que nous avons une boussole !
Nous ne pourrons faire autrement, n’est-ce pas, qu’en parler lorsque vous serez au Villard ; dites-moi par téléphone quand vous arriverez pour que je prépare le chauffage de votre maison. Ma femme a prévu pour fêter votre arrivée une soupe d’orties. Il faut bien vous connaître pour vous la proposer !
Nous vous assurons de nos sentiments les plus cordiaux.

 

P. Deladret

2021-10-18T22:03:18+02:00

Lettre du Villard – septembre 2021

Lettre du Villard

Le Villard, le 15 septembre 2021

Mon cher,
Est-ce l’effet de la rentrée ? Votre dernière lettre nous donne à penser que vous êtes un peu perturbé par ce que peut devenir la société imparfaite dans laquelle nous ne nous sentons finalement pas mal.
Votre retour au travail vous fait, par exemple, vous interroger sur l’effet que peut avoir l’amplification du télétravail dans la vie des gens. Vous redoutez que le monde des employeurs, privés ou publics, n’y voit l’opportunité d’instaurer des politiques de rémunération plus accommodantes pour lui, d’influencer les cultures d’entreprise, de bousculer les hiérarchies, d’accentuer les clivages entre ceux qui télétravaillent et les autres ; vous vous demandez aussi quelles conséquences cela peut avoir sur la vie d’un couple ou d’une famille où les enfants s’en vont à l’école alors que les parents restent en pyjama devant leurs écrans… Il va bien falloir s’y habituer, mais, vous avez sans doute raison, ce n’est pas le télétravail qui va rendre notre société plus solidaire.
Les nouvelles du Villard sont plus agréables ; la maison de Pelotier, qui était à la vente depuis des années, vient d’être achetée par un couple de retraités, qui déclarent vouloir s’y retirer. Vous aurez ainsi des voisins proches. Ces braves gens fuient, disent-ils, la grande ville et sa soi-disant « boboïsation » où le côté bohème fauché l’emporte souvent sur le côté pseudo-bourgeois. Avec les amis du Villard venus prendre le café, nous commentions hier leur installation. Nous espérons qu’ils résisteront à l’hiver et au retirement qu’il faut aimer pour l’accepter. Ils ne seraient pas les premiers à ne pas avoir pris la mesure de ce qu’implique un tel choix. Nous sommes tous plus ou moins ainsi et, à l’instar de César lorsqu’il a franchi le Rubicon, nous ne savons vraiment ce que nous avons fait que lorsque nous ne pouvons plus reculer. Il y a cependant des exceptions, des circonstances où ce qui se passe était plus que prévisible.
Ainsi Gastinel rappelait-il le départ précipité des troupes américaines d’Afghanistan en raillant l’invraisemblable myopie dont avaient été affectées les opinions publiques occidentales ; « Qui pouvait sérieusement croire que la débâcle n’était pas inéluctable, que l’armée afghane était en mesure de contenir les Talibans ? Les bons esprits n’ont eu de cesse de nous démontrer qu’elle résisterait, puis qu’elle ne se repliait que pour mieux rebondir ; au bout du compte, les plus chanceux ont pu prendre l’avion ». « Les exemples, poursuivit Béraud, ne manquent pas de situations absurdes, simplement parce qu’on a ignoré délibérément la réalité, par sottise ou par principe ».
Mimiquet, venu ratisser les feuilles de votre tilleul, et qui fumait un de ses infects cigarillos, s’invita dans la conversation en soulignant qu’on oublie trop que la réalité ne se plie pas aux idées. Il a cité en exemple l’information qu’il avait lue dans la presse selon laquelle une des causes majeures des feux de forêt de cet été serait la suppression des cendriers dans les voitures. De ce fait, les automobilistes jettent les mégots incandescents par les portières. « On veut, continua-t-il, empêcher les gens de fumer en enlevant les cendriers mais on s’interroge pas sur ce que sera le comportement de ceux qui continuent. Je ne serais pas surpris que pour supprimer les jets de cigarettes, on impose maintenant des glaces fixes ! » Et il lança son mégot dans le tas de feuilles qui peinait à prendre feu.
Ces inconséquences me font penser, glissa Béraud, au mot de Bossuet, dans son Histoire des variations des églises protestantes, qu’un politicien habile a récemment adapté à ses idées. Il a transformé « Dieu se rit des prières qu’on lui fait pour détourner les malheurs publics, quand on ne s’oppose pas à ce qui se fait pour les attirer », en « Dieu se rit des hommes qui déplorent les effets dont ils chérissent les causes ». Ceci dit, je doute que, quelle que soit la cause d’un de nos malheurs, Dieu s’en rie.
« Revenons aux Talibans, reprit Mimiquet. Que craint-on d’eux ? Ils ne font que mettre en pratique les préceptes de leur religion. Qu’ils tiennent directement d’Allah ! Et ce qui est révélé ne se discute pas, non ? Ils veulent le salut des gens, c’est ainsi ! Qui sommes-nous pour le leur reprocher ? Regardez ce qu’a fait l’Église lorsqu’elle avait les moyens d’imposer sa conception de la Révélation. Leur conviction fait leur force ! » – « Tu pourrais peut-être rajouter, releva Gastinel, que si les islamo-monarchies du Golfe ne leur tenaient pas la main, la force de conviction des Talibans serait sans doute autre. Enfin… rien ne t’empêche d’aller chercher ton salut chez eux. Peut-être ainsi percevras-tu la distance qu’il peut y avoir entre l’énoncé d’une révélation et son interprétation ».
Béraud s’est alors lancé dans une déclaration emberlificotée d’où il ressortait que, s’il était certain qu’une transition écologique rapide permette d’assécher les ressources de ces pétromonarchies qui financent le terrorisme, il serait prêt à voter écolo ! Gastinel a douché sa foi de néophyte en lui rappelant que les Occidentaux, cornaqués par l’angélisme béat de quelques-uns et la duplicité de quelques autres, les avaient depuis longtemps laissés se constituer une pelote dans d’autres secteurs.
Je ne sais ce que vous en pensez, mais j’ai l’impression que notre monde se désintéresse de plus en plus facilement des conséquences de ses actes, que ce soit dans les domaines familiaux, environnementaux, voire politiques. Qu’un sot soit inconséquent est dans l’ordre des choses mais que des sociétés qui ne comptent pas que des sots se refusent à voir ce qui peut advenir passe l’entendement. J’en veux pour exemple la mise en examen de l’ancienne ministre de la Santé par la Cour de Justice de la République  ; peut-être l’incrimination n’est-elle pas infondée, mais où va-t-on, car si les juges ont la possibilité de sanctionner les politiques, qui contrôlera les juges ?
Il est vraiment dommage qu’Audiard ne soit plus là pour proposer sur le sujet une réplique nonchalante et gouailleuse au Belmondo que vous aimiez bien et qui vient de tirer sa révérence.
Dites-nous, vite, pour nous réjouir, que vous viendrez au Villard pour la Toussaint !
Avec toute notre amitié.

 

P. Deladret

2021-09-22T13:49:11+02:00

Lettre du Villard – août 2021

Lettre du Villard

Le Villard, le 15 août 2021

Bien cher ami,
Nous sommes heureux d’apprendre que votre voyage de retour samedi dernier n’a pas été perturbé par ces manifestations où se retrouvent des centaines de milliers de personnes qui refusent de se faire vacciner contre ce virus qui est en train de dynamiter notre société – ou qui entendent ne pas être obligées de le faire. Sur quoi cela débouchera-t-il ? Vous vous souvenez sans doute de cette soirée où Gastinel et Beraud se sont opposés sur le sujet ; il a fallu tout votre humour pour les calmer avec une formule anglaise qui les a désarçonnés ; le temps qu’il leur a fallu pour décrypter « Let’s agree to defer »1 leur a permis de retrouver leur calme. Il n’empêche qu’on ne peut écarter le risque que la frange de l’opinion publique qui exprime son désaccord au sujet de la vaccination ne fasse pas le lit d’autres exaspérations qu’engendrent des sujets comme l’extension des ZFE2.
Notre cénacle du Villard était réuni hier chez nous car le rafraîchissement du « fond de l’air » nous avait empêchés de déjeuner dehors. Mimiquet, qui revenait d’une cueillette au génépi, s’est déclaré prêt, lui aussi, à saisir l’étendard de la révolte en apprenant qu’un arrêté préfectoral en limitait le ramassage. Me Beraud n’a pas eu de peine à le convaincre qu’il ne fallait pas tout confondre, que les mécontentements des uns et des autres n’avaient pas de cause commune, mais a convenu qu’ils pouvaient s’ajouter et qu’un état dont le chef venait de se faire gifler dans la rue paraissait mal armé pour tous les contenir. Gastinel rétorqua que cette anecdote était peut-être sans réelle portée politique en rappelant qu’en 1899 Émile Loubet3 avait bien reçu sur son haut-de-forme un coup de canne du baron de Christiani sans que cela fasse trembler la République. « Certes, certes », convint Beraud, « mais en ce temps-là le Président apparaissait aux courses d’Auteuil coiffé d’un huit-reflets et non sur les réseaux sociaux en tee-shirt noir ». Mimiquet qui n’avait plus entendu parler de Loubet depuis le certificat d’études remarqua que le coup de canne reçu par Loubet montrait que le huit-reflets ne confortait sans doute pas plus la fonction présidentielle que le tee-shirt. « Je ne suis pas loin de penser comme vous », intervint Beraud, « car ce qui importe, c’est l’opinion qu’on a de la personnalité, du caractère, de l’expérience de celui qui est sous le huit-reflets ou dans la chemise ». « Si vous voulez », enchaîna Gatimel « mais je serais surpris que le résultat de l’élection présidentielle du printemps prochain dépende vraiment de l’opinion qu’auront la majorité des électeurs de la réelle personnalité de celui qui obtiendra le plus de voix. Les gens, bien souvent, ne votent que pour ceux qui tiennent les propos qu’ils veulent entendre ».
Je n’ai pas cru nécessaire de renchérir, aussi me suis-je contenté de souligner qu’un paramètre important serait le taux de participation, et donc d’abstention, l’exemple des élections régionales de juin dernier étant un désastre pour la démocratie. « Croyez-vous ? » interrogea Beraud, « je me demande au contraire si ces résultats ne montrent pas que notre société est parfaitement mature. Je m’explique ; je me plais à penser – pour m’amuser, je vous rassure – qu’une majorité de personnes inscrites sur les listes électorales ne se sont pas déplacées parce qu’elles considéraient que les marges d’actions sont tellement faibles que peu importe qui détient la majorité et qu’il n’est pas nécessaire de tenter de modifier des équilibres instables ; la gauche ne redistribue plus, la droite n’assume pas ses idéaux et tout le monde fait la même tambouille. J’exagère peut être un peu ». Mimiquet rappela que le problème n’était pas nouveau en fredonnant l’air de Clairette de la Fille de Madame Angot 4 « C’n’était pas la peine, (bis) , non pas la peine assurément, de changer de gouvernement ! ».
J’ai glissé que le taux de participation n’était qu’une des expressions de la vitalité démocratique d’un état et que la pluralité des options entre lesquelles un choix pouvait être fait en était une autre. Gastinel est venu m’appuyer en relevant qu’un taux de participation particulièrement élevé n’était pas nécessairement le signe d’une grande vitalité démocratique et qu’il suffisait de voir ce qui se passait dans les pays où la démocratie n’est que de façade, autrement dit l’essentiel des pays de culture non-européenne, pour en être convaincu. « Regardez la Chine ! » continua-t-il. « Xi Jinping a été réélu en 2018 avec 99,66 % des votants ! ». Me Beraud releva qu’on savait très bien ce qu’il en était de la démocratie dans ce pays – qui ne l’avait jamais connue – mais que, dans ce cas précis, il fallait être un peu fair-play et ne pas mésestimer le fait que le parti communiste qui célébrait cette année son centenaire était arrivé à faire en un siècle de la Chine le deuxième pays le plus riche du monde s’il faut en croire le FMI. « … et sans doute aussi, persifla Mimiquet, les Chinois qui lui fournissent les chiffres »… Gastinel s’exclama : « On ne joue pas sur les chiffres avec les médailles obtenues cette année aux J.O. de Tokyo ! Les chinois sont deuxièmes et talonnent les États-Unis pour le nombre de médailles d’or ! Le jour où les chinois s’occuperont sérieusement du Tour de France, ils ne se contenteront plus de finir lanterne rouge comme Ji Cheng en 2014 ». « Espérons, crut bon d’ajouter Mimiquet, que lorsqu’ils lanceront leur Tour de Chine, ils prévoiront des courses en relais ! ».
Il vous reste encore quelques jours, je crois, pour préparer votre rentrée effective. Vivez les pleinement. « Ce qui sauve », comme le confesse Guillaumet à St Ex dans Terre des hommes, « c’est de faire un pas. Encore un pas ».
Avec toute notre amitié.

 

P. Deladret

  1. Nous sommes d’accord sur le fait que nous ne sommes pas d’accord.
  2. Zones à Faible Émission, qui doivent avoir pour effet d’interdire l’utilisation des véhicules à moteur diesel dans des délais assez brefs.
  3. Émile Loubet, président de la République de 1899 à 1906.
  4. Opéra-comique de Charles Lecoq, 1872.
2021-08-24T23:48:10+02:00

Lettre du Villard – mai 2021

Lettre du Villard

Le Villard, le 15 mai 2021

Le Villard, le 15 mai 2021
Cher ami,
Nous étions hier à table avec Mimiquet venu faucher votre pré ; nous l’avions retenu à déjeuner (retenu, c’est façon de parler, car il n’avait pas fallu trop insister pour qu’il accepte notre invitation) lorsque le facteur nous a remis votre lettre. Nous avons eu ainsi confirmation que votre petite famille traverse sans encombre les embuscades que le virus nous tend depuis dix-huit mois. Nous commençons enfin à espérer que, dans quelques semaines, nous retrouverons une existence à peu près normale. Je vous concède que, dans notre bout du monde, notre vie quotidienne n’a pas été trop affectée par ces restrictions apportées à notre liberté ; tout au plus grogné-je lorsqu’il me faut porter ce litham1 prophylactique pour aller acheter le pain.
Il semble résulter des conversations du café du commerce que nous tenons sans désemparer avec Gastinel et Beraud – vous connaissez le niveau de compétence épidémiologique de ce cénacle ! – que l’effet cumulé des vaccinations et de la progression de l’immunité collective devrait vous rendre possible sans trop de risque le franchissement des territoires peut-être encore infestés qui nous séparent.
J’ai bien aimé, dans votre dernière lettre, votre rapprochement entre les difficultés que rencontre un citoyen pour savoir ce qu’il doit penser de tel ou tel sujet de la vie publique soumis au vote démocratique et celles que nous éprouvons pour nous former une opinion sur tel ou tel aspect qui touche au Covid. La prolifération d’avis plus ou moins autorisés, notez-vous, a permis au moins une chose, la renaissance du terme « ultracrépidarianisme »2 dont la paternité reviendrait à l’auteur latin Pline l’Ancien et qui aurait été exhumé en 1819 par un critique littéraire anglais. Il faut pourtant bien admettre que, comme le Bourgeois gentilhomme qui faisait de la prose sans le savoir, nous faisons tous de l’ultracrépidarianisme à notre insu. De quoi s’agit-il ? Eh bien l’ultra (etc.) est le comportement qui consiste dans le fait de donner son avis sur des sujets pour lesquels on n’a pas de compétence. L’exercice de la démocratie, nous avons eu l’occasion d’en parler, nous voue souvent à ce travers ; je me plais cependant à penser que, si nous le voulons, les informations que nous allons rechercher, les analyses que nous prenons parfois la peine de lire et, pourquoi pas, le débat qu’animent les partis politiques, peuvent nous aider à y voir plus clair.
Vous savez que nos amis n’ont pas tous la même opinion de la démocratie. Gastinel serait prêt à porter son regard ailleurs. Les commémorations, en ce mois de mai, du bicentenaire de la mort de celui qui s’est autocouronné sous le nom de Napoléon Ier, lui ont fait redécouvrir certains aspects d’une histoire dont il privilégiait jusqu’alors d’autres aspects. Il révère désormais en lui celui qui sut mettre un terme à l’anarchie dans laquelle glissait le pays à la suite de la Révolution. Et, dans la foulée, et pour les mêmes raisons, il sait trouver des excuses à Thiers qui, il y a cent cinquante ans ce mois-ci, a eu la main un peu lourde pour mettre fin à la Commune. Je n’ai pas osé lui demander s’il s’associait à la lettre ouverte « Pour un retour à l’honneur de nos gouvernants » que des militaires haut gradés ont adressée au Président de la République, pour dire que le pays court à l’abîme et qu’il devient urgent que les politiques reprennent la situation en main. C’est l’ami Beraud qui a abordé la question, en relevant que l’affaire n’aurait sans doute pas fait tout ce foin, si l’on peut dire, si les signataires n’avaient pas été des officiers généraux, déclarant s’exprimer au nom d’une armée qu’une partie du pays estime en délicatesse à l’égard de la démocratie. Depuis des années, souligne Beraud, des enseignants à la retraite publient des livres qui disent la même chose, des intellectuels s’alarment, on euphémise les délits un peu gênants en « incivilités » , des élus parlent de « zones de non droit », sans que cela provoque de réactions sérieuses. Si les problèmes que ces militaires soulèvent n’ont pas l’importance qu’ils leur accordent, s’ils sont injustement alarmistes, il faut le démontrer sans se contenter de le dénoncer, ne serait-ce que pour apaiser le pays. Et sans attendre. Et si les problèmes soulevés ne sont pas sans fondement, on ne peut pas se contenter de pousser la poussière sous le tapis, comme cela paraît avoir été fait depuis des décennies.
Mimiquet, qui était reparti faucher, rentra en coup de vent pour nous dire de venir voir une harde de bouquetins descendus des hauteurs et qui humaient les pierres à sel que Derbez avaient déposées en limite de votre pré avant de les monter aux estives. C’est dire le froid qui règne encore là haut ! En entendant les derniers mots de la conversation, il nous demanda si pousser la poussière n’était pas la seule solution, lorsqu’on n’avait à sa disposition ni balai, ni aspirateur. Après tout, continua-t-il, les politiques qui se succèdent se retrouvent peut-être dans le constat qu’il faut « faire avec » pour conserver une certaine cohésion au pays ; alors, on croise les doigts en essayant de se convaincre que le pire n’est pas toujours certain. Le problème, conclut-il en sortant, c’est lorsque le tapis n’est plus assez épais pour dissimuler le tas de poussière.
Les questions que vous abordez dans votre lettre, à propos de l’élection présidentielle de l’an prochain, et que j’ai aussitôt partagées avec nos amis, aident peut-être à donner un autre éclairage au sujet. Le président actuel et probable candidat, écrivez-vous, a été élu avec la volonté de dépasser les cadres habituels, notamment le clivage traditionnel droite/gauche et en s’aidant du discrédit qui affecte ce qu’on appelle les « partis de gouvernement ». Vous vous demandez si cette martingale peut durablement produire l’effet attendu. Je n’ai pas encore d’opinion bien arrêtée sur le sujet. À mes yeux, cependant, ces partis avaient un avantage, qui réapparaîtra sans doute, celui de capter, représenter et canaliser la multitude d’exigences qui s’expriment aujourd’hui dans un brouhaha assourdissant. Je doute que les aspirations des groupes sociaux qui à tel moment se sont retrouvés dans tel parti de droite ou de gauche changent vraiment. Les riches, dites-vous, ont besoin d’une droite pour perdre le moins possible de leurs acquis et la gauche a vocation à accueillir ceux qui ont un égal besoin de voir réduites les inégalités Penser que cette opposition puisse disparaître vous paraît relever sinon du calcul du moins de l’incantation.
L’effacement des partis « classiques », poursuivez-vous, qui n’ont su ou pu répondre aux attentes de leur électorat a-t-il ou non favorisé l’émergence de courants qui entendent faire aboutir des exigences sectorielles ? Sans doute, mais on ne peut toujours imputer à ces courants les faits qu’on pousse sous le tapis et qui sont vraisemblablement à mettre au compte de ceux qui ne veulent pas de la société existante.
Le reproche que vous adressez aux grands partis de trahir la démocratie en ayant donné à ses ennemis les moyens de la détruire a ravi Gastinel. Il n’a cependant pas poursuivi sur le sujet et s’est contenté d’avancer que ce que ce que nous vivons était la preuve manifeste de l’existence de la Divine Providence puisque, malgré tout ce qui se passe, le pays continue cahin-caha de fonctionner. Je n’ai su s’il plaisantait. Beraud a donné une interprétation plus sibylline en citant Galilée « E pur, si muove ! »3
Venez vite nous retrouver. Nous avons besoin de la distance que vous prenez pour observer notre monde. L’ombre légère des bouleaux tamise les premières ardeurs du soleil et les feuillages des différents arbres ont chacun un ton de vert particulier. ; tout cela donne à la vallée un relief que le plein été estompera. Gastinel trouve à l’ensemble une tonalité Vert Empire, bien sûr ! alors que Beraud penche plutôt pour le vert de Schweinfurt4, connu de lui seul… Lorsque vous serez au Villard, il sera trop tard pour que vous puissiez départager nos amis sur ce point. Mais vous aurez assez d’occasions d’arbitrer leurs chamailleries.
Dites-nous quand vous comptez arriver pour que je demande à Mlle Reynaud de venir préparer votre maison.
Et soyez assuré de nos sentiments les meilleurs !

P. Deladret

  1. Litham : voile couvrant la partie inférieure du visage chez les Touaregs.
  2. Pline rapporte (Histoire naturelle 5-36) que le peintre Apelle aurait lancé à un cordonnier qui, après lui avoir fait remarquer que la chaussure d’un sujet d’un de ses tableaux était mal dessinée – ce que le peintre avait admis – se permettait de critiquer d’autres aspects : « Cordonnier, ne juge pas au-delà de la chaussure (crepida en latin) ».
  3. Et pourtant elle (la Terre) tourne : aurait été marmonné par Galilée après qu’il ait du rétracter sa théorie concernant l’évolution de la Terre autour du Soleil.
  4. Vert de Schweinfurt, ou Vert de Paris : pigment à base d’acéto-arsénite de cuivre, qui serait en partie responsable des troubles neurologiques de Van Gogh et de la cécité de Monet…
2021-05-27T18:19:28+02:00

Lettre du Villard – avril 2021

Lettre du Villard

Le Villard, le 18 avril 2021

Pauvre ami !

Vous voici donc à nouveau assigné à résidence et dans l’impossibilité de venir vous ressourcer dans notre vallée du bout du monde ! Vous nous avez heureusement donné des nouvelles par téléphone et nous savons que vous n’avez pas été affectés par l’épidémie. Vous regretterez moins de n’avoir pu venir au Villard lorsque vous saurez que le printemps qui s’annonçait le mois dernier est resté tellement timide nous nous sommes réveillés hier sous la neige.

Cette troisième réclusion qui est imposée au pays en un an est d’autant moins facile à supporter qu’on ne peut être certain qu’elle ne sera pas suivie d’autres ; les responsables politiques l’espèrent certainement ; en sont-ils assurés ? Je doute qu’après tant de mois de tâtonnements devant une réalité fuyante, ils puissent avoir des certitudes sur la voie à adopter.

Ce n’est pas sans rappeler ce que nous vivons au jour le jour. Autant, en effet, il est aisé d’avoir des idées tranchées en des domaines qui nous échappent un peu, tels que la politique étrangère de la Turquie ou les risques liés aux bitcoins1, autant nous tergiversons et pesons le pour et le contre lorsque nous sommes concernés dans notre existence personnelle. Vous m’avez récemment fait remarquer, avec une certaine surprise, qu’en matière politique, notamment, mes idées sont devenues plus abruptes et que je tends à me refermer sur des certitudes que je n’assénais pas auparavant. Je vous avais répondu qu’à mon âge, on pense avoir eu le temps de faire le tour du problème et ne plus voir l’utilité de prêter l’oreille ni à ceux qui ont montré leur incapacité ni aux farceurs et encore moins aux démagogues. À la réflexion, je me demande si ce n’est pas un autre effet de ce qui contribue au durcissement de mes artères… Et puis, peut-être est-ce aussi parce que, de façon pour moi imperceptible, je ressens la vanité de chercher à avoir une opinion aussi bien dans les domaines – nombreux – où je sais manquer de compétences que dans ceux – encore plus nombreux – où mon avis n’est pas attendu.

L’ami Gastinel, dont la fermeture pour cause d’épidémie de ses clubs de scrabble, de philatélie et de bridge met à mal le besoin de contacts, « monte » volontiers au Villard pour bavarder de choses et d’autres. Il me répondit l’autre jour, alors que je revenais une fois de plus sur ce sujet, que nous ne pouvions nous abstenir d’avoir des convictions dans notre système démocratique, où chacun est censé être omniscient puisqu’il lui est demandé de se prononcer, de façon immédiate, par voie de référendum, ou par l’intermédiaire de ses députés, sur des sujets aussi divers que la création d’un « droit à l’euthanasie » ou sur les attributions du Conseil économique, social et environnemental. « Dans la pratique », souleva Me Beraud venu se mettre à l’abri d’une ondée inattendue de neige, « le brave citoyen se contente de réagir dans la sphère de sa vie privée par des réflexions dubitatives ou désabusées lorsqu’il ne se laisse pas passivement emporter par le courant d’idée majoritaire qui aboutit à ce qu’un texte soit adopté alors que personne n’en voyait l’opportunité ». Le reproche, leur ai-je fait remarquer, qui peut être fait au système consistant à demander à l’électeur de se prononcer sur des sujets qui le dépassent a conduit à préconiser sa correction par la « technocratie », qui serait en principe le gouvernement des experts. Le problème est que, depuis des années maintenant, les acteurs de cette technocratie modérée, les technocrates donc, sont accusés de tous les maux, notamment de promouvoir des politiques éloignées des réalités.

Gastinel reprit : « Je rage ! On nous annonce maintenant qu’on doit supprimer l’E.N.A. Je n’ai pas fait l’E.N.A. et je n’ai pas l’esprit de ce corps, mais je me demande si, dans l’incapacité dans laquelle le pays se trouve de faire face à toutes sortes de difficultés, notamment celles qu’il se crée, on ne casse pas le thermomètre parce qu’on ne sait comment faire tomber la fièvre. On nous raconte que l’Institut qui doit remplacer l’École permettra une meilleure mixité sociale, une meilleure adaptation à notre société… Lorsqu’on sait que la création de l’E.N.A., en 1945 correspondait déjà à la volonté de démocratiser le recrutement des hauts fonctionnaires, on peut se demander si on n’amuse pas la galerie car les grandes dynasties qui colonisent les grands corps sauront comment s’y perpétuer ».

Béraud osa : « Ce dans quoi s’est embourbée notre vie publique, qui a débouché, entre autres, sur la crise des Gilets jaunes, et par voie de conséquence discutable sur la réforme de l’E.N.A., pourra peut-être se trouver clarifié, décanté, mis à plat dans les réflexions qui, dans un an, vont précéder l’élection présidentielle ? Les grands enjeux seront enfin étalés sur la table ».

« Si ça vous fait plaisir de le croire », gloussa Mimiquet à qui vous avez demandé de reprendre le jeu de vos volets et que l’ondée avait contraint à s’abriter chez nous, « ne vous en privez pas, mais au train où vont les choses j’ai plutôt l’impression qu’au lieu de nous aider à prendre du recul pour mieux voir le paysage, on va surtout chercher à nous pousser dans les bras d’un guide providentiel pour aborder le monde à venir. Comme si nous ne l’avions pas déjà fait ! Et avec quel résultat ? Nous avons besoin de guides, de pilotes bien entourés, de premiers de cordée… mais moins pour l’avenir que pour le monde actuel dans lequel nous ne comprenons plus rien ! Il est déjà assez compliqué, non ? »

Gastinel se crut obligé de dire : « Paul Claudel a écrit, je cite de mémoire, que le poète est celui qui lit la marche du navire dans les étoiles ; c’est beau, cela fait rêver mais lire la marche du navire dans les étoiles n’empêchera pas de heurter l’iceberg. Il faut des cartes maritimes, des instruments de navigation, un équipage, pour éviter de s’égarer et pour pouvoir corriger la route. On ne peut avancer seul et, ce qui est frappant dans cette future élection présidentielle, c’est que les partis politiques, sur qui le candidat élu doit pouvoir s’appuyer, sont cette fois-ci absents, hors jeu. Il y a une sorte de décalage entre les candidats qui sont censés être la figure de proue d’un parti et le contenu du discours des partis qui se demandent ce qu’ils peuvent mettre dans leurs programmes ».

Béraud ajouta : « Et même lorsqu’on a cartes marines et équipages, on ne peut être assuré de ne pas s’échouer ; voyez l’histoire de l’Ever Given, ce gros porte-containers qui a bloqué le canal de Suez pendant une semaine. Quelle histoire ! Dire que 10 % du commerce maritime mondial emprunte une rigole de 300 mètres de large creusée dans le sable ! J’ignorais que l’économie mondiale était aussi fragile et je suis surpris que les pirates du désert du type de Daesch ne se soient pas encore amusés à nous faire des niches en y coulant de temps en temps un navire. J’en ai profité pour relire l’histoire – passionnante – de ce canal ; le moins qu’on puisse dire est que les Anglais n’ont pas ménagé leurs efforts pour mettre des bâtons dans les roues à Ferdinand de Lesseps et à son équipe. Et nous n’en étions pas encore à Fachoda2 ! »

Gastinel l’interrompit en lui faisant valoir qu’évoquer ces péripéties en ce jour d’enterrement de feu l’époux de la reine du Royaume-Uni manquait de courtoisie. « Vous avez raison », convint Beraud ; « la vie de la monarchie anglaise a ceci de précieux qu’elle nous fournit des sujets d’attention, voire d’intérêt, qui nous font du bien en ce sens qu’ils ne nous perturbent pas ; l’homme a un tel besoin de divertissement que son goût pour les belles, et parfois moins belles, histoires est inextinguible. On nous dit que les gens aiment l’Histoire ; je crois qu’à tout âge, ils aiment surtout les histoires, qu’elles soient vraies ou fausses, qu’elles soient tirées du passé ou contemporaines, qu’elles prennent racine dans l’évocation d’une période de l’Histoire ou dans les vies des stars de cinéma, des gangsters, mais aussi des têtes couronnées. Pourvu qu’on rêve, c’est-à-dire qu’on ne soit plus confronté à ce qui gêne dans l’existence, tout est bon. On aime bien les récits d’histoire, tels que celui de l’assassinat d’Henri IV, mais personne ne vibrera à l’évocation des controverses religieuses et princières en Allemagne à la fin du xvie siècle3. L’histoire savante, avec ses méthodes d’analyse, sa rigueur, ses doutes, n’intéresse que les historiens. En revanche, les imprécisions, les raccourcis, les zones d’ombre sont des ingrédients précieux pour l’histoire de divertissement. Pourquoi le condamner ? »

Serait-ce une opinion que vous feriez vôtre ? Je vous la livre, me réjouissant à l’avance de vos commentaires. Écrivez-nous vite pour nous donner de vos bonnes (bien sûr !) nouvelles.

Avec toute notre amitié.

P. Deladret

  1. Le bitcoin est une monnaie constituée de « crypto actifs » c’est-à-dire, d’après l’analyse du G20, « d’actifs virtuels stockés sur un support électronique permettant à une communauté d’utilisateurs les acceptant en paiement de réaliser des transactions sans avoir à recourir à la monnaie légale ». Se non e vero
  2. Fachoda : incident diplomatique franco-anglais en 1898.
  3. Rencontres princières et controverses religieuses dans l’espace germanique (1525-1605), Marguerite Richelme, Mémoire, Paris 1 Panthéon Sorbonne..
2021-04-26T11:00:24+02:00