Lettres du Villard

Lettre du Villard – septembre 2021

Lettre du Villard

Le Villard, le 15 septembre 2021

Mon cher,
Est-ce l’effet de la rentrée ? Votre dernière lettre nous donne à penser que vous êtes un peu perturbé par ce que peut devenir la société imparfaite dans laquelle nous ne nous sentons finalement pas mal.
Votre retour au travail vous fait, par exemple, vous interroger sur l’effet que peut avoir l’amplification du télétravail dans la vie des gens. Vous redoutez que le monde des employeurs, privés ou publics, n’y voit l’opportunité d’instaurer des politiques de rémunération plus accommodantes pour lui, d’influencer les cultures d’entreprise, de bousculer les hiérarchies, d’accentuer les clivages entre ceux qui télétravaillent et les autres ; vous vous demandez aussi quelles conséquences cela peut avoir sur la vie d’un couple ou d’une famille où les enfants s’en vont à l’école alors que les parents restent en pyjama devant leurs écrans… Il va bien falloir s’y habituer, mais, vous avez sans doute raison, ce n’est pas le télétravail qui va rendre notre société plus solidaire.
Les nouvelles du Villard sont plus agréables ; la maison de Pelotier, qui était à la vente depuis des années, vient d’être achetée par un couple de retraités, qui déclarent vouloir s’y retirer. Vous aurez ainsi des voisins proches. Ces braves gens fuient, disent-ils, la grande ville et sa soi-disant « boboïsation » où le côté bohème fauché l’emporte souvent sur le côté pseudo-bourgeois. Avec les amis du Villard venus prendre le café, nous commentions hier leur installation. Nous espérons qu’ils résisteront à l’hiver et au retirement qu’il faut aimer pour l’accepter. Ils ne seraient pas les premiers à ne pas avoir pris la mesure de ce qu’implique un tel choix. Nous sommes tous plus ou moins ainsi et, à l’instar de César lorsqu’il a franchi le Rubicon, nous ne savons vraiment ce que nous avons fait que lorsque nous ne pouvons plus reculer. Il y a cependant des exceptions, des circonstances où ce qui se passe était plus que prévisible.
Ainsi Gastinel rappelait-il le départ précipité des troupes américaines d’Afghanistan en raillant l’invraisemblable myopie dont avaient été affectées les opinions publiques occidentales ; « Qui pouvait sérieusement croire que la débâcle n’était pas inéluctable, que l’armée afghane était en mesure de contenir les Talibans ? Les bons esprits n’ont eu de cesse de nous démontrer qu’elle résisterait, puis qu’elle ne se repliait que pour mieux rebondir ; au bout du compte, les plus chanceux ont pu prendre l’avion ». « Les exemples, poursuivit Béraud, ne manquent pas de situations absurdes, simplement parce qu’on a ignoré délibérément la réalité, par sottise ou par principe ».
Mimiquet, venu ratisser les feuilles de votre tilleul, et qui fumait un de ses infects cigarillos, s’invita dans la conversation en soulignant qu’on oublie trop que la réalité ne se plie pas aux idées. Il a cité en exemple l’information qu’il avait lue dans la presse selon laquelle une des causes majeures des feux de forêt de cet été serait la suppression des cendriers dans les voitures. De ce fait, les automobilistes jettent les mégots incandescents par les portières. « On veut, continua-t-il, empêcher les gens de fumer en enlevant les cendriers mais on s’interroge pas sur ce que sera le comportement de ceux qui continuent. Je ne serais pas surpris que pour supprimer les jets de cigarettes, on impose maintenant des glaces fixes ! » Et il lança son mégot dans le tas de feuilles qui peinait à prendre feu.
Ces inconséquences me font penser, glissa Béraud, au mot de Bossuet, dans son Histoire des variations des églises protestantes, qu’un politicien habile a récemment adapté à ses idées. Il a transformé « Dieu se rit des prières qu’on lui fait pour détourner les malheurs publics, quand on ne s’oppose pas à ce qui se fait pour les attirer », en « Dieu se rit des hommes qui déplorent les effets dont ils chérissent les causes ». Ceci dit, je doute que, quelle que soit la cause d’un de nos malheurs, Dieu s’en rie.
« Revenons aux Talibans, reprit Mimiquet. Que craint-on d’eux ? Ils ne font que mettre en pratique les préceptes de leur religion. Qu’ils tiennent directement d’Allah ! Et ce qui est révélé ne se discute pas, non ? Ils veulent le salut des gens, c’est ainsi ! Qui sommes-nous pour le leur reprocher ? Regardez ce qu’a fait l’Église lorsqu’elle avait les moyens d’imposer sa conception de la Révélation. Leur conviction fait leur force ! » – « Tu pourrais peut-être rajouter, releva Gastinel, que si les islamo-monarchies du Golfe ne leur tenaient pas la main, la force de conviction des Talibans serait sans doute autre. Enfin… rien ne t’empêche d’aller chercher ton salut chez eux. Peut-être ainsi percevras-tu la distance qu’il peut y avoir entre l’énoncé d’une révélation et son interprétation ».
Béraud s’est alors lancé dans une déclaration emberlificotée d’où il ressortait que, s’il était certain qu’une transition écologique rapide permette d’assécher les ressources de ces pétromonarchies qui financent le terrorisme, il serait prêt à voter écolo ! Gastinel a douché sa foi de néophyte en lui rappelant que les Occidentaux, cornaqués par l’angélisme béat de quelques-uns et la duplicité de quelques autres, les avaient depuis longtemps laissés se constituer une pelote dans d’autres secteurs.
Je ne sais ce que vous en pensez, mais j’ai l’impression que notre monde se désintéresse de plus en plus facilement des conséquences de ses actes, que ce soit dans les domaines familiaux, environnementaux, voire politiques. Qu’un sot soit inconséquent est dans l’ordre des choses mais que des sociétés qui ne comptent pas que des sots se refusent à voir ce qui peut advenir passe l’entendement. J’en veux pour exemple la mise en examen de l’ancienne ministre de la Santé par la Cour de Justice de la République  ; peut-être l’incrimination n’est-elle pas infondée, mais où va-t-on, car si les juges ont la possibilité de sanctionner les politiques, qui contrôlera les juges ?
Il est vraiment dommage qu’Audiard ne soit plus là pour proposer sur le sujet une réplique nonchalante et gouailleuse au Belmondo que vous aimiez bien et qui vient de tirer sa révérence.
Dites-nous, vite, pour nous réjouir, que vous viendrez au Villard pour la Toussaint !
Avec toute notre amitié.

 

P. Deladret

2021-09-22T13:49:11+02:00

Lettre du Villard – août 2021

Lettre du Villard

Le Villard, le 15 août 2021

Bien cher ami,
Nous sommes heureux d’apprendre que votre voyage de retour samedi dernier n’a pas été perturbé par ces manifestations où se retrouvent des centaines de milliers de personnes qui refusent de se faire vacciner contre ce virus qui est en train de dynamiter notre société – ou qui entendent ne pas être obligées de le faire. Sur quoi cela débouchera-t-il ? Vous vous souvenez sans doute de cette soirée où Gastinel et Beraud se sont opposés sur le sujet ; il a fallu tout votre humour pour les calmer avec une formule anglaise qui les a désarçonnés ; le temps qu’il leur a fallu pour décrypter « Let’s agree to defer »1 leur a permis de retrouver leur calme. Il n’empêche qu’on ne peut écarter le risque que la frange de l’opinion publique qui exprime son désaccord au sujet de la vaccination ne fasse pas le lit d’autres exaspérations qu’engendrent des sujets comme l’extension des ZFE2.
Notre cénacle du Villard était réuni hier chez nous car le rafraîchissement du « fond de l’air » nous avait empêchés de déjeuner dehors. Mimiquet, qui revenait d’une cueillette au génépi, s’est déclaré prêt, lui aussi, à saisir l’étendard de la révolte en apprenant qu’un arrêté préfectoral en limitait le ramassage. Me Beraud n’a pas eu de peine à le convaincre qu’il ne fallait pas tout confondre, que les mécontentements des uns et des autres n’avaient pas de cause commune, mais a convenu qu’ils pouvaient s’ajouter et qu’un état dont le chef venait de se faire gifler dans la rue paraissait mal armé pour tous les contenir. Gastinel rétorqua que cette anecdote était peut-être sans réelle portée politique en rappelant qu’en 1899 Émile Loubet3 avait bien reçu sur son haut-de-forme un coup de canne du baron de Christiani sans que cela fasse trembler la République. « Certes, certes », convint Beraud, « mais en ce temps-là le Président apparaissait aux courses d’Auteuil coiffé d’un huit-reflets et non sur les réseaux sociaux en tee-shirt noir ». Mimiquet qui n’avait plus entendu parler de Loubet depuis le certificat d’études remarqua que le coup de canne reçu par Loubet montrait que le huit-reflets ne confortait sans doute pas plus la fonction présidentielle que le tee-shirt. « Je ne suis pas loin de penser comme vous », intervint Beraud, « car ce qui importe, c’est l’opinion qu’on a de la personnalité, du caractère, de l’expérience de celui qui est sous le huit-reflets ou dans la chemise ». « Si vous voulez », enchaîna Gatimel « mais je serais surpris que le résultat de l’élection présidentielle du printemps prochain dépende vraiment de l’opinion qu’auront la majorité des électeurs de la réelle personnalité de celui qui obtiendra le plus de voix. Les gens, bien souvent, ne votent que pour ceux qui tiennent les propos qu’ils veulent entendre ».
Je n’ai pas cru nécessaire de renchérir, aussi me suis-je contenté de souligner qu’un paramètre important serait le taux de participation, et donc d’abstention, l’exemple des élections régionales de juin dernier étant un désastre pour la démocratie. « Croyez-vous ? » interrogea Beraud, « je me demande au contraire si ces résultats ne montrent pas que notre société est parfaitement mature. Je m’explique ; je me plais à penser – pour m’amuser, je vous rassure – qu’une majorité de personnes inscrites sur les listes électorales ne se sont pas déplacées parce qu’elles considéraient que les marges d’actions sont tellement faibles que peu importe qui détient la majorité et qu’il n’est pas nécessaire de tenter de modifier des équilibres instables ; la gauche ne redistribue plus, la droite n’assume pas ses idéaux et tout le monde fait la même tambouille. J’exagère peut être un peu ». Mimiquet rappela que le problème n’était pas nouveau en fredonnant l’air de Clairette de la Fille de Madame Angot 4 « C’n’était pas la peine, (bis) , non pas la peine assurément, de changer de gouvernement ! ».
J’ai glissé que le taux de participation n’était qu’une des expressions de la vitalité démocratique d’un état et que la pluralité des options entre lesquelles un choix pouvait être fait en était une autre. Gastinel est venu m’appuyer en relevant qu’un taux de participation particulièrement élevé n’était pas nécessairement le signe d’une grande vitalité démocratique et qu’il suffisait de voir ce qui se passait dans les pays où la démocratie n’est que de façade, autrement dit l’essentiel des pays de culture non-européenne, pour en être convaincu. « Regardez la Chine ! » continua-t-il. « Xi Jinping a été réélu en 2018 avec 99,66 % des votants ! ». Me Beraud releva qu’on savait très bien ce qu’il en était de la démocratie dans ce pays – qui ne l’avait jamais connue – mais que, dans ce cas précis, il fallait être un peu fair-play et ne pas mésestimer le fait que le parti communiste qui célébrait cette année son centenaire était arrivé à faire en un siècle de la Chine le deuxième pays le plus riche du monde s’il faut en croire le FMI. « … et sans doute aussi, persifla Mimiquet, les Chinois qui lui fournissent les chiffres »… Gastinel s’exclama : « On ne joue pas sur les chiffres avec les médailles obtenues cette année aux J.O. de Tokyo ! Les chinois sont deuxièmes et talonnent les États-Unis pour le nombre de médailles d’or ! Le jour où les chinois s’occuperont sérieusement du Tour de France, ils ne se contenteront plus de finir lanterne rouge comme Ji Cheng en 2014 ». « Espérons, crut bon d’ajouter Mimiquet, que lorsqu’ils lanceront leur Tour de Chine, ils prévoiront des courses en relais ! ».
Il vous reste encore quelques jours, je crois, pour préparer votre rentrée effective. Vivez les pleinement. « Ce qui sauve », comme le confesse Guillaumet à St Ex dans Terre des hommes, « c’est de faire un pas. Encore un pas ».
Avec toute notre amitié.

 

P. Deladret

  1. Nous sommes d’accord sur le fait que nous ne sommes pas d’accord.
  2. Zones à Faible Émission, qui doivent avoir pour effet d’interdire l’utilisation des véhicules à moteur diesel dans des délais assez brefs.
  3. Émile Loubet, président de la République de 1899 à 1906.
  4. Opéra-comique de Charles Lecoq, 1872.
2021-08-24T23:48:10+02:00

Lettre du Villard – mai 2021

Lettre du Villard

Le Villard, le 15 mai 2021

Le Villard, le 15 mai 2021
Cher ami,
Nous étions hier à table avec Mimiquet venu faucher votre pré ; nous l’avions retenu à déjeuner (retenu, c’est façon de parler, car il n’avait pas fallu trop insister pour qu’il accepte notre invitation) lorsque le facteur nous a remis votre lettre. Nous avons eu ainsi confirmation que votre petite famille traverse sans encombre les embuscades que le virus nous tend depuis dix-huit mois. Nous commençons enfin à espérer que, dans quelques semaines, nous retrouverons une existence à peu près normale. Je vous concède que, dans notre bout du monde, notre vie quotidienne n’a pas été trop affectée par ces restrictions apportées à notre liberté ; tout au plus grogné-je lorsqu’il me faut porter ce litham1 prophylactique pour aller acheter le pain.
Il semble résulter des conversations du café du commerce que nous tenons sans désemparer avec Gastinel et Beraud – vous connaissez le niveau de compétence épidémiologique de ce cénacle ! – que l’effet cumulé des vaccinations et de la progression de l’immunité collective devrait vous rendre possible sans trop de risque le franchissement des territoires peut-être encore infestés qui nous séparent.
J’ai bien aimé, dans votre dernière lettre, votre rapprochement entre les difficultés que rencontre un citoyen pour savoir ce qu’il doit penser de tel ou tel sujet de la vie publique soumis au vote démocratique et celles que nous éprouvons pour nous former une opinion sur tel ou tel aspect qui touche au Covid. La prolifération d’avis plus ou moins autorisés, notez-vous, a permis au moins une chose, la renaissance du terme « ultracrépidarianisme »2 dont la paternité reviendrait à l’auteur latin Pline l’Ancien et qui aurait été exhumé en 1819 par un critique littéraire anglais. Il faut pourtant bien admettre que, comme le Bourgeois gentilhomme qui faisait de la prose sans le savoir, nous faisons tous de l’ultracrépidarianisme à notre insu. De quoi s’agit-il ? Eh bien l’ultra (etc.) est le comportement qui consiste dans le fait de donner son avis sur des sujets pour lesquels on n’a pas de compétence. L’exercice de la démocratie, nous avons eu l’occasion d’en parler, nous voue souvent à ce travers ; je me plais cependant à penser que, si nous le voulons, les informations que nous allons rechercher, les analyses que nous prenons parfois la peine de lire et, pourquoi pas, le débat qu’animent les partis politiques, peuvent nous aider à y voir plus clair.
Vous savez que nos amis n’ont pas tous la même opinion de la démocratie. Gastinel serait prêt à porter son regard ailleurs. Les commémorations, en ce mois de mai, du bicentenaire de la mort de celui qui s’est autocouronné sous le nom de Napoléon Ier, lui ont fait redécouvrir certains aspects d’une histoire dont il privilégiait jusqu’alors d’autres aspects. Il révère désormais en lui celui qui sut mettre un terme à l’anarchie dans laquelle glissait le pays à la suite de la Révolution. Et, dans la foulée, et pour les mêmes raisons, il sait trouver des excuses à Thiers qui, il y a cent cinquante ans ce mois-ci, a eu la main un peu lourde pour mettre fin à la Commune. Je n’ai pas osé lui demander s’il s’associait à la lettre ouverte « Pour un retour à l’honneur de nos gouvernants » que des militaires haut gradés ont adressée au Président de la République, pour dire que le pays court à l’abîme et qu’il devient urgent que les politiques reprennent la situation en main. C’est l’ami Beraud qui a abordé la question, en relevant que l’affaire n’aurait sans doute pas fait tout ce foin, si l’on peut dire, si les signataires n’avaient pas été des officiers généraux, déclarant s’exprimer au nom d’une armée qu’une partie du pays estime en délicatesse à l’égard de la démocratie. Depuis des années, souligne Beraud, des enseignants à la retraite publient des livres qui disent la même chose, des intellectuels s’alarment, on euphémise les délits un peu gênants en « incivilités » , des élus parlent de « zones de non droit », sans que cela provoque de réactions sérieuses. Si les problèmes que ces militaires soulèvent n’ont pas l’importance qu’ils leur accordent, s’ils sont injustement alarmistes, il faut le démontrer sans se contenter de le dénoncer, ne serait-ce que pour apaiser le pays. Et sans attendre. Et si les problèmes soulevés ne sont pas sans fondement, on ne peut pas se contenter de pousser la poussière sous le tapis, comme cela paraît avoir été fait depuis des décennies.
Mimiquet, qui était reparti faucher, rentra en coup de vent pour nous dire de venir voir une harde de bouquetins descendus des hauteurs et qui humaient les pierres à sel que Derbez avaient déposées en limite de votre pré avant de les monter aux estives. C’est dire le froid qui règne encore là haut ! En entendant les derniers mots de la conversation, il nous demanda si pousser la poussière n’était pas la seule solution, lorsqu’on n’avait à sa disposition ni balai, ni aspirateur. Après tout, continua-t-il, les politiques qui se succèdent se retrouvent peut-être dans le constat qu’il faut « faire avec » pour conserver une certaine cohésion au pays ; alors, on croise les doigts en essayant de se convaincre que le pire n’est pas toujours certain. Le problème, conclut-il en sortant, c’est lorsque le tapis n’est plus assez épais pour dissimuler le tas de poussière.
Les questions que vous abordez dans votre lettre, à propos de l’élection présidentielle de l’an prochain, et que j’ai aussitôt partagées avec nos amis, aident peut-être à donner un autre éclairage au sujet. Le président actuel et probable candidat, écrivez-vous, a été élu avec la volonté de dépasser les cadres habituels, notamment le clivage traditionnel droite/gauche et en s’aidant du discrédit qui affecte ce qu’on appelle les « partis de gouvernement ». Vous vous demandez si cette martingale peut durablement produire l’effet attendu. Je n’ai pas encore d’opinion bien arrêtée sur le sujet. À mes yeux, cependant, ces partis avaient un avantage, qui réapparaîtra sans doute, celui de capter, représenter et canaliser la multitude d’exigences qui s’expriment aujourd’hui dans un brouhaha assourdissant. Je doute que les aspirations des groupes sociaux qui à tel moment se sont retrouvés dans tel parti de droite ou de gauche changent vraiment. Les riches, dites-vous, ont besoin d’une droite pour perdre le moins possible de leurs acquis et la gauche a vocation à accueillir ceux qui ont un égal besoin de voir réduites les inégalités Penser que cette opposition puisse disparaître vous paraît relever sinon du calcul du moins de l’incantation.
L’effacement des partis « classiques », poursuivez-vous, qui n’ont su ou pu répondre aux attentes de leur électorat a-t-il ou non favorisé l’émergence de courants qui entendent faire aboutir des exigences sectorielles ? Sans doute, mais on ne peut toujours imputer à ces courants les faits qu’on pousse sous le tapis et qui sont vraisemblablement à mettre au compte de ceux qui ne veulent pas de la société existante.
Le reproche que vous adressez aux grands partis de trahir la démocratie en ayant donné à ses ennemis les moyens de la détruire a ravi Gastinel. Il n’a cependant pas poursuivi sur le sujet et s’est contenté d’avancer que ce que ce que nous vivons était la preuve manifeste de l’existence de la Divine Providence puisque, malgré tout ce qui se passe, le pays continue cahin-caha de fonctionner. Je n’ai su s’il plaisantait. Beraud a donné une interprétation plus sibylline en citant Galilée « E pur, si muove ! »3
Venez vite nous retrouver. Nous avons besoin de la distance que vous prenez pour observer notre monde. L’ombre légère des bouleaux tamise les premières ardeurs du soleil et les feuillages des différents arbres ont chacun un ton de vert particulier. ; tout cela donne à la vallée un relief que le plein été estompera. Gastinel trouve à l’ensemble une tonalité Vert Empire, bien sûr ! alors que Beraud penche plutôt pour le vert de Schweinfurt4, connu de lui seul… Lorsque vous serez au Villard, il sera trop tard pour que vous puissiez départager nos amis sur ce point. Mais vous aurez assez d’occasions d’arbitrer leurs chamailleries.
Dites-nous quand vous comptez arriver pour que je demande à Mlle Reynaud de venir préparer votre maison.
Et soyez assuré de nos sentiments les meilleurs !

P. Deladret

  1. Litham : voile couvrant la partie inférieure du visage chez les Touaregs.
  2. Pline rapporte (Histoire naturelle 5-36) que le peintre Apelle aurait lancé à un cordonnier qui, après lui avoir fait remarquer que la chaussure d’un sujet d’un de ses tableaux était mal dessinée – ce que le peintre avait admis – se permettait de critiquer d’autres aspects : « Cordonnier, ne juge pas au-delà de la chaussure (crepida en latin) ».
  3. Et pourtant elle (la Terre) tourne : aurait été marmonné par Galilée après qu’il ait du rétracter sa théorie concernant l’évolution de la Terre autour du Soleil.
  4. Vert de Schweinfurt, ou Vert de Paris : pigment à base d’acéto-arsénite de cuivre, qui serait en partie responsable des troubles neurologiques de Van Gogh et de la cécité de Monet…
2021-05-27T18:19:28+02:00

Lettre du Villard – avril 2021

Lettre du Villard

Le Villard, le 18 avril 2021

Pauvre ami !

Vous voici donc à nouveau assigné à résidence et dans l’impossibilité de venir vous ressourcer dans notre vallée du bout du monde ! Vous nous avez heureusement donné des nouvelles par téléphone et nous savons que vous n’avez pas été affectés par l’épidémie. Vous regretterez moins de n’avoir pu venir au Villard lorsque vous saurez que le printemps qui s’annonçait le mois dernier est resté tellement timide nous nous sommes réveillés hier sous la neige.

Cette troisième réclusion qui est imposée au pays en un an est d’autant moins facile à supporter qu’on ne peut être certain qu’elle ne sera pas suivie d’autres ; les responsables politiques l’espèrent certainement ; en sont-ils assurés ? Je doute qu’après tant de mois de tâtonnements devant une réalité fuyante, ils puissent avoir des certitudes sur la voie à adopter.

Ce n’est pas sans rappeler ce que nous vivons au jour le jour. Autant, en effet, il est aisé d’avoir des idées tranchées en des domaines qui nous échappent un peu, tels que la politique étrangère de la Turquie ou les risques liés aux bitcoins1, autant nous tergiversons et pesons le pour et le contre lorsque nous sommes concernés dans notre existence personnelle. Vous m’avez récemment fait remarquer, avec une certaine surprise, qu’en matière politique, notamment, mes idées sont devenues plus abruptes et que je tends à me refermer sur des certitudes que je n’assénais pas auparavant. Je vous avais répondu qu’à mon âge, on pense avoir eu le temps de faire le tour du problème et ne plus voir l’utilité de prêter l’oreille ni à ceux qui ont montré leur incapacité ni aux farceurs et encore moins aux démagogues. À la réflexion, je me demande si ce n’est pas un autre effet de ce qui contribue au durcissement de mes artères… Et puis, peut-être est-ce aussi parce que, de façon pour moi imperceptible, je ressens la vanité de chercher à avoir une opinion aussi bien dans les domaines – nombreux – où je sais manquer de compétences que dans ceux – encore plus nombreux – où mon avis n’est pas attendu.

L’ami Gastinel, dont la fermeture pour cause d’épidémie de ses clubs de scrabble, de philatélie et de bridge met à mal le besoin de contacts, « monte » volontiers au Villard pour bavarder de choses et d’autres. Il me répondit l’autre jour, alors que je revenais une fois de plus sur ce sujet, que nous ne pouvions nous abstenir d’avoir des convictions dans notre système démocratique, où chacun est censé être omniscient puisqu’il lui est demandé de se prononcer, de façon immédiate, par voie de référendum, ou par l’intermédiaire de ses députés, sur des sujets aussi divers que la création d’un « droit à l’euthanasie » ou sur les attributions du Conseil économique, social et environnemental. « Dans la pratique », souleva Me Beraud venu se mettre à l’abri d’une ondée inattendue de neige, « le brave citoyen se contente de réagir dans la sphère de sa vie privée par des réflexions dubitatives ou désabusées lorsqu’il ne se laisse pas passivement emporter par le courant d’idée majoritaire qui aboutit à ce qu’un texte soit adopté alors que personne n’en voyait l’opportunité ». Le reproche, leur ai-je fait remarquer, qui peut être fait au système consistant à demander à l’électeur de se prononcer sur des sujets qui le dépassent a conduit à préconiser sa correction par la « technocratie », qui serait en principe le gouvernement des experts. Le problème est que, depuis des années maintenant, les acteurs de cette technocratie modérée, les technocrates donc, sont accusés de tous les maux, notamment de promouvoir des politiques éloignées des réalités.

Gastinel reprit : « Je rage ! On nous annonce maintenant qu’on doit supprimer l’E.N.A. Je n’ai pas fait l’E.N.A. et je n’ai pas l’esprit de ce corps, mais je me demande si, dans l’incapacité dans laquelle le pays se trouve de faire face à toutes sortes de difficultés, notamment celles qu’il se crée, on ne casse pas le thermomètre parce qu’on ne sait comment faire tomber la fièvre. On nous raconte que l’Institut qui doit remplacer l’École permettra une meilleure mixité sociale, une meilleure adaptation à notre société… Lorsqu’on sait que la création de l’E.N.A., en 1945 correspondait déjà à la volonté de démocratiser le recrutement des hauts fonctionnaires, on peut se demander si on n’amuse pas la galerie car les grandes dynasties qui colonisent les grands corps sauront comment s’y perpétuer ».

Béraud osa : « Ce dans quoi s’est embourbée notre vie publique, qui a débouché, entre autres, sur la crise des Gilets jaunes, et par voie de conséquence discutable sur la réforme de l’E.N.A., pourra peut-être se trouver clarifié, décanté, mis à plat dans les réflexions qui, dans un an, vont précéder l’élection présidentielle ? Les grands enjeux seront enfin étalés sur la table ».

« Si ça vous fait plaisir de le croire », gloussa Mimiquet à qui vous avez demandé de reprendre le jeu de vos volets et que l’ondée avait contraint à s’abriter chez nous, « ne vous en privez pas, mais au train où vont les choses j’ai plutôt l’impression qu’au lieu de nous aider à prendre du recul pour mieux voir le paysage, on va surtout chercher à nous pousser dans les bras d’un guide providentiel pour aborder le monde à venir. Comme si nous ne l’avions pas déjà fait ! Et avec quel résultat ? Nous avons besoin de guides, de pilotes bien entourés, de premiers de cordée… mais moins pour l’avenir que pour le monde actuel dans lequel nous ne comprenons plus rien ! Il est déjà assez compliqué, non ? »

Gastinel se crut obligé de dire : « Paul Claudel a écrit, je cite de mémoire, que le poète est celui qui lit la marche du navire dans les étoiles ; c’est beau, cela fait rêver mais lire la marche du navire dans les étoiles n’empêchera pas de heurter l’iceberg. Il faut des cartes maritimes, des instruments de navigation, un équipage, pour éviter de s’égarer et pour pouvoir corriger la route. On ne peut avancer seul et, ce qui est frappant dans cette future élection présidentielle, c’est que les partis politiques, sur qui le candidat élu doit pouvoir s’appuyer, sont cette fois-ci absents, hors jeu. Il y a une sorte de décalage entre les candidats qui sont censés être la figure de proue d’un parti et le contenu du discours des partis qui se demandent ce qu’ils peuvent mettre dans leurs programmes ».

Béraud ajouta : « Et même lorsqu’on a cartes marines et équipages, on ne peut être assuré de ne pas s’échouer ; voyez l’histoire de l’Ever Given, ce gros porte-containers qui a bloqué le canal de Suez pendant une semaine. Quelle histoire ! Dire que 10 % du commerce maritime mondial emprunte une rigole de 300 mètres de large creusée dans le sable ! J’ignorais que l’économie mondiale était aussi fragile et je suis surpris que les pirates du désert du type de Daesch ne se soient pas encore amusés à nous faire des niches en y coulant de temps en temps un navire. J’en ai profité pour relire l’histoire – passionnante – de ce canal ; le moins qu’on puisse dire est que les Anglais n’ont pas ménagé leurs efforts pour mettre des bâtons dans les roues à Ferdinand de Lesseps et à son équipe. Et nous n’en étions pas encore à Fachoda2 ! »

Gastinel l’interrompit en lui faisant valoir qu’évoquer ces péripéties en ce jour d’enterrement de feu l’époux de la reine du Royaume-Uni manquait de courtoisie. « Vous avez raison », convint Beraud ; « la vie de la monarchie anglaise a ceci de précieux qu’elle nous fournit des sujets d’attention, voire d’intérêt, qui nous font du bien en ce sens qu’ils ne nous perturbent pas ; l’homme a un tel besoin de divertissement que son goût pour les belles, et parfois moins belles, histoires est inextinguible. On nous dit que les gens aiment l’Histoire ; je crois qu’à tout âge, ils aiment surtout les histoires, qu’elles soient vraies ou fausses, qu’elles soient tirées du passé ou contemporaines, qu’elles prennent racine dans l’évocation d’une période de l’Histoire ou dans les vies des stars de cinéma, des gangsters, mais aussi des têtes couronnées. Pourvu qu’on rêve, c’est-à-dire qu’on ne soit plus confronté à ce qui gêne dans l’existence, tout est bon. On aime bien les récits d’histoire, tels que celui de l’assassinat d’Henri IV, mais personne ne vibrera à l’évocation des controverses religieuses et princières en Allemagne à la fin du xvie siècle3. L’histoire savante, avec ses méthodes d’analyse, sa rigueur, ses doutes, n’intéresse que les historiens. En revanche, les imprécisions, les raccourcis, les zones d’ombre sont des ingrédients précieux pour l’histoire de divertissement. Pourquoi le condamner ? »

Serait-ce une opinion que vous feriez vôtre ? Je vous la livre, me réjouissant à l’avance de vos commentaires. Écrivez-nous vite pour nous donner de vos bonnes (bien sûr !) nouvelles.

Avec toute notre amitié.

P. Deladret

  1. Le bitcoin est une monnaie constituée de « crypto actifs » c’est-à-dire, d’après l’analyse du G20, « d’actifs virtuels stockés sur un support électronique permettant à une communauté d’utilisateurs les acceptant en paiement de réaliser des transactions sans avoir à recourir à la monnaie légale ». Se non e vero
  2. Fachoda : incident diplomatique franco-anglais en 1898.
  3. Rencontres princières et controverses religieuses dans l’espace germanique (1525-1605), Marguerite Richelme, Mémoire, Paris 1 Panthéon Sorbonne..
2021-04-26T11:00:24+02:00

Lettre du Villard – mars 2021

Lettre du Villard

Le Villard, le 15 mars 2021

Bien cher homme des plaines,

Ça y est ! Le printemps arrive. On ne le voit pas vraiment mais on sent qu’il est là. Les sommets et les hautes pentes défendent de leur mieux leur enneigement mais la neige qui a glissé des toits et qui s’est amassée à l’ombre des maisons ne résiste plus à la douceur des milieux de journée. Le moindre brin d’herbe semble s’enhardir chaque jour un peu plus et on surprend parfois de légers souffles d’air tiède le long des murs. Quelque chose va se produire ; on le sent au frémissement de l’air.
Nous baignions dans cette heureuse insouciance en prenant le café sur le balcon. Mimiquet feignait de tailler votre haie en donnant quelques coups de sécateur. Me Beraud venait de nous confier que ce climat d’imminence d’un évènement lui causait la même émotion que celle qu’il éprouvait lorsqu’il entendait le célébrant dire, dans la bénédiction solennelle à l’issue de la messe de Pâques, « Ils sont finis, les jours de la Passion… ». Il sentait, disait-il, l’avenir s’ouvrir sur ces mots. Gastinel tout fier d’avoir trouvé un itinéraire compliqué mais peu ensoleillé, qui lui avait permis de venir nous voir en raquettes, s’était mis à l’unisson en citant, ému, les vers du vieil Horace « Solvitur acris hiems… » « Il s’est dissipé, l’âpre hiver… » que des générations de lycéens ont appris1. Nous étions heureusement déconnectés de tout ce qu’on entend à la radio et à la télé. L’arrivée du courrier nous ramena sur Terre.
J’espérais une lettre de vous mais il n’y avait là que le quotidien auquel je suis abonné. Gastinel me reprocha une fois de plus d’apporter ma contribution financière à un groupe de presse qui, il en est bien conscient, ne reflète pas vraiment mes idées, et surtout pas les siennes… Il fit valoir, ce qui est la vérité, que je ne lisais qu’une infime partie du journal, et que, par ailleurs, pour me donner l’illusion d’avoir un esprit large, je parcourais des articles qui n’emportaient pas vraiment mon assentiment ; Beraud releva qu’il fallait un esprit un peu pervers pour s’astreindre à creuser des opinions qui ne sont pas les siennes. J’étais un peu gêné ; je savais qu’ils avaient raison en ce sens qu’enkysté dans mes convictions comme je le suis à mon âge, une lecture n’allait pas me faire changer d’avis… Mais, par ailleurs, comment leur exprimer sans qu’ils y voient un reproche, qu’il est difficile d’admettre qu’on ne veuille rien connaître d’autre que ce qui est conforme à ses idées ?
Beraud m’a, sans le vouloir, tiré d’affaire en relevant que le traitement de l’actualité de ces jours derniers par les médias, de partisane devenait caricaturale, le moindre incident accédant, du fait des « réseaux sociaux », au statut d’information commentée sans considération pour son importance réelle. La vie publique est, de ce fait, encombrée de scories qui font d’un rien une affaire d’État, qui donnent aux uns et aux autres des prétextes pour invoquer une carence de gouvernance ou de moyens que l’on impute au Gouvernement, lequel se croit généralement obligé de faire des promesses qui ne satisfont personne… Gastinel pense que cette dérive est irréversible et qu’il sera de plus en plus difficile de se faire une idée personnelle des choses, du fait de la diversité croissante des opinions qui nous atteignent par des canaux dont, selon son expression, nous ignorons tout ce ceux qui manœuvrent les écluses… Ce qui renvoie aux calendes grecques le retour à un minimum de cohésion sociale.
Je lui ai rappelé qu’il ne servait à rien de jouer les Cassandre2. Ceux qu’elles entendent alerter ne prennent pas les mesures qui pourraient épargner les désastres qu’elles annoncent. l’Histoire déborde de situations dramatiques qui avaient été prévues, annoncées, mais dont les prophètes n’ont pas été écoutés. Dans Notre Histoire contemporaine, Gide avait vu, dès 19363 ce qu’il advenait d’un pays sous la coupe d’un parti communiste, et l’ambassadeur de France à Berlin de 1931 à 19384 alertait dès 1936 la France sur le réarmement allemand. On entend et on lit aujourd’hui de multiples mises en garde, que ce soit au sujet des manipulations génétiques, des changements qu’on apporte au droit de la famille, des conséquences du développement de l’islamisme dans notre société, de l’évolution préoccupante de notre système d’enseignement, de l’instauration de zones de non-droit dans le pays, des modifications qu’on entend introduire dans le droit des associations cultuelles, etc. Qu’à cela ne tienne ! « Tout va très bien, Madame la marquise ! »5 chantaient Ray Ventura et ses Collégiens. Les Cassandre ont toujours tort… sur le moment. Après… On sait comment a fini Troie. Le problème est qu’on ignore toujours si celui qui vaticine est Cassandre ou un farceur.
Le problème des écluses et des canaux tracasse Gastinel depuis que l’ex-président Trump s’est vu interdire l’accès à des réseaux sociaux. Vous le connaissez assez pour savoir que notre ami n’est pas un admirateur inconditionnel de l’ancien président, mais il est ulcéré que des sociétés privées exercent une censure sans base légale. Les protestations ont été faibles car il est de bon ton de dénigrer Trump, mais cette privation d’accès n’est rien d’autre qu’une atteinte à la liberté d’expression sur laquelle les voltaire-au-petit-pied-autoproclamés sont assez chatouilleux. Comment admettre qu’un « machin » s’arroge le droit de laisser diffuser ce qu’il est bon à dire et ce qui ne l’est pas ? Et, Gastinel en est convaincu, le phénomène va s’amplifier car on va ajouter à la censure privée de ceux qui tiennent les « tuyaux » celle de la myriade de groupes de pression qui hurlent sans arrêt et qui ont vu le parti qu’ils pouvaient tirer en exerçant contrainte croissante sur les Facebook et assimilés. Qui nous dit que des ONG opaques, des courants de pensée fondamentalistes, de puissants États ne vont pas chercher à contrôler les tuyaux ? Propos de Cassandre ? Au train où vont les choses, on ne devrait pas avoir à attendre trop longtemps pour savoir. Après tout, il a fallu moins d’un demi-siècle pour se rendre compte que la société imaginée en 1949 par George Orwell6 dans son roman 1984 était en passe de ne plus être une fiction.
Mimiquet était tout défait ; il s’était présenté à l’hôpital pour se faire vacciner contre le virus mais avait été refoulé : « Trop jeune ! M’a dit le toubib ! C’est la première fois qu’on me trouve trop jeune. Ça m’ennuierait de mourir à cause d’un pangolin ! » Gastinel, qui avait eu plus de chance, s’employait à le rassurer, en lui disant que rien ne permettait d’affirmer qu’il serait contaminé avant d’être vacciné et que, de toute façon, cette épidémie aurait bien une fin. J’ai cru donner une autre perspective au débat en leur citant une phrase tirée d’une interview récente de la philosophe Claire Marin au journal Le Monde et qui m’avait bien plu : « Pour traverser une épreuve, on a besoin de se dire qu’elle aura une fin ». Mimiquet me fit sans ménagement remarquer que ce n’était qu’une autre façon de dire que l’espoir fait vivre… Beraud releva que ceux qui entendent guider les peuples leur promettent un « après », c’est-à-dire autre chose que ce que les gens vivent, que ce soient des lendemains qui chantent, selon le mot de Gabriel Péri7 voire le Paradis, pour ceux qui relèvent d’autres croyances. Gastinel, outré, lui déclara que ses propos sentaient le fagot et – image hautement improbable – qu’il s’engageait sur la pente savonneuse de l’Enfer… Je leur fis alors simplement remarquer qu’ils paraissaient ne plus être sensibles aux effluves des prémices du printemps.
J’espère que lorsque nous aurons la joie de vous lire la belle saison sera effectivement installée. Peut être pourrez-vous venir au Villard pour Pâques ? La montagne est parfois encore un peu maussade mais de belles promenades commencent à y être possibles…
Soyez assurés de notre amitié.

P. Deladret

  1. Horace poète latin (65 – 8 av. J.-C.), Odes 1,4.
  2. Cassandre : princesse troyenne qui avait reçu le don de prophétie ; Apollon décréta cependant que ses prédictions ne seraient jamais crues.
  3. Retour d’URSS, Paris, Gallimard, 1936.
  4. André François-Poncet, Souvenirs d’une ambassade à Berlin, Paris, Flammarion, 1946.
  5. Chanson de Paul Misraki, 1935.
  6. George Orwell, auteur britannique (1903-1950), créateur du concept de Big Brother.
    Gabriel Péri (1902-1941), ournaliste et député communiste, mort fusillé.
2021-03-27T10:11:20+01:00

Lettre du Villard – février 2021

LETTRE DU VILLARD

Le Villard, le 15 février 2021

Chers amis,

Quelles belles journées vous nous avez offertes en nous faisant partager un peu de vos vacances ! Il faut reconnaître que nous bénéficiions alors d’un beau temps froid et d’une couche de neige de qualité qui nous ont permis de nous faufiler en raquettes dans les sous-bois tout autant que d’affronter des pentes qui nous impressionnaient un peu. Votre jeunesse, votre enthousiasme nous ont persuadés que c’était encore à notre portée, nous avons fini par y croire et nous y sommes arrivés. Parfois… Pas toujours, car souvent le souffle manquait, le cœur cognait, la gorge brûlait et les jambes menaçaient de faire grève… Je vous remercie également d’avoir, certains soirs, contribué à calmer les conversations entre Gastinel et Beraud lorsque nous terminions la journée autour d’un thé, avant que chacun rejoigne sa maison, dans un souci très approximatif du couvre-feu que personne n’est heureusement venu contrôler.
Cette réglementation, si j’ai bien lu votre lettre qui vient d’arriver, vous paraît de moins en moins cohérente, mais ce qui vous irrite le plus, ce sont, dites-vous en chaussant les bottes de Michel Audiard, les « sycophantes glaireux »1 qui dénoncent ceux qui ne la respectent pas et qui vont signaler des personnes vues en train de consommer dans un café ou un restaurant. Le monde n’a pas changé, dites-vous, depuis les dénonciations à la Kommandantur ! Gastinel vous rejoint et considère que ces gens-là ont le complexe du justicier, de Zorro, enchérit-il, tandis que Beraud se demande s’ils agissent par civisme, dans l’intention de bien faire, pour éviter que l’épidémie se répande, ou par dépit, faute d’avoir le courage d’aller jusqu’au bout de leurs envies. Gastinel s’est fendu d’une citation de Chateaubriand dont j’ignorais qu’il fréquentât les Mémoires d’outre-tombe : « Les Français n’aiment point la liberté ; l’égalité seule est leur idole »2. Beraud, paraphrasant une réplique culte d’un film à grand succès de Francis Weber, a renchéri en lâchant : « Ce n’est pas la Justice qui m’inquiète, ce sont les justiciers »3.
Une nouvelle chute de neige est venue épaissir la couche de glace qui était sur la chaussée de la route du Villard ce qui, malgré le gravillonnage, rend la circulation chaque jour plus difficile. La conduite sur glace vous entraîne d’ailleurs dans votre lettre à un rapprochement avec l’art de la politique que doit maîtriser le gouvernement en cette période d’épidémie. Vous notez qu’il faut aller de l’avant, mais qu’on ne sait jamais bien à quelle allure, qu’on hésite sur le rapport à choisir pour la boîte de vitesses, qu’on doit imaginer quelle sera la réaction du véhicule au freinage, qu’on n’est pas toujours sur de l’amplitude du mouvement à donner au volant… Et vous y voyez l’image de ce à quoi est affronté le Gouvernement. Vous comprenez la difficulté de sa démarche car le temps qui s’écoule entre le moment où il prend une décision et celui où on peut en observer les effets est très court. C’est du pilotage à vue ; on n’est pas dans une stratégie à long terme, mais dans une démarche tactique. Il serait, dites-vous en faisant référence à de précédents gouvernements, électoralement plus payant et plus facile de lancer de belles idées, des projets qui ont peu de chances de se réaliser ou de s’avérer inopérants lorsqu’on ne sera plus aux affaires. Annoncer un plan de réorganisation de l’armée de Terre ou déclarer qu’une génération aura dû accéder au (niveau du) baccalauréat est finalement plus facile que de décider de laisser les restaurants ouverts. Personne, en effet, n’en attend des résultats immédiats. Qui plus est, si on a mal apprécié la question, des correctifs peuvent être apportés en cours de route. En ce moment, en revanche, on ne peut guère évoluer qu’à l’estime, en souplesse, un pied frôlant le frein, la main légère sur le volant, avec peut-être quelques instruments de navigation que sont les informations qu’on est seul à détenir mais dont on n’est sans doute pas entièrement certain de l’exactitude. C’est bien ce qui inquiète, concluez-vous, car, si on ne sait pas si celui qui tient le joystick est le plus qualifié pour le faire, on est par ailleurs certain qu’on ne peut affirmer que d’autres le soient mieux. Vous avez assez exprimé les réserves et les reproches que vous inspiraient certaines dispositions prises depuis le début du quinquennat pour que votre analyse ne soit pas entachée de « macrôlatrie » comme dirait Gastinel.
Votre comparaison avec la conduite sur glace me rappelle une conversation que nous avons eue récemment et qui roulait sur les circonstances dans lesquelles nous prenons des décisions. Nous convenions qu’en principe nous sommes censés prendre du recul, peser le pour et le contre… Ce qui ne nous empêche pas de commettre des erreurs de jugement. Et nous nous demandions à quoi cela peut tenir. Est-ce à l’éducation et aux œillères qu’on en garde, à la hâte dans laquelle on tranche, à l’étroitesse du champ de notre examen ? À la difficulté de prendre en considération un nombre suffisamment large d’arguments essentiels mais aussi de les pondérer aussi finement que les circonstances le demanderaient ?
« Il y a des êtres humains qui (…) commettent plus (d’erreurs) que d’autres, ceux qu’on appelle les sots », comme dit frère Guillaume de Baskerville dans le roman d’Umberto Eco auquel Sean Connery prêtait ses traits dans le film de J.-J. Annaud4. Mais tout le monde n’est pas sot et tout le monde se trompe. À quoi cela peut-il être dû ? L’interrogation est d’autant plus justifiée qu’une même question peut recevoir deux réponses différentes de la part de deux personnes qui ne sont sans doute sottes ni l’une ni l’autre. L’une aura privilégié tel argument que l’autre aura relativisé.
Le point de départ de notre discussion était une remarque de Gastinel qui ne voyait pas émerger, à moins de dix-huit mois des élections présidentielles, une personnalité incontestable, ni pour les gens de gauche, ni pour ceux de droite. Ce banal constat établi, nous nous demandions une fois de plus ce qui pouvait bien faire que deux personnes également sensées et honnêtes se situent l’une à gauche et l’autre à droite. Me Beraud a rattaché la question à nos interrogations sur la difficulté que nous éprouvons à prendre des décisions, en soulignant que le choix est d’autant plus difficile que les avis sont nombreux. « Et dire, continua-t-il, que, pour arranger tout cela, de bons esprits ressortent l’antienne du scrutin de liste ! Ma foi, ce fut une des causes de la fin de la IVe République, qui était devenue ingouvernable. Et, notez bien, c’était à l’époque des Trente glorieuses, à un moment où la croissance permettait d’atténuer les tensions au sein de la société, qui était encore assez homogène. Que serait-ce dans notre corps social travaillé par la culture de la diversité, culturelle, religieuse, et j’en passe ? Je ne dis pas que ce mode de scrutin ne permette pas une expression plus complète des idées des diverses composantes du corps électoral, et qu’il ne soit pas utile d’entendre les avis les plus divers pour parvenir à des décisions équilibrées. La question est cependant de savoir si on cherche à collectionner les avis ou si les décisions à prendre doivent avoir une certaine efficacité ». Gastinel, qui tient au scrutin majoritaire, au « scrutin de gladiateur », dit-il, citant Édouard Herriot5, redoute que l’honnête aspiration de départ ne débouche sur une manœuvre démagogique qui pourrait bien être récupérée par des groupes attachés à la perte des valeurs de solidarité, d’égalité et de laïcité de notre société.
J’en ai dit hier deux mots à Mimiquet qui était venu, selon son mot, se changer les idées, car les journées passées à regarder les chaînes d’information en continu le démoralisent. « Méfiez-vous, me dit-il, et il ajouta, citant sans le savoir William Cowper6, celui qui crie le plus fort a toujours raison ». Le problème, a ajouté notre faucheur de foin, est que dans notre société, on ne sait plus qui pourrait faire remarquer à certains qu’ils crient un peu trop fort.
Nous vous souhaitons de passer au travers des gouttes en suspension dans l’air qui véhiculent, nous dit-on, le virus qui accable notre société.
Puissent-elles ne pas vous atteindre !
Nous vous assurons de notre amitié.

P. Deladret

  1. Injure proférée par le personnage joué par Francis Blanche dans Les Barbouzes de Georges Lautner, 1964. Le sycophante était le nom donné à Athènes aux dénonciateurs.
  2. Mémoires d’outre-tombe 3e partie, livre VI.
  3. « C’est pas la stratégie qui m’inquiète, c’est le stratège », Le dîner de cons, 1998.
  4. Le Nom de la rose, 1986.
  5. Édouard Herriot, homme d’état français, 1872-1957 .
  6. Poète anglais, 1731-1800, auteur de La Tâche, The diverting history of John Gilpin, de poésies, etc..
2021-02-17T10:01:05+01:00

Lettre du Villard – janvier 2021

LETTRE DU VILLARD

Le Villard, le 15 janvier 2020

Bien chers amis,
Une fois de plus, vous avez été les plus rapides et vos vœux nous sont parvenus avant même que nous vous ayons envoyé les nôtres. Vous notez cependant, comme pour relativiser l’importance que nous pourrions être tentés de donner à votre amicale attention, que vous avez malgré tout quelque doute sur l’efficacité probable de vos souhaits.
Je vous trouve bien pessimiste ; ne mésestimez pas le fruit qu’ils peuvent porter. Qui vous dit que le fait pour nous de savoir que nous comptons pour vous, comme pour quelques amis, ne nous aide pas à lutter contre la morosité à laquelle notre âge nous fait parfois incliner ? À être un peu plus attentifs à ce qui se passe ? Et ne nous aide pas à passer une « bonne » année. Les rites ont du bon. D’aucuns disent « À quoi bon s’écrire, échanger des banalités… Cela va sans dire » ; peut-être, mais cela va mieux en le disant.
Permettez-moi de vous dire également en quoi je vous trouve pessimiste quant à l’effet possible de vos vœux : n’avons-nous pas passé, ma femme et moi, une année plutôt agréable, sans maladie, ni trop grande tristesse ? Peut-être fut-ce un effet de vos vœux ? Qui sait ? Nous avons, certes, vécu, à titre personnel, une année sans doute différente de celle à laquelle nous pensions. Mais elle a été particulièrement intéressante, ne serait-ce que parce que les contraintes inattendues que nous avons subies du fait du confinement nous ont aidés à rétablir une certaine hiérarchie dans nos habitudes de vie et nos relations. Si vous nous aviez souhaité au début 2020 de prendre un peu de recul, d’agir dans notre vie avec toujours plus de discernement, ne serions-nous pas prêts à admettre que, finalement, ces vœux ont été suivis d’effet ? Vous allez mettre cette remarque sur le compte de mon goût pour le paradoxe, et vous m’objecterez que tous ceux qui doivent travailler pour gagner leur vie, qui ont des enfants à élever, qui souffrent de la maladie, n’ont pas cette vision distanciée qui pourrait être prise pour de l’indifférence. Nous savons bien que cette année a été vécue comme une épreuve et bien souvent une souffrance par l’immense majorité de ceux qui, de leur fait ou de celui des autres, n’ont pas eu les moyens de s’en accommoder.
Quoi qu’il en soit, et avec toutes les réserves que sous-entend ce qui précède, nous espérons que vous connaîtrez la meilleure année possible ; vous comprendrez que nous limitions le champ de nos souhaits ; ils gagnent en intensité ce qu’ils perdent en étendue, mais ils n’en sont pas moins également sincères.
Nous avons, au Villard, la chance de pouvoir conserver une certaine distance par rapport aux informations alarmistes dans lesquelles baignent ceux qui tiennent à tout savoir de l’épidémie, de ses traitements, et des effets annoncés des vaccins. Il n’empêche que nous ne pouvons échapper avec les voisins et amis qui passent aux conversations que l’on aurait qualifiées en d’autres temps « du café du commerce » . Le colonel Gastinel a repris goût à la vie depuis qu’il peut arpenter notre belle vallée enfin bien enneigée et il vient souvent nous voir. Il n’attend qu’une chose, c’est de pouvoir se faire vacciner et il piaffe d’impatience ; à Me Beraud qui n’éprouve pas la même fébrilité, Gastinel assène tous les arguments que les pouvoirs publics donnent en faveur de la vaccination ; il le soupçonnerait presque de prêter une oreille complaisante aux propos des complotistes1. Beraud s’en défend en lui répondant que la vie au Villard réduit les risques de contamination et qu’elle lui laisse un peu de temps pour voir si les vaccins actuels apportent vraiment la meilleure solution possible aux problèmes que pose ce virus. Gastinel lui a déclaré tout de go qu’il allait devenir infréquentable, que les portes des services publics et des commerces allaient se fermer devant lui, et que lui-même allait l’éviter. Il m’a pris à témoin de leurs divergences. Je vous avouerai que je ne sais quel parti prendre car s’il est incontestable que, depuis Jenner2, la vaccination a sauvé un nombre incalculable de vies humaines, il est aussi vrai, dans le cas actuel, qu’on manque de connaissance sur ce qu’est vraiment ce virus atypique. On ne sait, semble-t-il, expliquer pourquoi il se transmet plus facilement dans certaines régions que dans d’autres. On paraît donc avancer en tâtonnant et les vaccins sont perçus comme des pis-aller. On ne peut pas dire que les décisions souvent contradictoires prises par les dirigeants des différents pays depuis le début de la crise incitent à accorder une confiance aveugle aux politiques préconisées. La confiance ne va plus de soi ; elle se prête, et avec des réserves.
Me Beraud, qui n’est pourtant pas de nature foncièrement sceptique, traduisait il y a peu de jours un égal sentiment de défiance à l’égard des déclarations qui ont accompagné l’issue du Brexit3. Il lui paraissait pour le moins curieux qu’à l’issue d’une négociation où des intérêts considérables étaient en jeu, chacune des parties opposées puisse se déclarer satisfaite. « Tout ça, pour ça ? disait-il. Quel est l’intérêt des trublions d’Albion de sortir de l’Union européenne si c’est pour continuer d’en respecter les règles du jeu ? Cela me fait penser, continuait-il, à ce que j’ai connu dans mon métier de notaire : au moment du divorce, beaucoup de gens sont prêts à accepter un modus vivendi, censément dans l’intérêt des enfants. On appelle ça un “bon” divorce. On nous dit que le Brexit en serait un, mais l’expérience montre qu’il n’est pas rare qu’au bout de quelque temps, les époux divorcés ne veuillent pas toucher au montant de la pension alimentaire ou modifier la garde des enfants… Je ne serais pas surpris qu’on ne constate pas dans un certain temps un peu de fantaisie dans l’interprétation des conventions signées. Nous verrons bien ».
Gastinel, qui aime bien ne pas être d’accord (il y a des gens comme ça…) est intervenu pour dire que le problème n’était pas là et que ce qu’avaient voulu exprimer les Anglais était leur volonté de reprendre leur souveraineté dont ils avaient à un moment donné abandonné une partie au profit de l’Union européenne. « Être maître chez soi n’implique pas de ne pas s’associer à ce que font les autres, ajouta-t-il, mais il y a une différence entre faire parce qu’on veut et faire parce qu’on doit. Je ne dis pas, a-t-il concédé, que le regain des nationalismes soit une bonne chose, mais j’ai le sentiment qu’après une ère de compréhension, de coopération, de mutualisation des énergies des États, on se recentre, pour certains on se replie, sur une prise en compte plus nette des intérêts particuliers. C’est un drame parce que la grande misère d’une part croissante de l’humanité attend d’autres attitudes que le repliement, mais c’est ainsi. Ce regain de nationalisme vient de s’exprimer de façon plus que déconcertante par l’attaque du Capitole des États-Unis par des manifestants débraillés dont la conduite traduisait un mépris, sinon une haine, de l’ordre démocratique établi. C’était faire beaucoup d’honneur au président battu. C’était aussi une grande honte pour un État qui ne doit pas être plus vertueux que les autres mais dont un art consommé de la propagande a jusqu’à maintenant maintenu une assez bonne image. Ne nous trompons pas, continua-t-il, les manifestants avaient en tête “America first !”4 et “Au diable ceux qui ne sont pas comme nous !”. Ils n’avaient pourtant pas à s’inquiéter car une première lecture des projets du président élu ne permet pas de penser qu’il donnera aux relations internationales une tournure très différente de celle du président sortant ».
Beraud, ayant relevé qu’il n’y avait dans ces péripéties étasuniennes aucune surprise à attendre, en profita pour souligner a contrario celles que pouvait comporter le référendum sur le climat qu’a annoncé le président de la République. Nous nous sommes mis facilement d’accord pour considérer que projeter d’amender par référendum la Constitution qui peut être modifiée par d’autres voies se rattachait moins à la volonté de faire aboutir un projet qu’au désir de communiquer sur le sujet ou de l’enterrer en transférant la responsabilité du rejet sur le corps électoral informel.
Gastinel et Beraud me chargent de vous transmettre leurs vœux les meilleurs. Faites-nous savoir si vous avez l’intention de venir au Villard en février ; nous serons alors comme le renard du Petit Prince et la seule attente de votre venue nous rendra heureux.
Prenez soin de vous, comme nous tympanisent les médias.
Et croyez en notre indéfectible amitié.

P. Deladret

  1. Complotistes : personnes croyant, à contre-courant d’une opinion généralement admise, qu’un évènement ou une situation est le fait d’un petit nombre agissant pour leur seul intérêt.
  2. Jenner : médecin anglais (1749-1823) considéré comme père de l’immunologie pour avoir étudié de façon scientifique et répandu le vaccin contre la variole.
  3. Brexit : retrait du Royaume Uni de l’Union Européenne.
  4. America first : L’Amérique d’abord ! Slogan du président Wilson pendant sa campagne.
2021-01-26T20:37:41+01:00

Conte pour Noël – décembre 2020

CONTE POUR NOËL

Tous les anges ne sont pas musiciens

Depuis bien longtemps, le père Martin, curé de la paroisse de S…, était inquiet à l’approche de Noël. Son cœur avait beau se remplir d’émotion à l’idée que Dieu avait envoyé Son fils parmi les hommes et L’avait laissé se sacrifier pour leur salut, la perspective de se trouver pratiquement seul dans l’église pour la messe de minuit l’angoissait chaque année davantage. Le nombre de fidèles diminuait. Et pas seulement pour la messe de minuit. Il pouvait compter sur les doigts d’une seule main le nombre des mariages de l’année, et Monseigneur se contentait maintenant d’envoyer son vicaire général pour les confirmations. Le père Martin ne voyait ses paroissiens que pour les baptêmes et les obsèques, pour ainsi dire pour les parenthèses de l’existence. Il était pourtant apprécié dans le village, et le maire, tout communiste qu’il fût, ne manquait pas de l’inviter au goûter des Anciens. Il n’empêche que le père Martin voyait s’avancer avec inquiétude le moment où il lui faudrait quitter sa paroisse en confessant devant Monseigneur qu’il n’avait pas été capable de lui remettre le talent que même le mauvais serviteur de l’Évangile avait pu rendre à son maître.
L’idée lui vint de s’adresser à saint Isidore, le patron de la paroisse. Il s’agenouilla devant le buste reliquaire qui était déposé dans le bas-côté de l’église, lui raconta tous ses malheurs et le pria de l’aider. « Tu te doutes bien, lui répondit le saint, que je suis au courant de tout ; et d’une, je suis bien placé pour voir qu’il n’y a plus grand monde dans ton église ; et de deux, l’été dernier, pour la fête patronale, les gamins qui portaient mon buste ont failli me flanquer par terre ; que veux-tu, tu n’en as pas deux de la même taille ! Quoi qu’il en soit, je ne vois pas ce que je pourrais faire, j’ai des paroisses en Afrique, au Canada… Je n’ai pas le don d’ubiquité ! Ah ! Peut-être en dire un mot à saint Pierre ? Je ne te promets rien. »
Saint Isidore, qui était consciencieux, commença par se demander si ce n’était pas en partie à cause de lui que les gens de S… ne venaient plus à l’église, s’il ne les avait pas un peu négligés, occupé qu’il était par les paroisses qui, sous son patronage, se multipliaient dans le monde. Pour en avoir le cœur net, il interrogea des saints dont la popularité est bien établie. Saint Antoine de Padoue le réconforta en l’assurant qu’au village personne ne l’invoquait plus depuis longtemps pour retrouver des objets perdus. Et, ce qui montrait bien l’étendue de la désaffection, c’était que le pauvre curé avait du visser une plaque sur la fente du tronc des offrandes pour éviter d’y trouver Dieu sait quoi. Sainte Rita l’assura qu’aucun paroissien ne s’adressait plus à elle, alors que rien ne permettait de croire qu’il n’y eut plus de cause désespérée qui aurait justifié son intercession. Ce fut saint Nicolas qui le convainquit que la situation était vraiment grave car, reconnut-il, plus aucune fille à marier ne le priait, alors que la hantise du célibat, il en était certain, devait continuer de leur trotter en tête.
Saint Isidore, rassuré de savoir qu’il n’était sans doute pas la cause de l’indifférence des paroissiens, s’en fut trouver saint Pierre et lui demanda, au nom de la communion des saints, de voir ce qui pourrait être fait pour permettre aux gens de S… de retrouver le chemin de la sainteté.
Le grand saint, perplexe, résista à la tentation qu’il eut un instant de le renvoyer vers saint Paul. Il était convaincu que l’esprit fertile de Paul lui permettrait sans doute de trouver tous les arguments imaginables pour remettre les paroissiens sur le droit chemin mais il se rendait aussi compte qu’il était trop tard pour qu’une démonstration bien rationnelle soit adaptée à la situation. Quand les gens ne veulent plus croire à rien, il est inutile d’essayer de les convaincre en leur demandant de vous écouter. Il faut un autre biais… L’idée lui vint de demander l’avis des Docteurs de l’Église qui ont une grande expérience de l’âme humaine. C’est ainsi que saint Isidore retrouva saint Antoine1 en compagnie du Docteur angélique2, du Docteur séraphique3, du Docteur savoureux4, du Docteur mystique5 et de bien d’autres encore. Saint Pierre se rendit pourtant assez vite compte qu’il ne leur serait pas facile de se mettre d’accord ; les uns, qui étaient partisans de la manière forte, invoquaient le Jehovah de l’Ancien Testament, Dieu jaloux et vengeur ; les autres leur rappelaient sans les convaincre totalement que le Nouveau Testament avait montré que Dieu était bonté. Le grand saint Pierre balançait entre les deux avis mais il se sentait porté à l’indulgence, lui qui avait renié le Seigneur par trois fois. Et, ce qui l’agaçait le plus, c’était que pendant qu’ils discutaient tranquillement, le temps passait à la vitesse de la Terre qui tournait sous leurs yeux comme les aiguilles sur le cadran de l’horloge.
La docte assemblée fut à un moment traversée par une troupe d’angelots qui se poursuivaient en riant à travers les nuages. Saint Pierre, saisi d’une inspiration qui confirmait le bien-fondé du choix que Jésus avait fait de lui, retint par l’aile celui qui passait en le frôlant. Il lui demanda s’il ne serait pas, par hasard, un des anges gardiens des paroissiens de S… un peu oublieux de ses devoirs. L’angelot penaud en ayant convenu, saint Pierre reprit : « Comment, vous voilà en train de jouer à cache-cache en vous souciant comme d’une guigne de ceux qui vous sont confiés ! Vous êtes tout de même là pour les inspirer et protéger ! Ce n’est pas joli joli !… » L’ange lui répondit que la mauvaise volonté de ces gens-là, leur orgueil, leur paresse, leur avarice, sans compter tous les autres péchés capitaux, avaient découragé tous les anges gardiens à qui ils avaient été confiés. Le grand saint lui rétorqua que leur fonction n’était pas une sinécure et lui fit comprendre, avec ses mots à lui, qu’à vaincre sans péril, on triomphe sans gloire, comme aurait pu dire Corneille. Il lui rappela que Dieu lui-même, lorsqu’Adam avait été chassé du paradis, ne l’avait pas laissé tomber et « ne lui avait pas dit de s’arranger comme il le pouvait » ; qu’il avait donné aux hommes les anges, qui sont ses ambassadeurs, pour les libérer, les éloigner de la crainte et pour les rendre dociles à l’Esprit Saint6.
Il n’y avait rien à répliquer. Se rassemblant en nuée comme étourneaux en automne, les anges gardiens, dûment chapitrés, fondirent alors sur le village pour y reprendre leurs places. Ce n’est pas une mince affaire que de travailler l’homme par l’intérieur pour le rendre docile à l’Esprit Saint, sans même qu’il s’en rende compte. Car tout est là ; il faut que sa conversion vienne de lui-même, que, petit à petit, il se pose des questions sur sa façon de vivre, d’aimer, de penser. Il ne s’agit pas de lui faire la leçon, mais, en un certain sens, de créer les conditions qui feront qu’il se regardera comme dans un miroir. C’est là qu’il y découvrira les rides, l’affaissement des épaules ou l’empâtement de son âme, qu’il se rendra compte qu’il pourrait être mieux et que c’est à sa portée. Il faut aussi s’arranger pour qu’il voie autrement le monde qui l’entoure, qu’il découvre par lui-même qu’une autre vie est possible, qu’elle paraît même rendre plus heureux et qu’il pourrait l’adopter, à condition d’y mettre un peu du sien. Les anges gardiens savent, de toute éternité, ce qu’il faut faire, quels moyens il faut employer, quelles rencontres ménager, quels sentiments provoquer pour que l’homme se laisse aller à se convertir. Ils savent aussi que l’épaisseur de malice à vaincre est différente de l’un à l’autre, que pour certains il suffit de peu, d’un signe léger, comme l’encouragement d’un ami qui vous met la main sur l’épaule et vous donne la confiance nécessaire pour traverser un torrent, mais que, pour d’autres, qui ont pris le Décalogue à rebrousse-poil depuis des années, l’approche est plus délicate. Pour les uns, le simple fait de se rendre compte que quelqu’un paraît les regarder les conduit à s’interroger sur eux-mêmes ; pour ébranler les autres, il est parfois nécessaire de les mettre en face de réalités un peu plus rudes. Mais tout cela n’était pas pour surprendre ni décourager les anges gardiens. Ce n’est pas pour rien qu’on parle d’une « patience d’ange ».
Il n’empêche qu’un beau jour, on vint demander le père Martin pour une confession et, pour la première fois depuis longtemps, ce ne fut pas pour entendre un mourant délirant, mais un père de famille bien portant qui fit geindre le confessionnal en s’agenouillant ; un autre jour, il découvrit dans l’église une maman et ses enfants qui avaient mis dans un vase un bouquet de feuillages devant la statue de sainte Thérèse, un autre… Disons que, chaque jour un peu plus, l’église et la paroisse retrouvaient vie. Et le père Martin se serait bien laissé aller à reprendre confiance si le souvenir de tant d’espoirs déçus depuis des années ne l’avait rendu plus que prudent, incrédule. Incrédule et aveugle devant la transformation de ses paroissiens. Tellement aveugle qu’il dut se frotter les yeux lorsqu’en sortant de la sacristie il vit dans l’église une belle assistance pour la messe de minuit. On voudra bien croire qu’il en fut tout de même ému.
Et lorsqu’il monta en chaire pour son sermon, les paroissiens furent un peu surpris de voir quelques plumes voleter. On crut que le ménage n’avait pas été bien fait et qu’il devait y rester un nid de mésange ou de sansonnet, mais, depuis le bas côté de l’église, saint Isidore vit bien que c’étaient les anges gardiens qui, jusqu’au dernier moment, avaient veillé sur ceux qui leur étaient confiés et qui s’envolaient pour lui rendre la place qui lui revenait.

J. Ducarre-Hénage

  1. Le Docteur évangélique.
  2. Docteur angélique : saint Thomas d’Aquin.
  3. Docteur séraphique : saint Bonaventure.
  4. Docteur savoureux : saint Bernard de Clairvaux.
  5. Docteur mystique : saint Jean de la Croix.
  6. Cf. Méditation du pape François le 2 octobre 2015 à la Maison Sainte Marthe ; la citation reprend ses mots exacts.
2020-12-17T17:31:33+01:00

Lettre du Villard – novembre 2020

LETTRE DU VILLARD

Le Villard, le 15 novembre 2020

Bien cher ami,

Votre départ du Villard n’a précédé que de quelques heures l’annonce des nouvelles mesures de confinement qui réduisent presque à néant nos possibilités de nous déplacer et de rencontrer d’autres personnes que celles de notre maisonnée. Nous ne sommes cependant pas ici parmi les plus à plaindre car, dans notre bout du monde, la fréquence des rondes des « chaussettes à clous »1 chères à Boris Vian, chargées de vérifier le respect de ces mesures, n’est pas à redouter. Vous êtes malheureusement dans une situation bien différente et nous espérons que vous pourrez, vous comme votre famille, vous conserver saufs des contacts que votre vie vous impose.
J’ose à peine vous dépeindre, pour ne pas ajouter aux désagréments de votre existence de citadins confinés, la beauté déclinante de notre vallée depuis le jour de Toussaint où nous sommes retrouvés pour la dernière messe avant longtemps sans doute, sous la protection de gendarmes en armes. Lors de votre départ, les hêtres avaient déjà perdu leur flamboyance, mais les cerisiers et les bouleaux, qui se détachaient sur la pelisse rousse des mélèzes que porte l’adret, prolongeaient leur harmonie colorée. Jour après jour, leurs feuilles délaissaient leurs branches et formaient une jonchée ocrée à leurs pieds. Mimiquet est malheureusement venu aujourd’hui nettoyer votre jardin selon ses idées ; son coup de râteau a brutalement arraché les dernières couleurs encore claires du paysage qui, sur-le-champ, a pris son aspect sévère qui précède les premières chutes de neige.
Ce matin, en ouvrant les volets, j’ai découvert que le pommier devant la fenêtre de notre chambre avait, dans la nuit, perdu toutes ses feuilles. La soudaineté de la modification du paysage qui en résultait m’a frappé : je distinguais des vallons dont j’avais perdu le souvenir depuis des mois, je voyais des détails auxquels je ne prêtais plus jusqu’alors attention… Il suffit parfois de peu de chose pour changer nos perspectives et nous dessiller les yeux ! Dans les moments particuliers que nous vivons les évènements susceptibles de nous les ouvrir ne manquent pas, à condition que nous ne nous contentions pas de pousser machinalement les volets, de lever un peu les yeux au-delà des plates-bandes qui sont sous notre fenêtre et de ne pas laisser notre regard errer sans but dans le décor auquel nous sommes tellement habitués que nous ne nous y intéressons plus.
Bravant les interdits, notre ami Gastinel est venu nous rendre visite à l’heure du café. Il faut espérer que la neige tombera assez vite pour lui apporter l’innocent divertissement, coupable aux yeux de la loi actuelle, des promenades en raquette car son humeur, sombre depuis des mois, pourrait le mener par petites étapes sur le chemin de la dépression. Les assassinats islamistes des derniers jours l’ont démoralisé et il ressent comme l’effondrement de notre société la présence de militaires devant les églises pour dissuader d’éventuels fanatiques d’agresser les fidèles ; ce qui le mine, c’est qu’il faille, au moins en apparence, protéger les fidèles d’une religion qui a contribué à former notre société. Me Beraud, fidèle de notre cénacle (clandestin ! ), d’autant plus assidu que sa femme a confisqué leur ordinateur pour jouer au bridge à longueur de journée, et dont l’équanimité2 est de plus en plus remarquable, lui a représenté qu’il ne pouvait pas ne pas voir que les fanatiques n’étaient pas représentatifs de tous ceux qui se réclamaient de l’islam et qu’il ne fallait pas dramatiser la situation.
« Comme tout le monde, fit Gastinel, vous vous aérez les bronchioles en prenant à votre compte des affirmations sur des sujets dont vous ne savez que ce que vous avez lu ou entendu de la bouche de journalistes ; ceci dit, pour être honnête, je vous dirai que je suis comme vous. Les idées, que nous véhiculons parce qu’elles correspondent à ce qui agrée à notre personnalité, nous conditionnent au point que nous ne nous rendons pas compte que nous déformons notre perception de la réalité pour qu’elle entre dans nos schémas de pensée. Quoi qu’il en soit, jusqu’à preuve du contraire, on ne voit pas que des catholiques ou des juifs fanatiques cherchent actuellement à tuer des croyants d’autres religions »- « Oh ! Ne faisons pas les malins, glissa Beraud ; il y a eu des fanatiques chez les catholiques comme dans toute religion car, comme aurait pu dire Joseph Prudhomme3, dès lors que le sabre de l’État trempe dans le bénitier du goupillon d’une religion, l’eau rougit assez vite. Ce qui fait aujourd’hui la différence, c’est que les religions que vous citez ont fini, volens nolens, par admettre qu’elles n’avaient peut-être pas le monopole de la vérité. »
Gastinel, ayant repris le déroulement de son lamento4, en était venu au passage désormais obligé dans les conversations de la défense de la liberté d’expression ; son respect lui paraissait indispensable, quand bien même on ne serait pas d’accord avec ce qui se dit. Me Beraud l’interrompit en lui demandant si, pour lui, cette liberté d’expression s’étendait jusqu’à la faculté de dire n’importe quoi. Gastinel a reconnu que la liberté des uns devait s’arrêter au point où commençait celle des autres et que la vie en société imposait des contraintes. Beraud a alors fait remarquer que le louable désir de liberté individuelle qui s’amplifie depuis des décennies avait peut-être maintenant atteint les limites que lui assigne l’évolution de la composition de notre société. « Eh oui, mon vieux ! Notre société n’est plus celle au sein de laquelle ces aspirations ont commencé leur épanouissement. Elle inclut maintenant des populations dont il faut tenir compte pour préserver la paix sociale ; au nom du droit à la liberté d’expression et, dans un autre registre, du droit à la différence, on a laissé ceux qui ne reconnaissent pas le droit à la différence devenir les prosélytes du refus de la différence. Notre société s’est augmentée de tellement de différences que les consensus qui paraissaient évidents ne le sont peut-être plus. Que voulez-vous, on n’a pas été cohérent, clairvoyant. Il faudra faire avec et inventer de nouvelles règles du jeu social ».
Je suis alors revenu sur ce qu’avait dit Gastinel de notre propension à interpréter les informations pour qu’elles coïncident avec nos idées : « Vous nous faites remarquer que, sans en être conscients, nous sommes tous des idéologues et nous le sommes dès lors que nous prenons nos désirs pour des réalités. Nous le sommes comme l’est le responsable religieux qui projette sa croyance sur une réalité politique contraire ou comme le journaliste qui, sans tenir compte de l’état d’esprit réel du pays, annonçait l’effondrement des républicains aux USA à partir de sa seule aversion pour Trump… Et encore, je pars du principe que l’un comme l’autre sont de bonne foi…». Gastinel observa que si nous en étions réduits à n’échanger que sur des faits et non sur des opinions, nous n’aurions pas grand-chose à dire ; Béraud lui a alors rappelé que Paul Valéry considérait qu’il n’était pas raisonnable de soutenir qu’on ne discutait pas des goûts et des couleurs. Si, en effet, il est concevable de débattre de ce qui est subjectif, comme les goûts et la perception des couleurs, il n’est pas raisonnable de discuter de ce qui est objectif et qui, par essence, ne prête pas à interprétation5.
Je me suis souvenu de la dernière conversation que nous avons eue au sujet du traitement de l’information relative à l’épidémie (qui, selon le mot de Gastinel, nous transforme en papillons épinglés dans une boîte d’entomologiste). Vous étiez décontenancé parce que la communication officielle ne parvient pas à donner une impression de cohérence ; vous ne mésestimiez pas que personne ne maîtrise le sujet ni ses évolutions et qu’on ne peut guère alimenter l’information que par les moyens à imaginer pour réduire les risques de contamination dans cette partie de colin-maillard disputée en pleine obscurité. Vous regrettiez surtout que n’ait pas émergé une autorité à partir de laquelle se seraient organisées la communication et les initiatives. Peut-être le pays est-il trop atomisé… Je suis tombé l’autre jour sur un proverbe akan6 qui me paraît bien convenir à la situation : « Celui qui suit la trace de l’éléphant ne sera pas mouillé par la rosée ». Je vous laisse le soin de vérifier. Mais peut-être suis-je en train de déformer la réalité pour la faire correspondre à mes idées…
Nous continuons d’espérer que vous pourrez venir célébrer avec toute votre famille la fête de Noël au Villard. Soyez sans crainte, nous saurons garder nos distances !
Nous vous redisons toute notre amitié.

P. Deladret

  1. Nom donné en argot aux chaussures renforcées des forces de l’ordre, et par extensions aux gendarmes qui les portaient ; on doit à Boris Vian en 1954 la chanson « La Java des chaussettes à clous ».
  2. Équanimité : égalité d’humeur procédant d’un parfait détachement du contexte affectif.
  3. Joseph Prudhomme, personnage d’Henri Monnier (1799-1877) qui lui fait dire, lors de son admission dans la Garde nationale, « Ce sabre est le plus beau jour de ma vie ».
  4. Lamento : chant de tristesse et de déploration.
  5. Dans Tel quel, 1941, recueil de réflexions, aphorismes, boutades…
  6. Akans : Peuple de l’actuel Ghana..
2020-12-18T08:53:05+01:00

Lettre du Villard – octobre 2020

LETTRE DU VILLARD

Le Villard, le 10 octobre 2020

Bien cher ami,

J’espère que lorsque vous arriverez au Villard les températures se seront rapprochées de ce qu’on appelle les moyennes de saison. Jugez-en. Depuis plusieurs jours la neige fait le ludion autour du Sentier Horizontal1 que nous avons emprunté cet été. Les pluies ont grossi le torrent qui cascade sous le pont du Châtelet ; je n’ai pas eu le courage de le remonter jusqu’aux Oules où l’eau devait tournoyer avec force dans les marmites de géants. Ne nous plaignons pas ; nous avons été épargnés par la catastrophe qui a frappé les hautes vallées des Alpes-Maritimes et nous pensons avec effroi et compassion aux pauvres gens qui y ont perdu leurs vies. J’ai lu dans la presse que votre région avait également été atteinte mais il ne semble pas que les conséquences aient été aussi tragiques. La tentation est grande de mettre cela sur le compte du dérèglement climatique ; nous ne pouvons nier que le climat ait changé mais l’Histoire conserve le souvenir de nombreux récits de catastrophes de cette nature. Je crains que vous ne me trouviez un peu fataliste ; question d’âge, peut-être ; votre génération veut trouver des réponses à tout ; question d’éducation, sans doute.
Me Beraud, chez qui nous sommes allés hier prendre le café, notait qu’en d’autres temps, on aurait vu là l’expression d’une colère divine qu’on aurait tenté d’apaiser, chez les Mayas, par de massives cardiectomies2 ou, plus près de chez nous, s’il faut en croire Voltaire3, en conduisant au bûcher, dans leur san-benito quelques juifs tremblants ; quelques siècles après, on se serait contenté de prières publiques et de processions. « L’Humanité progresse, glissa-t-il en souriant, mais ce qui reste constant est que la réponse qu’elle apporte aux questions qu’elle se pose est toujours malheureusement conditionnée par le niveau de connaissance dont elle dispose. Ce qui est tragique, c’est de croire alors qu’on détient La Vérité. »
Arrivé tout crotté à l’improviste accompagné de Mimiquet, Gastinel était d’humeur maussade car il était trempé et n’avait pas trouvé de chanterelles. Me Beraud l’ayant vite convaincu que sa connaissance du terrain n’était pas en cause et que seul le défaut d’ensoleillement expliquait l’insuccès de sa promenade, la mauvaise humeur de Gastinel s’est alors nourrie de ce que les journaux racontent des mesures que prennent certaines municipalités touchées par la grâce de la viridité4 politique. Me Beraud, décidément en verve, et qui ne porte pas dans son cœur le sectarisme qu’il croit discerner chez les Verts, considéra benoîtement que leurs déclarations et leurs projets venaient à point nommé pour les déconsidérer. « Encore quelque temps, quelques bévues, et les braves gens qui ont fait leur lit en s’abstenant lors des élections municipales, se rendront compte qu’il faut siffler la fin de la récréation. J’aimerais même, ajouta-t-il, que ces expériences soient encore plus radicales pour accélérer la prise de conscience de ce à quoi pourrait aboutir la révolution culturelle qui nous est présentée, avant de nous être imposée. » Ces propos me paraissant un peu excessifs, je n’ai pu m’empêcher de relever qu’en prônant la politique du pire on y parvenait malheureusement souvent.
« Vous êtes de parti pris, mon cher, lui dit Gastinel, il faut accepter de donner un peu de jeu à nos convictions ; vous me connaissez, eh bien, je finis par penser que les faits dont nous sommes les spectateurs nous conduisent à découvrir que l’anarchie n’est pas le rêve dangereux dont quelques utopistes nous vantent les vertus ». – « Vous plaisantez ? fit Beraud. » – « À vous de juger ; ce que nous vivons chez nous en ce moment n’est-il pas la preuve qu’un pays peut fonctionner dans un grand désordre et un respect élastique des règles de droit que seuls les braves gens se sentent tenus de respecter. Lorsqu’on édicte des lois et des règlements en sachant qu’on n’aura pas les moyens de les faire respecter, on montre qu’on renonce par avance au respect du droit. Ne parlons pas des cas où les responsables se contredisent. Entendons-nous ; si vous réduisez l’anarchie au seul désordre qui souvent en découle, nous n’en sommes pas là, mais si vous revenez à l’origine du mot et remarquez que le terme d’anarchie caractérise une société où chacun peut en faire à sa guise, vous admettrez que nous en approchons. C’est tout ce que je voulais dire, mais c’est assez pour nous rendre vigilants. » Beraud lui ayant fait remarquer que son goût pour les paradoxes finirait par lui jouer un mauvais tour, Gastinel reprit en tirant argument de la façon dont avait été gérée la communication officielle dans cette affaire d’épidémie où chacun, quel que soit son niveau de responsabilité, n’a pas hésité à dire tout et son contraire, ce qui a pu donner à penser que nous étions dans un bateau ivre. Je me suis alors permis d’intervenir en insistant sur le fait que, ne sachant que faire face à une épidémie aux évolutions imprévisibles, les personnes à qui on demandait des comptes avaient dû se borner à dire ce qu’elles pensaient pouvoir être entendu pour éviter de provoquer des vagues.
« Cela me fait penser, glissa Me Beraud, à l’aumônier bonhomme et breton d’une institution marseillaise que j’ai fréquentée dans ma jeunesse ; il nous demandait, lorsque nous nous confessions à lui, si nous n’avions pas menti –– il disait « raconté des carabistouilles » – et, ajoutait-il, pour « s’tirer d’affaire », autrement dit, sans malice, sans préméditation, mais pour éviter d’être réprimandés par nos parents. Eh bien, j’ai l’impression que depuis des mois, on nous raconte des carabistouilles, non par volonté de nous abuser, mais « pour s’tirer d’affaire ». Le problème, continua-t-il, est que, maintenant, nous nous demandons si, « pour s’tirer d’affaire », les princes qui nous gouvernent, comme d’ailleurs ceux qui les ont précédés, et qui nous ont peut-être « raconté des carabistouilles » sur les stocks de masques de protection contre l’épidémie, ne nous en racontent pas sur le niveau réel de nos réserves stratégiques de pétrole, d’uranium ou de céréales, et, pourquoi pas, sur l’état de notre défense nationale, le niveau réel d’instruction de nos écoliers ou la réalité de l’assimilation par notre société de personnes venues d’ailleurs. Qui ment pour peu, sans malice, par faiblesse, « pour s’tirer d’affaire », peut aussi mentir pour beaucoup. Vous savez que qui vole un œuf, vole un bœuf ! » « Oui, mais ajouta Mimiquet en pouffant, comme disait Chaval5 « Qui vole un bœuf est vachement musclé ! »
Gastinel a repris le cours de ses pensées en affirmant qu’il n’était finalement pas malheureux d’avancer en âge car il espérait avoir quitté cette « vallée de larmes »6, comme dit l’Écriture, avant d’avoir vu se produire l’effondrement de notre civilisation qu’il redoute. Me Beraud lui ayant suggéré, en plaisantant, de se retirer sur une île déserte, je demandai, par jeu, au colonel ce qu’il emporterait, le cas échéant, sur un caillou entouré d’eau. La Bible, sans doute, répondit-il. Ou L’Illiade et l’Odyssée. Je lui rappelai alors la réponse que fit Jean Yanne à cette question : un bateau !
Je ne sais pas ce que vous en pensez, mais il me semble que, plutôt que de rêver de se retirer sur une île déserte, ne serait-ce parce qu’il n’y a plus assez d’îles désertes, on peut, non fuir, mais essayer de vivre selon ses convictions, et faire comme les taureaux pris dans la tempête qui, dans la nouvelle d’Alphonse Daudet, le Vaccarès7 tournent tous ensemble du côté du vent, « ces larges fronts où la force (…) se condense ». « Vira la bano au giscle », disent les gardians. Tourner la corne au vent. Pour faire face. Ensemble.
J’ignore si ce petit mot vous parviendra avant que vous ayez pris la route du Villard et je ne sais non plus si nous oserons aborder avec vous ces sujets qui, finalement, ne me paraissent pas très éloignés de ceux qu’on pourrait tenir au café du Commerce s’il n’était pas fermé en ce moment, épidémie oblige. Rassurez-vous, en tant que de besoin, le café-restaurant de Mme Arnaud est toujours ouvert et nous aurons pu partager un plat de ravioles aux pommes de terre avec une assiette de fumeton8.
J’attends beaucoup du plaisir de nos échanges.
Croyez en notre constante amitié.

P. Deladret

  1. Sentier tracé à l’altitude moyenne de 2 200 m il y a plus de cent cinquante ans par les Eaux et Forêts pour favoriser le reboisement.
  2. Extraction du cœur lors d’un sacrifice humain.
  3. Voltaire, Candide, Chapitre VI « Comment on fit un bel auto-da-fé pour empêcher les tremblements de terre… »
  4. Viridité : État de ce qui est vert.
  5. Yvan Le Louarn, dit Chaval, 1915-1968, dessinateur humoristique.
  6. « Ce bas monde », Ps 83, 7.
  7. Incluse dans Les lettres de mon Moulin.
  8. Viande séchée de mouton.
2020-12-18T08:52:31+01:00