Lettres du Villard

Lettre du Villard – mars 2021

Lettre du Villard

Le Villard, le 15 mars 2021

Bien cher homme des plaines,

Ça y est ! Le printemps arrive. On ne le voit pas vraiment mais on sent qu’il est là. Les sommets et les hautes pentes défendent de leur mieux leur enneigement mais la neige qui a glissé des toits et qui s’est amassée à l’ombre des maisons ne résiste plus à la douceur des milieux de journée. Le moindre brin d’herbe semble s’enhardir chaque jour un peu plus et on surprend parfois de légers souffles d’air tiède le long des murs. Quelque chose va se produire ; on le sent au frémissement de l’air.
Nous baignions dans cette heureuse insouciance en prenant le café sur le balcon. Mimiquet feignait de tailler votre haie en donnant quelques coups de sécateur. Me Beraud venait de nous confier que ce climat d’imminence d’un évènement lui causait la même émotion que celle qu’il éprouvait lorsqu’il entendait le célébrant dire, dans la bénédiction solennelle à l’issue de la messe de Pâques, « Ils sont finis, les jours de la Passion… ». Il sentait, disait-il, l’avenir s’ouvrir sur ces mots. Gastinel tout fier d’avoir trouvé un itinéraire compliqué mais peu ensoleillé, qui lui avait permis de venir nous voir en raquettes, s’était mis à l’unisson en citant, ému, les vers du vieil Horace « Solvitur acris hiems… » « Il s’est dissipé, l’âpre hiver… » que des générations de lycéens ont appris1. Nous étions heureusement déconnectés de tout ce qu’on entend à la radio et à la télé. L’arrivée du courrier nous ramena sur Terre.
J’espérais une lettre de vous mais il n’y avait là que le quotidien auquel je suis abonné. Gastinel me reprocha une fois de plus d’apporter ma contribution financière à un groupe de presse qui, il en est bien conscient, ne reflète pas vraiment mes idées, et surtout pas les siennes… Il fit valoir, ce qui est la vérité, que je ne lisais qu’une infime partie du journal, et que, par ailleurs, pour me donner l’illusion d’avoir un esprit large, je parcourais des articles qui n’emportaient pas vraiment mon assentiment ; Beraud releva qu’il fallait un esprit un peu pervers pour s’astreindre à creuser des opinions qui ne sont pas les siennes. J’étais un peu gêné ; je savais qu’ils avaient raison en ce sens qu’enkysté dans mes convictions comme je le suis à mon âge, une lecture n’allait pas me faire changer d’avis… Mais, par ailleurs, comment leur exprimer sans qu’ils y voient un reproche, qu’il est difficile d’admettre qu’on ne veuille rien connaître d’autre que ce qui est conforme à ses idées ?
Beraud m’a, sans le vouloir, tiré d’affaire en relevant que le traitement de l’actualité de ces jours derniers par les médias, de partisane devenait caricaturale, le moindre incident accédant, du fait des « réseaux sociaux », au statut d’information commentée sans considération pour son importance réelle. La vie publique est, de ce fait, encombrée de scories qui font d’un rien une affaire d’État, qui donnent aux uns et aux autres des prétextes pour invoquer une carence de gouvernance ou de moyens que l’on impute au Gouvernement, lequel se croit généralement obligé de faire des promesses qui ne satisfont personne… Gastinel pense que cette dérive est irréversible et qu’il sera de plus en plus difficile de se faire une idée personnelle des choses, du fait de la diversité croissante des opinions qui nous atteignent par des canaux dont, selon son expression, nous ignorons tout ce ceux qui manœuvrent les écluses… Ce qui renvoie aux calendes grecques le retour à un minimum de cohésion sociale.
Je lui ai rappelé qu’il ne servait à rien de jouer les Cassandre2. Ceux qu’elles entendent alerter ne prennent pas les mesures qui pourraient épargner les désastres qu’elles annoncent. l’Histoire déborde de situations dramatiques qui avaient été prévues, annoncées, mais dont les prophètes n’ont pas été écoutés. Dans Notre Histoire contemporaine, Gide avait vu, dès 19363 ce qu’il advenait d’un pays sous la coupe d’un parti communiste, et l’ambassadeur de France à Berlin de 1931 à 19384 alertait dès 1936 la France sur le réarmement allemand. On entend et on lit aujourd’hui de multiples mises en garde, que ce soit au sujet des manipulations génétiques, des changements qu’on apporte au droit de la famille, des conséquences du développement de l’islamisme dans notre société, de l’évolution préoccupante de notre système d’enseignement, de l’instauration de zones de non-droit dans le pays, des modifications qu’on entend introduire dans le droit des associations cultuelles, etc. Qu’à cela ne tienne ! « Tout va très bien, Madame la marquise ! »5 chantaient Ray Ventura et ses Collégiens. Les Cassandre ont toujours tort… sur le moment. Après… On sait comment a fini Troie. Le problème est qu’on ignore toujours si celui qui vaticine est Cassandre ou un farceur.
Le problème des écluses et des canaux tracasse Gastinel depuis que l’ex-président Trump s’est vu interdire l’accès à des réseaux sociaux. Vous le connaissez assez pour savoir que notre ami n’est pas un admirateur inconditionnel de l’ancien président, mais il est ulcéré que des sociétés privées exercent une censure sans base légale. Les protestations ont été faibles car il est de bon ton de dénigrer Trump, mais cette privation d’accès n’est rien d’autre qu’une atteinte à la liberté d’expression sur laquelle les voltaire-au-petit-pied-autoproclamés sont assez chatouilleux. Comment admettre qu’un « machin » s’arroge le droit de laisser diffuser ce qu’il est bon à dire et ce qui ne l’est pas ? Et, Gastinel en est convaincu, le phénomène va s’amplifier car on va ajouter à la censure privée de ceux qui tiennent les « tuyaux » celle de la myriade de groupes de pression qui hurlent sans arrêt et qui ont vu le parti qu’ils pouvaient tirer en exerçant contrainte croissante sur les Facebook et assimilés. Qui nous dit que des ONG opaques, des courants de pensée fondamentalistes, de puissants États ne vont pas chercher à contrôler les tuyaux ? Propos de Cassandre ? Au train où vont les choses, on ne devrait pas avoir à attendre trop longtemps pour savoir. Après tout, il a fallu moins d’un demi-siècle pour se rendre compte que la société imaginée en 1949 par George Orwell6 dans son roman 1984 était en passe de ne plus être une fiction.
Mimiquet était tout défait ; il s’était présenté à l’hôpital pour se faire vacciner contre le virus mais avait été refoulé : « Trop jeune ! M’a dit le toubib ! C’est la première fois qu’on me trouve trop jeune. Ça m’ennuierait de mourir à cause d’un pangolin ! » Gastinel, qui avait eu plus de chance, s’employait à le rassurer, en lui disant que rien ne permettait d’affirmer qu’il serait contaminé avant d’être vacciné et que, de toute façon, cette épidémie aurait bien une fin. J’ai cru donner une autre perspective au débat en leur citant une phrase tirée d’une interview récente de la philosophe Claire Marin au journal Le Monde et qui m’avait bien plu : « Pour traverser une épreuve, on a besoin de se dire qu’elle aura une fin ». Mimiquet me fit sans ménagement remarquer que ce n’était qu’une autre façon de dire que l’espoir fait vivre… Beraud releva que ceux qui entendent guider les peuples leur promettent un « après », c’est-à-dire autre chose que ce que les gens vivent, que ce soient des lendemains qui chantent, selon le mot de Gabriel Péri7 voire le Paradis, pour ceux qui relèvent d’autres croyances. Gastinel, outré, lui déclara que ses propos sentaient le fagot et – image hautement improbable – qu’il s’engageait sur la pente savonneuse de l’Enfer… Je leur fis alors simplement remarquer qu’ils paraissaient ne plus être sensibles aux effluves des prémices du printemps.
J’espère que lorsque nous aurons la joie de vous lire la belle saison sera effectivement installée. Peut être pourrez-vous venir au Villard pour Pâques ? La montagne est parfois encore un peu maussade mais de belles promenades commencent à y être possibles…
Soyez assurés de notre amitié.

P. Deladret

  1. Horace poète latin (65 – 8 av. J.-C.), Odes 1,4.
  2. Cassandre : princesse troyenne qui avait reçu le don de prophétie ; Apollon décréta cependant que ses prédictions ne seraient jamais crues.
  3. Retour d’URSS, Paris, Gallimard, 1936.
  4. André François-Poncet, Souvenirs d’une ambassade à Berlin, Paris, Flammarion, 1946.
  5. Chanson de Paul Misraki, 1935.
  6. George Orwell, auteur britannique (1903-1950), créateur du concept de Big Brother.
    Gabriel Péri (1902-1941), ournaliste et député communiste, mort fusillé.
2021-03-27T10:11:20+01:00

Lettre du Villard – février 2021

LETTRE DU VILLARD

Le Villard, le 15 février 2021

Chers amis,

Quelles belles journées vous nous avez offertes en nous faisant partager un peu de vos vacances ! Il faut reconnaître que nous bénéficiions alors d’un beau temps froid et d’une couche de neige de qualité qui nous ont permis de nous faufiler en raquettes dans les sous-bois tout autant que d’affronter des pentes qui nous impressionnaient un peu. Votre jeunesse, votre enthousiasme nous ont persuadés que c’était encore à notre portée, nous avons fini par y croire et nous y sommes arrivés. Parfois… Pas toujours, car souvent le souffle manquait, le cœur cognait, la gorge brûlait et les jambes menaçaient de faire grève… Je vous remercie également d’avoir, certains soirs, contribué à calmer les conversations entre Gastinel et Beraud lorsque nous terminions la journée autour d’un thé, avant que chacun rejoigne sa maison, dans un souci très approximatif du couvre-feu que personne n’est heureusement venu contrôler.
Cette réglementation, si j’ai bien lu votre lettre qui vient d’arriver, vous paraît de moins en moins cohérente, mais ce qui vous irrite le plus, ce sont, dites-vous en chaussant les bottes de Michel Audiard, les « sycophantes glaireux »1 qui dénoncent ceux qui ne la respectent pas et qui vont signaler des personnes vues en train de consommer dans un café ou un restaurant. Le monde n’a pas changé, dites-vous, depuis les dénonciations à la Kommandantur ! Gastinel vous rejoint et considère que ces gens-là ont le complexe du justicier, de Zorro, enchérit-il, tandis que Beraud se demande s’ils agissent par civisme, dans l’intention de bien faire, pour éviter que l’épidémie se répande, ou par dépit, faute d’avoir le courage d’aller jusqu’au bout de leurs envies. Gastinel s’est fendu d’une citation de Chateaubriand dont j’ignorais qu’il fréquentât les Mémoires d’outre-tombe : « Les Français n’aiment point la liberté ; l’égalité seule est leur idole »2. Beraud, paraphrasant une réplique culte d’un film à grand succès de Francis Weber, a renchéri en lâchant : « Ce n’est pas la Justice qui m’inquiète, ce sont les justiciers »3.
Une nouvelle chute de neige est venue épaissir la couche de glace qui était sur la chaussée de la route du Villard ce qui, malgré le gravillonnage, rend la circulation chaque jour plus difficile. La conduite sur glace vous entraîne d’ailleurs dans votre lettre à un rapprochement avec l’art de la politique que doit maîtriser le gouvernement en cette période d’épidémie. Vous notez qu’il faut aller de l’avant, mais qu’on ne sait jamais bien à quelle allure, qu’on hésite sur le rapport à choisir pour la boîte de vitesses, qu’on doit imaginer quelle sera la réaction du véhicule au freinage, qu’on n’est pas toujours sur de l’amplitude du mouvement à donner au volant… Et vous y voyez l’image de ce à quoi est affronté le Gouvernement. Vous comprenez la difficulté de sa démarche car le temps qui s’écoule entre le moment où il prend une décision et celui où on peut en observer les effets est très court. C’est du pilotage à vue ; on n’est pas dans une stratégie à long terme, mais dans une démarche tactique. Il serait, dites-vous en faisant référence à de précédents gouvernements, électoralement plus payant et plus facile de lancer de belles idées, des projets qui ont peu de chances de se réaliser ou de s’avérer inopérants lorsqu’on ne sera plus aux affaires. Annoncer un plan de réorganisation de l’armée de Terre ou déclarer qu’une génération aura dû accéder au (niveau du) baccalauréat est finalement plus facile que de décider de laisser les restaurants ouverts. Personne, en effet, n’en attend des résultats immédiats. Qui plus est, si on a mal apprécié la question, des correctifs peuvent être apportés en cours de route. En ce moment, en revanche, on ne peut guère évoluer qu’à l’estime, en souplesse, un pied frôlant le frein, la main légère sur le volant, avec peut-être quelques instruments de navigation que sont les informations qu’on est seul à détenir mais dont on n’est sans doute pas entièrement certain de l’exactitude. C’est bien ce qui inquiète, concluez-vous, car, si on ne sait pas si celui qui tient le joystick est le plus qualifié pour le faire, on est par ailleurs certain qu’on ne peut affirmer que d’autres le soient mieux. Vous avez assez exprimé les réserves et les reproches que vous inspiraient certaines dispositions prises depuis le début du quinquennat pour que votre analyse ne soit pas entachée de « macrôlatrie » comme dirait Gastinel.
Votre comparaison avec la conduite sur glace me rappelle une conversation que nous avons eue récemment et qui roulait sur les circonstances dans lesquelles nous prenons des décisions. Nous convenions qu’en principe nous sommes censés prendre du recul, peser le pour et le contre… Ce qui ne nous empêche pas de commettre des erreurs de jugement. Et nous nous demandions à quoi cela peut tenir. Est-ce à l’éducation et aux œillères qu’on en garde, à la hâte dans laquelle on tranche, à l’étroitesse du champ de notre examen ? À la difficulté de prendre en considération un nombre suffisamment large d’arguments essentiels mais aussi de les pondérer aussi finement que les circonstances le demanderaient ?
« Il y a des êtres humains qui (…) commettent plus (d’erreurs) que d’autres, ceux qu’on appelle les sots », comme dit frère Guillaume de Baskerville dans le roman d’Umberto Eco auquel Sean Connery prêtait ses traits dans le film de J.-J. Annaud4. Mais tout le monde n’est pas sot et tout le monde se trompe. À quoi cela peut-il être dû ? L’interrogation est d’autant plus justifiée qu’une même question peut recevoir deux réponses différentes de la part de deux personnes qui ne sont sans doute sottes ni l’une ni l’autre. L’une aura privilégié tel argument que l’autre aura relativisé.
Le point de départ de notre discussion était une remarque de Gastinel qui ne voyait pas émerger, à moins de dix-huit mois des élections présidentielles, une personnalité incontestable, ni pour les gens de gauche, ni pour ceux de droite. Ce banal constat établi, nous nous demandions une fois de plus ce qui pouvait bien faire que deux personnes également sensées et honnêtes se situent l’une à gauche et l’autre à droite. Me Beraud a rattaché la question à nos interrogations sur la difficulté que nous éprouvons à prendre des décisions, en soulignant que le choix est d’autant plus difficile que les avis sont nombreux. « Et dire, continua-t-il, que, pour arranger tout cela, de bons esprits ressortent l’antienne du scrutin de liste ! Ma foi, ce fut une des causes de la fin de la IVe République, qui était devenue ingouvernable. Et, notez bien, c’était à l’époque des Trente glorieuses, à un moment où la croissance permettait d’atténuer les tensions au sein de la société, qui était encore assez homogène. Que serait-ce dans notre corps social travaillé par la culture de la diversité, culturelle, religieuse, et j’en passe ? Je ne dis pas que ce mode de scrutin ne permette pas une expression plus complète des idées des diverses composantes du corps électoral, et qu’il ne soit pas utile d’entendre les avis les plus divers pour parvenir à des décisions équilibrées. La question est cependant de savoir si on cherche à collectionner les avis ou si les décisions à prendre doivent avoir une certaine efficacité ». Gastinel, qui tient au scrutin majoritaire, au « scrutin de gladiateur », dit-il, citant Édouard Herriot5, redoute que l’honnête aspiration de départ ne débouche sur une manœuvre démagogique qui pourrait bien être récupérée par des groupes attachés à la perte des valeurs de solidarité, d’égalité et de laïcité de notre société.
J’en ai dit hier deux mots à Mimiquet qui était venu, selon son mot, se changer les idées, car les journées passées à regarder les chaînes d’information en continu le démoralisent. « Méfiez-vous, me dit-il, et il ajouta, citant sans le savoir William Cowper6, celui qui crie le plus fort a toujours raison ». Le problème, a ajouté notre faucheur de foin, est que dans notre société, on ne sait plus qui pourrait faire remarquer à certains qu’ils crient un peu trop fort.
Nous vous souhaitons de passer au travers des gouttes en suspension dans l’air qui véhiculent, nous dit-on, le virus qui accable notre société.
Puissent-elles ne pas vous atteindre !
Nous vous assurons de notre amitié.

P. Deladret

  1. Injure proférée par le personnage joué par Francis Blanche dans Les Barbouzes de Georges Lautner, 1964. Le sycophante était le nom donné à Athènes aux dénonciateurs.
  2. Mémoires d’outre-tombe 3e partie, livre VI.
  3. « C’est pas la stratégie qui m’inquiète, c’est le stratège », Le dîner de cons, 1998.
  4. Le Nom de la rose, 1986.
  5. Édouard Herriot, homme d’état français, 1872-1957 .
  6. Poète anglais, 1731-1800, auteur de La Tâche, The diverting history of John Gilpin, de poésies, etc..
2021-02-17T10:01:05+01:00

Lettre du Villard – janvier 2021

LETTRE DU VILLARD

Le Villard, le 15 janvier 2020

Bien chers amis,
Une fois de plus, vous avez été les plus rapides et vos vœux nous sont parvenus avant même que nous vous ayons envoyé les nôtres. Vous notez cependant, comme pour relativiser l’importance que nous pourrions être tentés de donner à votre amicale attention, que vous avez malgré tout quelque doute sur l’efficacité probable de vos souhaits.
Je vous trouve bien pessimiste ; ne mésestimez pas le fruit qu’ils peuvent porter. Qui vous dit que le fait pour nous de savoir que nous comptons pour vous, comme pour quelques amis, ne nous aide pas à lutter contre la morosité à laquelle notre âge nous fait parfois incliner ? À être un peu plus attentifs à ce qui se passe ? Et ne nous aide pas à passer une « bonne » année. Les rites ont du bon. D’aucuns disent « À quoi bon s’écrire, échanger des banalités… Cela va sans dire » ; peut-être, mais cela va mieux en le disant.
Permettez-moi de vous dire également en quoi je vous trouve pessimiste quant à l’effet possible de vos vœux : n’avons-nous pas passé, ma femme et moi, une année plutôt agréable, sans maladie, ni trop grande tristesse ? Peut-être fut-ce un effet de vos vœux ? Qui sait ? Nous avons, certes, vécu, à titre personnel, une année sans doute différente de celle à laquelle nous pensions. Mais elle a été particulièrement intéressante, ne serait-ce que parce que les contraintes inattendues que nous avons subies du fait du confinement nous ont aidés à rétablir une certaine hiérarchie dans nos habitudes de vie et nos relations. Si vous nous aviez souhaité au début 2020 de prendre un peu de recul, d’agir dans notre vie avec toujours plus de discernement, ne serions-nous pas prêts à admettre que, finalement, ces vœux ont été suivis d’effet ? Vous allez mettre cette remarque sur le compte de mon goût pour le paradoxe, et vous m’objecterez que tous ceux qui doivent travailler pour gagner leur vie, qui ont des enfants à élever, qui souffrent de la maladie, n’ont pas cette vision distanciée qui pourrait être prise pour de l’indifférence. Nous savons bien que cette année a été vécue comme une épreuve et bien souvent une souffrance par l’immense majorité de ceux qui, de leur fait ou de celui des autres, n’ont pas eu les moyens de s’en accommoder.
Quoi qu’il en soit, et avec toutes les réserves que sous-entend ce qui précède, nous espérons que vous connaîtrez la meilleure année possible ; vous comprendrez que nous limitions le champ de nos souhaits ; ils gagnent en intensité ce qu’ils perdent en étendue, mais ils n’en sont pas moins également sincères.
Nous avons, au Villard, la chance de pouvoir conserver une certaine distance par rapport aux informations alarmistes dans lesquelles baignent ceux qui tiennent à tout savoir de l’épidémie, de ses traitements, et des effets annoncés des vaccins. Il n’empêche que nous ne pouvons échapper avec les voisins et amis qui passent aux conversations que l’on aurait qualifiées en d’autres temps « du café du commerce » . Le colonel Gastinel a repris goût à la vie depuis qu’il peut arpenter notre belle vallée enfin bien enneigée et il vient souvent nous voir. Il n’attend qu’une chose, c’est de pouvoir se faire vacciner et il piaffe d’impatience ; à Me Beraud qui n’éprouve pas la même fébrilité, Gastinel assène tous les arguments que les pouvoirs publics donnent en faveur de la vaccination ; il le soupçonnerait presque de prêter une oreille complaisante aux propos des complotistes1. Beraud s’en défend en lui répondant que la vie au Villard réduit les risques de contamination et qu’elle lui laisse un peu de temps pour voir si les vaccins actuels apportent vraiment la meilleure solution possible aux problèmes que pose ce virus. Gastinel lui a déclaré tout de go qu’il allait devenir infréquentable, que les portes des services publics et des commerces allaient se fermer devant lui, et que lui-même allait l’éviter. Il m’a pris à témoin de leurs divergences. Je vous avouerai que je ne sais quel parti prendre car s’il est incontestable que, depuis Jenner2, la vaccination a sauvé un nombre incalculable de vies humaines, il est aussi vrai, dans le cas actuel, qu’on manque de connaissance sur ce qu’est vraiment ce virus atypique. On ne sait, semble-t-il, expliquer pourquoi il se transmet plus facilement dans certaines régions que dans d’autres. On paraît donc avancer en tâtonnant et les vaccins sont perçus comme des pis-aller. On ne peut pas dire que les décisions souvent contradictoires prises par les dirigeants des différents pays depuis le début de la crise incitent à accorder une confiance aveugle aux politiques préconisées. La confiance ne va plus de soi ; elle se prête, et avec des réserves.
Me Beraud, qui n’est pourtant pas de nature foncièrement sceptique, traduisait il y a peu de jours un égal sentiment de défiance à l’égard des déclarations qui ont accompagné l’issue du Brexit3. Il lui paraissait pour le moins curieux qu’à l’issue d’une négociation où des intérêts considérables étaient en jeu, chacune des parties opposées puisse se déclarer satisfaite. « Tout ça, pour ça ? disait-il. Quel est l’intérêt des trublions d’Albion de sortir de l’Union européenne si c’est pour continuer d’en respecter les règles du jeu ? Cela me fait penser, continuait-il, à ce que j’ai connu dans mon métier de notaire : au moment du divorce, beaucoup de gens sont prêts à accepter un modus vivendi, censément dans l’intérêt des enfants. On appelle ça un “bon” divorce. On nous dit que le Brexit en serait un, mais l’expérience montre qu’il n’est pas rare qu’au bout de quelque temps, les époux divorcés ne veuillent pas toucher au montant de la pension alimentaire ou modifier la garde des enfants… Je ne serais pas surpris qu’on ne constate pas dans un certain temps un peu de fantaisie dans l’interprétation des conventions signées. Nous verrons bien ».
Gastinel, qui aime bien ne pas être d’accord (il y a des gens comme ça…) est intervenu pour dire que le problème n’était pas là et que ce qu’avaient voulu exprimer les Anglais était leur volonté de reprendre leur souveraineté dont ils avaient à un moment donné abandonné une partie au profit de l’Union européenne. « Être maître chez soi n’implique pas de ne pas s’associer à ce que font les autres, ajouta-t-il, mais il y a une différence entre faire parce qu’on veut et faire parce qu’on doit. Je ne dis pas, a-t-il concédé, que le regain des nationalismes soit une bonne chose, mais j’ai le sentiment qu’après une ère de compréhension, de coopération, de mutualisation des énergies des États, on se recentre, pour certains on se replie, sur une prise en compte plus nette des intérêts particuliers. C’est un drame parce que la grande misère d’une part croissante de l’humanité attend d’autres attitudes que le repliement, mais c’est ainsi. Ce regain de nationalisme vient de s’exprimer de façon plus que déconcertante par l’attaque du Capitole des États-Unis par des manifestants débraillés dont la conduite traduisait un mépris, sinon une haine, de l’ordre démocratique établi. C’était faire beaucoup d’honneur au président battu. C’était aussi une grande honte pour un État qui ne doit pas être plus vertueux que les autres mais dont un art consommé de la propagande a jusqu’à maintenant maintenu une assez bonne image. Ne nous trompons pas, continua-t-il, les manifestants avaient en tête “America first !”4 et “Au diable ceux qui ne sont pas comme nous !”. Ils n’avaient pourtant pas à s’inquiéter car une première lecture des projets du président élu ne permet pas de penser qu’il donnera aux relations internationales une tournure très différente de celle du président sortant ».
Beraud, ayant relevé qu’il n’y avait dans ces péripéties étasuniennes aucune surprise à attendre, en profita pour souligner a contrario celles que pouvait comporter le référendum sur le climat qu’a annoncé le président de la République. Nous nous sommes mis facilement d’accord pour considérer que projeter d’amender par référendum la Constitution qui peut être modifiée par d’autres voies se rattachait moins à la volonté de faire aboutir un projet qu’au désir de communiquer sur le sujet ou de l’enterrer en transférant la responsabilité du rejet sur le corps électoral informel.
Gastinel et Beraud me chargent de vous transmettre leurs vœux les meilleurs. Faites-nous savoir si vous avez l’intention de venir au Villard en février ; nous serons alors comme le renard du Petit Prince et la seule attente de votre venue nous rendra heureux.
Prenez soin de vous, comme nous tympanisent les médias.
Et croyez en notre indéfectible amitié.

P. Deladret

  1. Complotistes : personnes croyant, à contre-courant d’une opinion généralement admise, qu’un évènement ou une situation est le fait d’un petit nombre agissant pour leur seul intérêt.
  2. Jenner : médecin anglais (1749-1823) considéré comme père de l’immunologie pour avoir étudié de façon scientifique et répandu le vaccin contre la variole.
  3. Brexit : retrait du Royaume Uni de l’Union Européenne.
  4. America first : L’Amérique d’abord ! Slogan du président Wilson pendant sa campagne.
2021-01-26T20:37:41+01:00

Conte pour Noël – décembre 2020

CONTE POUR NOËL

Tous les anges ne sont pas musiciens

Depuis bien longtemps, le père Martin, curé de la paroisse de S…, était inquiet à l’approche de Noël. Son cœur avait beau se remplir d’émotion à l’idée que Dieu avait envoyé Son fils parmi les hommes et L’avait laissé se sacrifier pour leur salut, la perspective de se trouver pratiquement seul dans l’église pour la messe de minuit l’angoissait chaque année davantage. Le nombre de fidèles diminuait. Et pas seulement pour la messe de minuit. Il pouvait compter sur les doigts d’une seule main le nombre des mariages de l’année, et Monseigneur se contentait maintenant d’envoyer son vicaire général pour les confirmations. Le père Martin ne voyait ses paroissiens que pour les baptêmes et les obsèques, pour ainsi dire pour les parenthèses de l’existence. Il était pourtant apprécié dans le village, et le maire, tout communiste qu’il fût, ne manquait pas de l’inviter au goûter des Anciens. Il n’empêche que le père Martin voyait s’avancer avec inquiétude le moment où il lui faudrait quitter sa paroisse en confessant devant Monseigneur qu’il n’avait pas été capable de lui remettre le talent que même le mauvais serviteur de l’Évangile avait pu rendre à son maître.
L’idée lui vint de s’adresser à saint Isidore, le patron de la paroisse. Il s’agenouilla devant le buste reliquaire qui était déposé dans le bas-côté de l’église, lui raconta tous ses malheurs et le pria de l’aider. « Tu te doutes bien, lui répondit le saint, que je suis au courant de tout ; et d’une, je suis bien placé pour voir qu’il n’y a plus grand monde dans ton église ; et de deux, l’été dernier, pour la fête patronale, les gamins qui portaient mon buste ont failli me flanquer par terre ; que veux-tu, tu n’en as pas deux de la même taille ! Quoi qu’il en soit, je ne vois pas ce que je pourrais faire, j’ai des paroisses en Afrique, au Canada… Je n’ai pas le don d’ubiquité ! Ah ! Peut-être en dire un mot à saint Pierre ? Je ne te promets rien. »
Saint Isidore, qui était consciencieux, commença par se demander si ce n’était pas en partie à cause de lui que les gens de S… ne venaient plus à l’église, s’il ne les avait pas un peu négligés, occupé qu’il était par les paroisses qui, sous son patronage, se multipliaient dans le monde. Pour en avoir le cœur net, il interrogea des saints dont la popularité est bien établie. Saint Antoine de Padoue le réconforta en l’assurant qu’au village personne ne l’invoquait plus depuis longtemps pour retrouver des objets perdus. Et, ce qui montrait bien l’étendue de la désaffection, c’était que le pauvre curé avait du visser une plaque sur la fente du tronc des offrandes pour éviter d’y trouver Dieu sait quoi. Sainte Rita l’assura qu’aucun paroissien ne s’adressait plus à elle, alors que rien ne permettait de croire qu’il n’y eut plus de cause désespérée qui aurait justifié son intercession. Ce fut saint Nicolas qui le convainquit que la situation était vraiment grave car, reconnut-il, plus aucune fille à marier ne le priait, alors que la hantise du célibat, il en était certain, devait continuer de leur trotter en tête.
Saint Isidore, rassuré de savoir qu’il n’était sans doute pas la cause de l’indifférence des paroissiens, s’en fut trouver saint Pierre et lui demanda, au nom de la communion des saints, de voir ce qui pourrait être fait pour permettre aux gens de S… de retrouver le chemin de la sainteté.
Le grand saint, perplexe, résista à la tentation qu’il eut un instant de le renvoyer vers saint Paul. Il était convaincu que l’esprit fertile de Paul lui permettrait sans doute de trouver tous les arguments imaginables pour remettre les paroissiens sur le droit chemin mais il se rendait aussi compte qu’il était trop tard pour qu’une démonstration bien rationnelle soit adaptée à la situation. Quand les gens ne veulent plus croire à rien, il est inutile d’essayer de les convaincre en leur demandant de vous écouter. Il faut un autre biais… L’idée lui vint de demander l’avis des Docteurs de l’Église qui ont une grande expérience de l’âme humaine. C’est ainsi que saint Isidore retrouva saint Antoine1 en compagnie du Docteur angélique2, du Docteur séraphique3, du Docteur savoureux4, du Docteur mystique5 et de bien d’autres encore. Saint Pierre se rendit pourtant assez vite compte qu’il ne leur serait pas facile de se mettre d’accord ; les uns, qui étaient partisans de la manière forte, invoquaient le Jehovah de l’Ancien Testament, Dieu jaloux et vengeur ; les autres leur rappelaient sans les convaincre totalement que le Nouveau Testament avait montré que Dieu était bonté. Le grand saint Pierre balançait entre les deux avis mais il se sentait porté à l’indulgence, lui qui avait renié le Seigneur par trois fois. Et, ce qui l’agaçait le plus, c’était que pendant qu’ils discutaient tranquillement, le temps passait à la vitesse de la Terre qui tournait sous leurs yeux comme les aiguilles sur le cadran de l’horloge.
La docte assemblée fut à un moment traversée par une troupe d’angelots qui se poursuivaient en riant à travers les nuages. Saint Pierre, saisi d’une inspiration qui confirmait le bien-fondé du choix que Jésus avait fait de lui, retint par l’aile celui qui passait en le frôlant. Il lui demanda s’il ne serait pas, par hasard, un des anges gardiens des paroissiens de S… un peu oublieux de ses devoirs. L’angelot penaud en ayant convenu, saint Pierre reprit : « Comment, vous voilà en train de jouer à cache-cache en vous souciant comme d’une guigne de ceux qui vous sont confiés ! Vous êtes tout de même là pour les inspirer et protéger ! Ce n’est pas joli joli !… » L’ange lui répondit que la mauvaise volonté de ces gens-là, leur orgueil, leur paresse, leur avarice, sans compter tous les autres péchés capitaux, avaient découragé tous les anges gardiens à qui ils avaient été confiés. Le grand saint lui rétorqua que leur fonction n’était pas une sinécure et lui fit comprendre, avec ses mots à lui, qu’à vaincre sans péril, on triomphe sans gloire, comme aurait pu dire Corneille. Il lui rappela que Dieu lui-même, lorsqu’Adam avait été chassé du paradis, ne l’avait pas laissé tomber et « ne lui avait pas dit de s’arranger comme il le pouvait » ; qu’il avait donné aux hommes les anges, qui sont ses ambassadeurs, pour les libérer, les éloigner de la crainte et pour les rendre dociles à l’Esprit Saint6.
Il n’y avait rien à répliquer. Se rassemblant en nuée comme étourneaux en automne, les anges gardiens, dûment chapitrés, fondirent alors sur le village pour y reprendre leurs places. Ce n’est pas une mince affaire que de travailler l’homme par l’intérieur pour le rendre docile à l’Esprit Saint, sans même qu’il s’en rende compte. Car tout est là ; il faut que sa conversion vienne de lui-même, que, petit à petit, il se pose des questions sur sa façon de vivre, d’aimer, de penser. Il ne s’agit pas de lui faire la leçon, mais, en un certain sens, de créer les conditions qui feront qu’il se regardera comme dans un miroir. C’est là qu’il y découvrira les rides, l’affaissement des épaules ou l’empâtement de son âme, qu’il se rendra compte qu’il pourrait être mieux et que c’est à sa portée. Il faut aussi s’arranger pour qu’il voie autrement le monde qui l’entoure, qu’il découvre par lui-même qu’une autre vie est possible, qu’elle paraît même rendre plus heureux et qu’il pourrait l’adopter, à condition d’y mettre un peu du sien. Les anges gardiens savent, de toute éternité, ce qu’il faut faire, quels moyens il faut employer, quelles rencontres ménager, quels sentiments provoquer pour que l’homme se laisse aller à se convertir. Ils savent aussi que l’épaisseur de malice à vaincre est différente de l’un à l’autre, que pour certains il suffit de peu, d’un signe léger, comme l’encouragement d’un ami qui vous met la main sur l’épaule et vous donne la confiance nécessaire pour traverser un torrent, mais que, pour d’autres, qui ont pris le Décalogue à rebrousse-poil depuis des années, l’approche est plus délicate. Pour les uns, le simple fait de se rendre compte que quelqu’un paraît les regarder les conduit à s’interroger sur eux-mêmes ; pour ébranler les autres, il est parfois nécessaire de les mettre en face de réalités un peu plus rudes. Mais tout cela n’était pas pour surprendre ni décourager les anges gardiens. Ce n’est pas pour rien qu’on parle d’une « patience d’ange ».
Il n’empêche qu’un beau jour, on vint demander le père Martin pour une confession et, pour la première fois depuis longtemps, ce ne fut pas pour entendre un mourant délirant, mais un père de famille bien portant qui fit geindre le confessionnal en s’agenouillant ; un autre jour, il découvrit dans l’église une maman et ses enfants qui avaient mis dans un vase un bouquet de feuillages devant la statue de sainte Thérèse, un autre… Disons que, chaque jour un peu plus, l’église et la paroisse retrouvaient vie. Et le père Martin se serait bien laissé aller à reprendre confiance si le souvenir de tant d’espoirs déçus depuis des années ne l’avait rendu plus que prudent, incrédule. Incrédule et aveugle devant la transformation de ses paroissiens. Tellement aveugle qu’il dut se frotter les yeux lorsqu’en sortant de la sacristie il vit dans l’église une belle assistance pour la messe de minuit. On voudra bien croire qu’il en fut tout de même ému.
Et lorsqu’il monta en chaire pour son sermon, les paroissiens furent un peu surpris de voir quelques plumes voleter. On crut que le ménage n’avait pas été bien fait et qu’il devait y rester un nid de mésange ou de sansonnet, mais, depuis le bas côté de l’église, saint Isidore vit bien que c’étaient les anges gardiens qui, jusqu’au dernier moment, avaient veillé sur ceux qui leur étaient confiés et qui s’envolaient pour lui rendre la place qui lui revenait.

J. Ducarre-Hénage

  1. Le Docteur évangélique.
  2. Docteur angélique : saint Thomas d’Aquin.
  3. Docteur séraphique : saint Bonaventure.
  4. Docteur savoureux : saint Bernard de Clairvaux.
  5. Docteur mystique : saint Jean de la Croix.
  6. Cf. Méditation du pape François le 2 octobre 2015 à la Maison Sainte Marthe ; la citation reprend ses mots exacts.
2020-12-17T17:31:33+01:00

Lettre du Villard – novembre 2020

LETTRE DU VILLARD

Le Villard, le 15 novembre 2020

Bien cher ami,

Votre départ du Villard n’a précédé que de quelques heures l’annonce des nouvelles mesures de confinement qui réduisent presque à néant nos possibilités de nous déplacer et de rencontrer d’autres personnes que celles de notre maisonnée. Nous ne sommes cependant pas ici parmi les plus à plaindre car, dans notre bout du monde, la fréquence des rondes des « chaussettes à clous »1 chères à Boris Vian, chargées de vérifier le respect de ces mesures, n’est pas à redouter. Vous êtes malheureusement dans une situation bien différente et nous espérons que vous pourrez, vous comme votre famille, vous conserver saufs des contacts que votre vie vous impose.
J’ose à peine vous dépeindre, pour ne pas ajouter aux désagréments de votre existence de citadins confinés, la beauté déclinante de notre vallée depuis le jour de Toussaint où nous sommes retrouvés pour la dernière messe avant longtemps sans doute, sous la protection de gendarmes en armes. Lors de votre départ, les hêtres avaient déjà perdu leur flamboyance, mais les cerisiers et les bouleaux, qui se détachaient sur la pelisse rousse des mélèzes que porte l’adret, prolongeaient leur harmonie colorée. Jour après jour, leurs feuilles délaissaient leurs branches et formaient une jonchée ocrée à leurs pieds. Mimiquet est malheureusement venu aujourd’hui nettoyer votre jardin selon ses idées ; son coup de râteau a brutalement arraché les dernières couleurs encore claires du paysage qui, sur-le-champ, a pris son aspect sévère qui précède les premières chutes de neige.
Ce matin, en ouvrant les volets, j’ai découvert que le pommier devant la fenêtre de notre chambre avait, dans la nuit, perdu toutes ses feuilles. La soudaineté de la modification du paysage qui en résultait m’a frappé : je distinguais des vallons dont j’avais perdu le souvenir depuis des mois, je voyais des détails auxquels je ne prêtais plus jusqu’alors attention… Il suffit parfois de peu de chose pour changer nos perspectives et nous dessiller les yeux ! Dans les moments particuliers que nous vivons les évènements susceptibles de nous les ouvrir ne manquent pas, à condition que nous ne nous contentions pas de pousser machinalement les volets, de lever un peu les yeux au-delà des plates-bandes qui sont sous notre fenêtre et de ne pas laisser notre regard errer sans but dans le décor auquel nous sommes tellement habitués que nous ne nous y intéressons plus.
Bravant les interdits, notre ami Gastinel est venu nous rendre visite à l’heure du café. Il faut espérer que la neige tombera assez vite pour lui apporter l’innocent divertissement, coupable aux yeux de la loi actuelle, des promenades en raquette car son humeur, sombre depuis des mois, pourrait le mener par petites étapes sur le chemin de la dépression. Les assassinats islamistes des derniers jours l’ont démoralisé et il ressent comme l’effondrement de notre société la présence de militaires devant les églises pour dissuader d’éventuels fanatiques d’agresser les fidèles ; ce qui le mine, c’est qu’il faille, au moins en apparence, protéger les fidèles d’une religion qui a contribué à former notre société. Me Beraud, fidèle de notre cénacle (clandestin ! ), d’autant plus assidu que sa femme a confisqué leur ordinateur pour jouer au bridge à longueur de journée, et dont l’équanimité2 est de plus en plus remarquable, lui a représenté qu’il ne pouvait pas ne pas voir que les fanatiques n’étaient pas représentatifs de tous ceux qui se réclamaient de l’islam et qu’il ne fallait pas dramatiser la situation.
« Comme tout le monde, fit Gastinel, vous vous aérez les bronchioles en prenant à votre compte des affirmations sur des sujets dont vous ne savez que ce que vous avez lu ou entendu de la bouche de journalistes ; ceci dit, pour être honnête, je vous dirai que je suis comme vous. Les idées, que nous véhiculons parce qu’elles correspondent à ce qui agrée à notre personnalité, nous conditionnent au point que nous ne nous rendons pas compte que nous déformons notre perception de la réalité pour qu’elle entre dans nos schémas de pensée. Quoi qu’il en soit, jusqu’à preuve du contraire, on ne voit pas que des catholiques ou des juifs fanatiques cherchent actuellement à tuer des croyants d’autres religions »- « Oh ! Ne faisons pas les malins, glissa Beraud ; il y a eu des fanatiques chez les catholiques comme dans toute religion car, comme aurait pu dire Joseph Prudhomme3, dès lors que le sabre de l’État trempe dans le bénitier du goupillon d’une religion, l’eau rougit assez vite. Ce qui fait aujourd’hui la différence, c’est que les religions que vous citez ont fini, volens nolens, par admettre qu’elles n’avaient peut-être pas le monopole de la vérité. »
Gastinel, ayant repris le déroulement de son lamento4, en était venu au passage désormais obligé dans les conversations de la défense de la liberté d’expression ; son respect lui paraissait indispensable, quand bien même on ne serait pas d’accord avec ce qui se dit. Me Beraud l’interrompit en lui demandant si, pour lui, cette liberté d’expression s’étendait jusqu’à la faculté de dire n’importe quoi. Gastinel a reconnu que la liberté des uns devait s’arrêter au point où commençait celle des autres et que la vie en société imposait des contraintes. Beraud a alors fait remarquer que le louable désir de liberté individuelle qui s’amplifie depuis des décennies avait peut-être maintenant atteint les limites que lui assigne l’évolution de la composition de notre société. « Eh oui, mon vieux ! Notre société n’est plus celle au sein de laquelle ces aspirations ont commencé leur épanouissement. Elle inclut maintenant des populations dont il faut tenir compte pour préserver la paix sociale ; au nom du droit à la liberté d’expression et, dans un autre registre, du droit à la différence, on a laissé ceux qui ne reconnaissent pas le droit à la différence devenir les prosélytes du refus de la différence. Notre société s’est augmentée de tellement de différences que les consensus qui paraissaient évidents ne le sont peut-être plus. Que voulez-vous, on n’a pas été cohérent, clairvoyant. Il faudra faire avec et inventer de nouvelles règles du jeu social ».
Je suis alors revenu sur ce qu’avait dit Gastinel de notre propension à interpréter les informations pour qu’elles coïncident avec nos idées : « Vous nous faites remarquer que, sans en être conscients, nous sommes tous des idéologues et nous le sommes dès lors que nous prenons nos désirs pour des réalités. Nous le sommes comme l’est le responsable religieux qui projette sa croyance sur une réalité politique contraire ou comme le journaliste qui, sans tenir compte de l’état d’esprit réel du pays, annonçait l’effondrement des républicains aux USA à partir de sa seule aversion pour Trump… Et encore, je pars du principe que l’un comme l’autre sont de bonne foi…». Gastinel observa que si nous en étions réduits à n’échanger que sur des faits et non sur des opinions, nous n’aurions pas grand-chose à dire ; Béraud lui a alors rappelé que Paul Valéry considérait qu’il n’était pas raisonnable de soutenir qu’on ne discutait pas des goûts et des couleurs. Si, en effet, il est concevable de débattre de ce qui est subjectif, comme les goûts et la perception des couleurs, il n’est pas raisonnable de discuter de ce qui est objectif et qui, par essence, ne prête pas à interprétation5.
Je me suis souvenu de la dernière conversation que nous avons eue au sujet du traitement de l’information relative à l’épidémie (qui, selon le mot de Gastinel, nous transforme en papillons épinglés dans une boîte d’entomologiste). Vous étiez décontenancé parce que la communication officielle ne parvient pas à donner une impression de cohérence ; vous ne mésestimiez pas que personne ne maîtrise le sujet ni ses évolutions et qu’on ne peut guère alimenter l’information que par les moyens à imaginer pour réduire les risques de contamination dans cette partie de colin-maillard disputée en pleine obscurité. Vous regrettiez surtout que n’ait pas émergé une autorité à partir de laquelle se seraient organisées la communication et les initiatives. Peut-être le pays est-il trop atomisé… Je suis tombé l’autre jour sur un proverbe akan6 qui me paraît bien convenir à la situation : « Celui qui suit la trace de l’éléphant ne sera pas mouillé par la rosée ». Je vous laisse le soin de vérifier. Mais peut-être suis-je en train de déformer la réalité pour la faire correspondre à mes idées…
Nous continuons d’espérer que vous pourrez venir célébrer avec toute votre famille la fête de Noël au Villard. Soyez sans crainte, nous saurons garder nos distances !
Nous vous redisons toute notre amitié.

P. Deladret

  1. Nom donné en argot aux chaussures renforcées des forces de l’ordre, et par extensions aux gendarmes qui les portaient ; on doit à Boris Vian en 1954 la chanson « La Java des chaussettes à clous ».
  2. Équanimité : égalité d’humeur procédant d’un parfait détachement du contexte affectif.
  3. Joseph Prudhomme, personnage d’Henri Monnier (1799-1877) qui lui fait dire, lors de son admission dans la Garde nationale, « Ce sabre est le plus beau jour de ma vie ».
  4. Lamento : chant de tristesse et de déploration.
  5. Dans Tel quel, 1941, recueil de réflexions, aphorismes, boutades…
  6. Akans : Peuple de l’actuel Ghana..
2020-12-18T08:53:05+01:00

Lettre du Villard – octobre 2020

LETTRE DU VILLARD

Le Villard, le 10 octobre 2020

Bien cher ami,

J’espère que lorsque vous arriverez au Villard les températures se seront rapprochées de ce qu’on appelle les moyennes de saison. Jugez-en. Depuis plusieurs jours la neige fait le ludion autour du Sentier Horizontal1 que nous avons emprunté cet été. Les pluies ont grossi le torrent qui cascade sous le pont du Châtelet ; je n’ai pas eu le courage de le remonter jusqu’aux Oules où l’eau devait tournoyer avec force dans les marmites de géants. Ne nous plaignons pas ; nous avons été épargnés par la catastrophe qui a frappé les hautes vallées des Alpes-Maritimes et nous pensons avec effroi et compassion aux pauvres gens qui y ont perdu leurs vies. J’ai lu dans la presse que votre région avait également été atteinte mais il ne semble pas que les conséquences aient été aussi tragiques. La tentation est grande de mettre cela sur le compte du dérèglement climatique ; nous ne pouvons nier que le climat ait changé mais l’Histoire conserve le souvenir de nombreux récits de catastrophes de cette nature. Je crains que vous ne me trouviez un peu fataliste ; question d’âge, peut-être ; votre génération veut trouver des réponses à tout ; question d’éducation, sans doute.
Me Beraud, chez qui nous sommes allés hier prendre le café, notait qu’en d’autres temps, on aurait vu là l’expression d’une colère divine qu’on aurait tenté d’apaiser, chez les Mayas, par de massives cardiectomies2 ou, plus près de chez nous, s’il faut en croire Voltaire3, en conduisant au bûcher, dans leur san-benito quelques juifs tremblants ; quelques siècles après, on se serait contenté de prières publiques et de processions. « L’Humanité progresse, glissa-t-il en souriant, mais ce qui reste constant est que la réponse qu’elle apporte aux questions qu’elle se pose est toujours malheureusement conditionnée par le niveau de connaissance dont elle dispose. Ce qui est tragique, c’est de croire alors qu’on détient La Vérité. »
Arrivé tout crotté à l’improviste accompagné de Mimiquet, Gastinel était d’humeur maussade car il était trempé et n’avait pas trouvé de chanterelles. Me Beraud l’ayant vite convaincu que sa connaissance du terrain n’était pas en cause et que seul le défaut d’ensoleillement expliquait l’insuccès de sa promenade, la mauvaise humeur de Gastinel s’est alors nourrie de ce que les journaux racontent des mesures que prennent certaines municipalités touchées par la grâce de la viridité4 politique. Me Beraud, décidément en verve, et qui ne porte pas dans son cœur le sectarisme qu’il croit discerner chez les Verts, considéra benoîtement que leurs déclarations et leurs projets venaient à point nommé pour les déconsidérer. « Encore quelque temps, quelques bévues, et les braves gens qui ont fait leur lit en s’abstenant lors des élections municipales, se rendront compte qu’il faut siffler la fin de la récréation. J’aimerais même, ajouta-t-il, que ces expériences soient encore plus radicales pour accélérer la prise de conscience de ce à quoi pourrait aboutir la révolution culturelle qui nous est présentée, avant de nous être imposée. » Ces propos me paraissant un peu excessifs, je n’ai pu m’empêcher de relever qu’en prônant la politique du pire on y parvenait malheureusement souvent.
« Vous êtes de parti pris, mon cher, lui dit Gastinel, il faut accepter de donner un peu de jeu à nos convictions ; vous me connaissez, eh bien, je finis par penser que les faits dont nous sommes les spectateurs nous conduisent à découvrir que l’anarchie n’est pas le rêve dangereux dont quelques utopistes nous vantent les vertus ». – « Vous plaisantez ? fit Beraud. » – « À vous de juger ; ce que nous vivons chez nous en ce moment n’est-il pas la preuve qu’un pays peut fonctionner dans un grand désordre et un respect élastique des règles de droit que seuls les braves gens se sentent tenus de respecter. Lorsqu’on édicte des lois et des règlements en sachant qu’on n’aura pas les moyens de les faire respecter, on montre qu’on renonce par avance au respect du droit. Ne parlons pas des cas où les responsables se contredisent. Entendons-nous ; si vous réduisez l’anarchie au seul désordre qui souvent en découle, nous n’en sommes pas là, mais si vous revenez à l’origine du mot et remarquez que le terme d’anarchie caractérise une société où chacun peut en faire à sa guise, vous admettrez que nous en approchons. C’est tout ce que je voulais dire, mais c’est assez pour nous rendre vigilants. » Beraud lui ayant fait remarquer que son goût pour les paradoxes finirait par lui jouer un mauvais tour, Gastinel reprit en tirant argument de la façon dont avait été gérée la communication officielle dans cette affaire d’épidémie où chacun, quel que soit son niveau de responsabilité, n’a pas hésité à dire tout et son contraire, ce qui a pu donner à penser que nous étions dans un bateau ivre. Je me suis alors permis d’intervenir en insistant sur le fait que, ne sachant que faire face à une épidémie aux évolutions imprévisibles, les personnes à qui on demandait des comptes avaient dû se borner à dire ce qu’elles pensaient pouvoir être entendu pour éviter de provoquer des vagues.
« Cela me fait penser, glissa Me Beraud, à l’aumônier bonhomme et breton d’une institution marseillaise que j’ai fréquentée dans ma jeunesse ; il nous demandait, lorsque nous nous confessions à lui, si nous n’avions pas menti –– il disait « raconté des carabistouilles » – et, ajoutait-il, pour « s’tirer d’affaire », autrement dit, sans malice, sans préméditation, mais pour éviter d’être réprimandés par nos parents. Eh bien, j’ai l’impression que depuis des mois, on nous raconte des carabistouilles, non par volonté de nous abuser, mais « pour s’tirer d’affaire ». Le problème, continua-t-il, est que, maintenant, nous nous demandons si, « pour s’tirer d’affaire », les princes qui nous gouvernent, comme d’ailleurs ceux qui les ont précédés, et qui nous ont peut-être « raconté des carabistouilles » sur les stocks de masques de protection contre l’épidémie, ne nous en racontent pas sur le niveau réel de nos réserves stratégiques de pétrole, d’uranium ou de céréales, et, pourquoi pas, sur l’état de notre défense nationale, le niveau réel d’instruction de nos écoliers ou la réalité de l’assimilation par notre société de personnes venues d’ailleurs. Qui ment pour peu, sans malice, par faiblesse, « pour s’tirer d’affaire », peut aussi mentir pour beaucoup. Vous savez que qui vole un œuf, vole un bœuf ! » « Oui, mais ajouta Mimiquet en pouffant, comme disait Chaval5 « Qui vole un bœuf est vachement musclé ! »
Gastinel a repris le cours de ses pensées en affirmant qu’il n’était finalement pas malheureux d’avancer en âge car il espérait avoir quitté cette « vallée de larmes »6, comme dit l’Écriture, avant d’avoir vu se produire l’effondrement de notre civilisation qu’il redoute. Me Beraud lui ayant suggéré, en plaisantant, de se retirer sur une île déserte, je demandai, par jeu, au colonel ce qu’il emporterait, le cas échéant, sur un caillou entouré d’eau. La Bible, sans doute, répondit-il. Ou L’Illiade et l’Odyssée. Je lui rappelai alors la réponse que fit Jean Yanne à cette question : un bateau !
Je ne sais pas ce que vous en pensez, mais il me semble que, plutôt que de rêver de se retirer sur une île déserte, ne serait-ce parce qu’il n’y a plus assez d’îles désertes, on peut, non fuir, mais essayer de vivre selon ses convictions, et faire comme les taureaux pris dans la tempête qui, dans la nouvelle d’Alphonse Daudet, le Vaccarès7 tournent tous ensemble du côté du vent, « ces larges fronts où la force (…) se condense ». « Vira la bano au giscle », disent les gardians. Tourner la corne au vent. Pour faire face. Ensemble.
J’ignore si ce petit mot vous parviendra avant que vous ayez pris la route du Villard et je ne sais non plus si nous oserons aborder avec vous ces sujets qui, finalement, ne me paraissent pas très éloignés de ceux qu’on pourrait tenir au café du Commerce s’il n’était pas fermé en ce moment, épidémie oblige. Rassurez-vous, en tant que de besoin, le café-restaurant de Mme Arnaud est toujours ouvert et nous aurons pu partager un plat de ravioles aux pommes de terre avec une assiette de fumeton8.
J’attends beaucoup du plaisir de nos échanges.
Croyez en notre constante amitié.

P. Deladret

  1. Sentier tracé à l’altitude moyenne de 2 200 m il y a plus de cent cinquante ans par les Eaux et Forêts pour favoriser le reboisement.
  2. Extraction du cœur lors d’un sacrifice humain.
  3. Voltaire, Candide, Chapitre VI « Comment on fit un bel auto-da-fé pour empêcher les tremblements de terre… »
  4. Viridité : État de ce qui est vert.
  5. Yvan Le Louarn, dit Chaval, 1915-1968, dessinateur humoristique.
  6. « Ce bas monde », Ps 83, 7.
  7. Incluse dans Les lettres de mon Moulin.
  8. Viande séchée de mouton.
2020-12-18T08:52:31+01:00

Lettre du Villard – septembre 2020

LETTRE DU VILLARD

Le Villard, le 16 septembre 2020

Bien cher ami,

Je sais que vous n’aimez pas que je vous remercie pour l’attention que vous nous témoignez en poursuivant cette correspondance avec des amis de vacances qui n’oublient pas de vieillir consciencieusement chaque année. Vous n’aimez pas mes remerciements, dites-vous, car, ce faisant, je parais sous-entendre que je suis votre obligé alors que, protestez-vous, le plaisir de notre conversation n’est en rien une obligation. Je ne chercherai pas à savoir si vous êtes poli ou sincère, car vous êtes et l’un et l’autre. Ceci dit, vous avez noté et m’avez fait remarquer le ton un peu morose – de ma dernière lettre ; je le regrette, mais -, que voulez-vous… l’été commençait à montrer des signes d’usure et, surtout, surtout, nous savions que nous n’allions pas vous voir pendant un bon bout de temps.
Nous essaierons d’être plus souriants. Pour lutter contre la morosité qui parfois le gagnait, un de mes amis s’était donné en obligation de trouver chaque jour une bonne nouvelle dans l’actualité ; il parcourait les chiens écrasés, les dépêches diplomatiques, les revues scientifiques, que sais-je, à la recherche d’une nouvelle qui le réjouirait. Il y réussissait, mais non sans mal, me confessa-t-il plus tard, jusqu’au jour où il s’est souvenu d’un texte qu’il avait appris à l’école primaire, dans lequel l’auteur parlait du « Bonheur-de-voir-se-lever-les-étoiles », du « Bonheur-de-la-pluie, qui est couvert d’un manteau de perles », ou du « Bonheur-des-pensées-innocentes »qui est le plus clair d’entre nous. Il s’agit de l’Oiseau bleu, de Maurice Maeterlinck que je me permets de vous conseiller de lire. En contemplant le monde tel qu’il est, il n’a plus eu besoin de s’user les yeux à la lecture des journaux.
Je racontais l’histoire au petit groupe d’amis venus prendre le café sur le balcon en profitant du « bonheur-de-la-douceur-de-l’automne-ensoleillé ». Me Beraud, malgré mes protestations de sincérité, n’a pu s’empêcher de s’exclamer « Se non e vero, e ben trovato »1. Il a cependant ajouté « Votre ami a donc du se réjouir en lisant qu’en 2020, le Jour du dépassement était intervenu trois semaines plus tard qu’en 2019 ». La moue interrogative de Mimiquet l’incita à lui expliquer que ce jour correspondait à la date de l’année où l’humanité est censée avoir dépensé l’ensemble des ressources que la Terre peut régénérer en un an ; cela a été imaginé et est calculé par une O.N.G.2. « Donc, poursuit-il, plus le jour du dépassement s’approche de la fin de l’année, moins notre planète s’épuise ; toute la question est de savoir pourquoi nous avons amélioré le score de trois semaines, autrement dit, si cela a quelque chance d’être durable ». J’ai osé avancer que la réduction mondiale de l’activité économique due à l’épidémie de coronavirus ne devait pas être étrangère à la moindre consommation des énergies et qu’il n’était pas certain que cette bonne nouvelle en soit une. Le colonel Gastinel s’est alors lancé dans une de ses diatribes habituelles contre les O.N.G. qui cachant soigneusement l’origine de leurs financements et donc les intentions de ceux qui les animent n’ont, selon lui, d’autre objectif que d’affaiblir le monde occidental, en prônant la décroissance, sous couvert d’écologie. « On ne me fera pas croire, ronchonna-t-il, qu’en se lançant dans la décroissance, on puisse régler la question des ressources. Voyons, le fait que le jour du dépassement soit intervenu en 2020 à 64 % de l’année montre simplement que notre pauvre terre ne peut subvenir qu’à 64 % de sa population, autrement dit à 4,8 milliards d’habitants, alors que nous sommes 7,5 milliards, dont 2 sur lesquels on fait porter toute la responsabilité de la situation et 5,5 qui, non seulement, sont tellement pauvres qu’ils sont bien en peine de faire des économies sur quoi que ce soit mais encore dont le nombre s’accroît de près de cent millions par an. On veut nous faire croire que le problème est culturel en nous donnant mauvaise conscience d’avoir donné à l’humanité le niveau de développement qui est le sien alors que le problème est démographique. J’aimerais bien savoir pourquoi il est pris par ce bout et qui orchestre la manœuvre ». Me Beraud lui faisant remarquer que, quelles que soient les causes de la situation, il valait mieux contribuer à réduire les besoins que de délirer dans une logique complotiste, Gastinel reprit : « C’est certain mais il faut bien voir que le risque est que nous perdions sur les deux tableaux, c’est-à-dire qu’en acceptant des contraintes économiques nouvelles, nous affaiblissions nos sociétés développées sans que cela enraye l’épuisement des ressources naturelles dont ont un besoin croissant les sociétés les plus défavorisées qui grignotent l’effet des progrès de productivité écologique que nous réalisons ». « Nous aurons au moins essayé », lui dit Beraud.
Vous notez dans votre dernière lettre qu’après la coupure des vacances, vous avez trouvé du changement dans le comportement de ceux que vous côtoyez, notamment une certaine distance dans les rapports humains qui ne vous paraît pas seulement due au respect des fameux gestes barrières3 mais qui vous semble traduire, dans la meilleure des hypothèses, la prise de conscience du recul qu’on peut avoir par rapport à la vie menée jusqu’alors, et dans la pire, une exacerbation de l’individualisme. Entre les deux hypothèses, je ne trancherai pas, mais effectivement, le confinement a produit chez certains un effet semblable à celui d’une retraite spirituelle et les a , en quelque sorte, conduits à tamiser leurs relations, s’interrogeant sur la pertinence de toutes les poursuivre. Vous espérez que cette situation n’est que temporaire et que nos semblables retrouveront bientôt le goût, le besoin… et la possibilité, de la vie en société. Je vous suis parfaitement.
Pour terminer sur une note plus légère, je reviendrai sur ce qui me paraît l’expression d’un lamentable conformisme, celui de la modification, consistant en son raccourcissement, du titre du fameux roman d’Agatha Christie4 qui ne convenait plus aux idées de certains de ce temps. Ceci nous renvoie au temps de la Révolution française où les sans culottes s’étaient mis en tête de modifier les noms des communes qui rappelaient « les souvenirs de la royauté, de la féodalité ou de la superstition »5 ; si St-Éloi fut transformé en Loi, ce qui était un moindre mal, Ste-Croix-du-Verdon devint Peiron-sans-Culotte et Le Désir libre fut le nouveau nom de St-Didier-sous-Écouves. On prétend même qu’il fut question de transformer Saint-Cyr en Cinq chandelles… Alors que nous évoquions l’affaire avec nos amis et que Gastinel considérait qu’il aurait suffi de remplacer le mot désormais insupportable par trois points, Me Beraud lui fit remarquer que le remède aurait été pire que le mal et nous raconta l’anecdote suivante tirée des Propos de table de James de Coquet6. Rendant compte d’une manifestation organisée par le Parti communiste, dont Jacques Duclos était alors le secrétaire général (par intérim) et qui avait été un échec, un rédacteur, faisant référence à Jacques Duclos qui, dans sa jeunesse, avait été apprenti pâtissier, avait terminé son article avec la phrase « le pâtissier Duclos l’a eu dans le baba ! » ; il fut convoqué par le secrétaire de rédaction pour modifier son texte car il n’était pas concevable qu’une expression aussi triviale fut accepté dans ce journal que lisaient encore les douairières7 du quartier St-Germain. Le secrétaire de direction fit sauter le mot « baba », laissant le texte en plan en demandant au rédacteur de revoir sa formule : mais l’heure tournait, il fallut bientôt boucler le journal, plus personne ne pensait aux trois petits points… et le texte partit aux rotatives en l’état, si bien que le lendemain, les douairières lurent avec effroi « le pâtissier Duclos l’a eu dans le… ». Il nous a fallu une bonne minute pour venir à bout de l’hilarité de Mimiquet.
Voilà, vous savez tout de ce qui, sans excès, nous agite. J’ai bien noté que vous viendriez au Villard pour les vacances de Toussaint. Grâce à Mlle Raynaud qui a fait le ménage « en grand » selon son expression, la maison est prête pour vous accueillir. N’oubliez pas de nous téléphoner la veille de votre arrivé pour que nous allumions le chauffage, car il commence à faire frisquet la nuit.
N’oubliez pas, non plus, de venir avec vos remarques et vos questions qui nous sont si précieuses.
Croyez en notre indéfectible amitié.

P. Deladret

  1. « Si ce n’est pas vrai, c’est bien trouvé » attribué à Giordano Bruno, (1548-1600) dominicain, brûlé pour hérésie.
  2. Global Footprint Network, présidée par Mathis Wackernagel.
  3. Gestes barrières : expression créée lors de l’épidémie de 2020 désignant les comportements à adopter pour limiter la diffusion du virus.
  4. Ten little Niggers, 1939.
  5. Décret du 25 vendémiaire, an II.
  6. James de Coquet 1898-1988, grand reporter au Figaro, correspondant de guerre et critique gastronomique. Ses Propos de table ont été publiés dans le Figaro Magazine et chez Albin Michel.
  7. Douairière : Veuve d’un milieu aristocratique.
2020-12-18T08:52:00+01:00

Lettre du Villard – aout 2020

LETTRE DU VILLARD

Le Villard, le 16 août 2020

Bien cher ami,

Et voilà… Voilà que vous venez de partir et que nous devrons attendre longtemps encore le plaisir de partager avec vous un repas ou une promenade, de parler de tout et de rien, du temps qu’il fait ou qu’il fera, de la fraîcheur du soir ou de l’odeur des foins coupés. Longtemps… J’exagère, puisque vous avez promis de tout faire, malgré les risques de re-confinement, pour venir au Villard pour les vacances de Toussaint, mais, vous le constatez, comme beaucoup de gens âgés, nous attachons beaucoup d’importance au manque que nous éprouvons… Alors, la moindre absence prend la dimension de l’abandon ; je plaisante, bien sûr, mais à peine… Et puis… Est-ce vraiment le propre des seuls gens âgés d’être impatients ou envieux ?
En cette fin de vacances, me remontent en mémoire les dernières pages d’Un singe en hiver d’Antoine Blondin, qu’Henri Verneuil a porté à l’écran, comme on disait autrefois, avec Jean Gabin et Jean-Paul Belmondo1. Je me demande si j’ai bien saisi le propos de Blondin, mais je ressens souvent avec un certain désarroi les moments de l’existence où se referme la perspective d’une vie entraperçue différente de celle qui est la nôtre. Quand j’étais enfant, la fin de l’été et de la liberté, dont les vacances étaient pour moi synonyme, me désespérait ; j’occultais tout autant ce que pouvaient avoir de banal ces derniers jours de vacances, que la joie de retrouver les amis et les jeux que nous allions partager. Cette vieille mule de docteur Esmenjaud, à qui j’ai récemment eu la faiblesse confier ces souvenirs, n’a rien trouvé de mieux à me dire que c’était là un signe avant-coureur incontestable du conservatisme qu’il s’autorise à voir en moi en toutes circonstances, la moindre perspective de changement, en quelque domaine que ce soit, me tétanisant, s’il faut l’en croire. Je lui ai laissé la responsabilité de son analyse, en lui faisant simplement remarquer que les vrais conservateurs ne sont pas nécessairement ceux qu’on croit en ce sens que les motivations de ceux qui poussent des appels frénétiques au changement ne sont peut-être pas très différentes de celles, cyniques, du personnage de Tancrède qui dans Le Guépard2 dit au prince Salina « si nous voulons que tout reste tel que c’est, il faut que tout change ».
En évoquant cette aspiration au changement, ambiguë chez certains, me revient à l’esprit une conversation que nous avons eue, en revenant de notre cueillette au génépi, au sujet du dernier acte des dernières élections municipales et notamment du taux invraisemblable d’abstention. Nous nous demandions si la faiblesse de la mobilisation des électeurs n’était pas une réaction de protestation aux promesses électorales souvent non-tenues. Vous aviez alors émis l’hypothèse que ce ne sont pas les promesses non-tenues qui provoquent la désaffection des électeurs, mais leur prise de conscience des pesanteurs qui font que, désormais, rien ne peut plus évoluer de façon vraiment significative ; « alors, disiez-vous, on laisse aller ; le fatalisme a gagné les esprits ; on a bien vu que la Gauche, qui s’est convertie au néolibéralisme, n’a pu faire l’économie de politiques d’austérité et que la Droite ignore tout autant ses idées conservatrices que les aspirations à l’ordre de ses partisans. À quoi bon se déranger pour voter puisqu’au bout du compte, on nous sert le même brouet ? ». Le colonel Gastinel vous a fait remarquer que vous y alliez un peu fort car les inflexions même marginales des politiques ne devaient pas laisser indifférents les vrais pauvres et les vrais riches. Vous en aviez convenu, en insistant cependant sur le fait que le contexte international, les pesanteurs économiques, les préjugés, les mentalités, l’obsession du principe de précaution, les opinions qui saturent les « réseaux sociaux » et maintenant la terreur de la « cancel-culture »3 qui monte en puissance conduisent progressivement à paralyser la mise en œuvre de politiques volontaristes. Le colonel, peu convaincu, en était resté à l’idée que l’abstention est le marqueur de l’indifférence, l’électeur se comportant comme si le vote qui lui est demandé ne servait à rien, sans prendre en considération le contexte que vous aviez rappelé ; « sans doute, avait-il dit, si un jour apparaissait ce qui serait ressenti par le plus grand nombre comme une menace majeure, se mobiliserait-on ». J’avais alors noté qu’il était à craindre que cela soit alors trop tard, tant l’indifférence et l’asthénie auront eu le temps de nous calcifier.
J’ai rapporté quelques jours plus tard cette conversation à Me Beraud venu ce soir-là en voisin disputer une partie de boules au grand dam de sa femme (qui se désole que le seul golf de la vallée ne comporte que neuf trous, « et à quarante kilomètres du Villard ! », se plaint-elle). Sa réaction peut vous intéresser en ce sens qu’il s’est demandé si cette indifférence en matière de politique n’avait pas pour même ressort que l’indifférence en matière de religion. « Après tout, regardez, les gens ne vont pas plus à l’église qu’au bureau de vote » – « Mais encore ? » demanda Mimiquet qui faisait équipe ce jour-là avec le colonel. « Je veux dire, reprit Beraud, que nos contemporains ne paraissent pas plus attendre grand-chose du politique que de la religion, déçus qu’ils ont été dans leurs attentes. Notre société ronronne ; on acceptait d’aliéner une part de son indépendance contre un espoir de vie meilleure, mais, pour beaucoup, elle n’est pas venue. Et qui peut nous certifier que la désaffection n’est pas la même en matière de religion ? Je sais bien que la foi n’est pas réductible à la pratique religieuse, mais vous admettrez qu’une partie des gens qui se pressaient autrefois dans les églises attendaient de leurs dévotions une certaine efficacité, qu’il pleuve sur la terre asséchée, que la guerre cesse, que l’enfant guérisse, et derrière cela, que Dieu ne cède pas un pouce de terrain au Mal. Mais aujourd’hui, le peuple demande des comptes, de l’efficacité en quelque sorte, et il n’a pas encore compris que Dieu ne pouvait pas tout. » Mimiquet, conciliant, a remarqué que l’important n’était peut-être pas qu’on prenne des distances par rapport aux dévotions, mais de savoir pourquoi on n’éprouve plus le besoin d’être en relation avec Dieu, pourquoi on cesse d’être habité par la foi.
Me Beraud a poursuivi : « Les athées patentés triomphent ; à leurs yeux, le bon peuple qui allait à la messe et qui s’en détourne est libéré de l’aliénation. Il n’a plus besoin de Dieu ni de la religion pour expliquer ou justifier ceci ou cela. En ignorant ou en niant que Dieu puisse être différent de l’idée qu’il s’en faisait, ou qu’on a pu lui donner, il ne voit plus de raison de participer à la vie de l’Église. Il ne faut pas se voiler la face : souvenez-vous, dimanche dernier, à la messe célébrée par des prêtres en vacances, il n’y avait pas un habitant du hameau ! »
Le colonel qui reste optimiste, pensait qu’avec des hauts et des bas, l’Église est portée depuis des siècles par la relation d’amour et de confiance qu’elle vit avec Dieu, mais Me Beraud ne démordait pas de son idée qu’on ne peut se voiler la face devant les signes de désaffection qui traduisent l’indifférence, antichambre de l’incroyance, c’est-à-dire du désespoir. Nous avons terminé la partie un peu tristes. Je ne suis pas sûr que tout soit aussi tranché ; peut-être avez-vous, vous qui vivez dans de plus vastes communautés, une vision plus large.
J’ai profité de la présence de Mimiquet pour obtenir son accord pour ranger les trois stères de chêne et de charme que Charpenel vient de livrer ; il doit vous envoyer directement la facture. J’espère, sans trop y croire, que lorsque vous viendrez au Villard, nous ne serons plus obligés de nous affubler de ce groin auquel je ne peux pas m’habituer et qu’il faudra bien un jour abandonner, sauf à admettre de chambouler toutes les relations humaines.
Je souhaite que la rentrée de vos enfants et votre reprise professionnelle ne rencontrent pas de trop grandes difficultés et je vous assure de nos fidèles et amicales pensées.

P. Deladret

  1. Un singe en hiver, roman d’Antoine Blondin, 1959 , La Table ronde, 274 pages.
  2. Le Guépard, roman de Giuseppe Tomaso di Lampedusa , 1959, Le Seuil, 256 pages, qui a inspiré le film de Lucchino Visconti en 1963
  3. Cancel culture : procédé de dénonciation publique (ex MeToo), visant à l’élimination d’une personne, analysé parfois comme une forme d’auto-justice sans débat contradictoire, avec le risque d’intolérance d’opinions divergentes.
2020-12-18T08:51:33+01:00

Lettre du Villard – mai 2020

LETTRE DU VILLARD

Le Villard, le 20 mai 2020

Mon cher,

Votre dernière lettre nous confirme dans l’idée que la période de confinement qu’a subie votre famille n’a pas été trop difficile à vivre et que les rites que vous aviez choisis avaient du bon pour éviter que le temps que vous ne trouviez pas à valoriser comme à l’ordinaire ne soit du temps évaporé.

À entendre Mimiquet qui, dès le 11 mai, est monté de la vallée pour nous faire causette, un pan entier de la société des gens prétendument rassis, disons de notre âge, est retombé sinon en enfance, du moins en adolescence, les gens passant le plus clair de leur temps à jouer avec leur téléphone pour échanger des plaisanteries. On dit communément que la nature a horreur du vide et l’expérience est là pour montrer que bien souvent nous ne résistons pas à la tentation de nous livrer à des activités « occupationnelles », comme on dit maintenant, pour « passer le temps » quand ce n’est pas pour le « tuer ». Ceci dit, comme l’a souligné le Pape, qui sommes-nous pour juger ? Que telle activité est plus noble qu’une autre ? Quelle aune prendre ? L’utilité sociale, peut-être. Ce qui n’empêche pas que l’activité de certains bénévoles relève parfois aussi de l’« occupationnel ». Qu’importe ; restons-en aux effets, aux actes et non à ce qui a pu les motiver. Si l’Enfer, dit-on, est pavé de bonnes intentions, le Ciel est sans nul doute constellé d’étoiles qui ne s’attendaient pas à s’y trouver.

Les gens qui ont un peu d’expérience ne mésestiment pas la vertu éducative du « temps vide », de l’ennui, qui conduit ceux qui y sont confrontés à développer leur imagination et leur réflexion, du moins lorsque l’individu a quelques dispositions en ces domaines. N’est-ce pas ce que nous avons connu dans notre enfance, lorsque nous ne voyions plus la fin des « grandes vacances » ? Au rebours de ce que pensent bien des parents, laisser un enfant (un peu) s’ennuyer en veillant discrètement à ce qu’il (ne) fait (pas), n’est pas de la maltraitance mais de la bienveillance.

Vous me rappelez d’ailleurs que, dans un domaine parallèle, cette perspective de ne plus avoir « rien à faire » a effrayé le colonel Gastinel lorsque le moment est venu pour lui de prendre sa retraite. Je me souviens de lui avoir dit qu’il allait passer de la vie subie à la vie choisie mais cela ne le tranquillisait pas pour autant. Sans doute son travail ne lui était-il pas cause d’une souffrance particulière. Ou, du moins, d’une souffrance qui, dans la balance, pesait moins lourd que la crainte de l’ennui de ne plus avoir d’obligation professionnelle. Rassurez-vous, il s’est bien accommodé de cet état.

Mimiquet, que je soupçonne de s’être adonné sans trop de réserve à ce cancanage qu’il stigmatise, relève à juste titre qu’on ne peut être en permanence occupé des seules choses de l’esprit. Je ne peux qu’être de son avis, en relevant cependant que certains comportements donnent à penser que tout le monde ne paraît pas trop voir la raison de se poser la question.

Nous verrons bien, dans les semaines qui viennent, si l’élargissement progressif du déconfinement annoncé va produire des effets en ce domaine. Nous entrons en effet dans une période dont l’observation devrait être passionnante. L’image qui me vient à l’esprit est celle de la débâcle, non de celle de 1940, mais de celle de la banquise ; tout ce qui était figé s’en va çà et là, sans qu’on puisse prévoir ce qui peut advenir. Le monde sera-t-il meilleur ou sera-t-il pire ? Les réponses qu’on est tenté d’apporter dépendent moins de la raison, inopérante en la matière, que du système hépatique ; je veux dire par là qu’il y a des gens qui, comme on dit, « se font de la bile » et d’autres non. Il y a ceux qui prennent leurs désirs pour des réalités et qui ne voient pas de raison pour s’encombrer des expériences du passé. Mais il y a aussi ceux qui considèrent que si les choses sont ce qu’elles sont ce n’est pas sans raison. D’autres encore sont dans l’incantation et se complaisent avec les œillères qu’ils se sont données.

L’expérience des mois passés et des multiples pronostics contradictoires qui nous ont été livrés devraient nous conduire à être particulièrement prudents. Aucun État n’a su que faire et tous ont improvisé, avec leur culture. On ne reprochera pas sans mauvaise foi aux politiques de ne pas avoir trouvé de parade à un mal dont on ne sait toujours rien. Me Beraud, avec qui nous avons repris quelques relations distantes et qui nous rejoint pour le café sur le balcon, abonde dans ce sens mais considère qu’il aurait mieux valu qu’ils tiennent un langage de vérité, qu’ils disent qu’ils ne savaient pas ce à quoi nous étions affrontés et qu’ils allaient faire au mieux, non seulement avec les moyens du bord mais aussi avec ceux qu’ils n’ont pas, puisque c’est avec les impôts qu’on va prélever sur les contribuables payant l’impôt1 qu’on va essayer de rembourser les dettes ainsi accumulées. Gastinel, qui partageait ce jour-là notre conversation, lui a remontré qu’une telle franchise aurait été insupportable dans un pays comme le nôtre, où la surenchère démagogique est le moteur de la vie politique et la recherche du consensus une tare inavouable. Nous n’étions pas, et nous ne sommes pas plus, prêts à accepter la vérité, d’autant plus qu’après des mois de recherches nous avons l’impression qu’elle court devant nous en nous fuyant.

On ne peut, non plus, écarter le risque que les pouvoirs publics ne reçoivent un choc en retour car le fait d’avoir essayé de donner à penser qu’ils savaient ce qu’ils faisaient ou disaient, dans un domaine où ils ne savaient pas grand-chose, a sans doute sapé la confiance minimale dont ils bénéficient en bien d’autres domaines : qui peut dire que les orientations économiques, militaires, culturelles, et j’en passe, qui sont présentées aux différentes démocraties (les dictatures n’ont pas ce genre de problème) ne sont pas décidées dans un contexte d’aussi grande incertitude ? La France a connu suffisamment de défaites militaires pour être un tant soit peu concernée par la question. Que dire des politiques économiques dont on nous affirmait qu’elles allaient apporter la prospérité et le plein-emploi ? J’espère que ceux qui avançaient cela y croyaient un peu… Et que dire de ceux qui veulent plus (ou moins) d’Europe ? En ignorant tout ce que cela peut donner. Dans le courant du xxe siècle, on a tenté de nous convaincre que la complexité de ce qui constituait l’action gouvernementale ne pouvait être laissée à de braves citoyens élus du peuple, qui n’avaient du bien commun qu’une aspiration, non une expérience. C’est ainsi que l’idée de gouvernements de technocrates a fait son chemin jusqu’à ce qu’on en voie, notamment dans la crise sanitaire actuelle, les limites mais aussi les aspects suicidaires. La liberté de parole inhérente à la démocratie permet à chacun d’exprimer ses doutes ; il serait tragique qu’on glisse du doute ponctuel à une suspicion généralisée.

Notre ami notaire m’a cité, à propos de cette crise, un adage de l’ancien droit dont la force réside notamment dans la concision : « La bonne foi n’exclut pas l’impéritie »2. Ce que nous vivons confirme la pertinence de l’adage mais ne nous assure pas, mais alors pas du tout, que d’autres auraient eu les aptitudes voulues dans les circonstances actuelles. Il faut donc être humble. À Gastinel, qui est un enthousiaste, qui est prêt à faire confiance à ceux qui lui disent ce qu’il aime entendre et à tenter le saut dans l’inconnu, j’ai cité Saint Exupéry : « Ce qui sauve, c’est de faire un pas. Encore un pas »3. Et je lui ai rappelé que l’Histoire ne montre pas que les révolutions aient apporté aux peuples les bonheurs que leurs auteurs leur promettaient. Comme je disais qu’à mes yeux la seule façon honnête de vivre était, que l’on soit chrétien ou non, de se comporter en hommes de bonne volonté, au sens où l’entend l’Évangile, cela a eu le don de l’exaspérer : « Ce ne sont que prêchi-prêcha » a-t-il fulminé en déposant sa tasse.

Heureusement, Mimiquet était là et a fait diversion en me demandant s’il devait faucher votre pré. Je me suis cru autorisé implicitement à l’inviter à le faire. J’espère que vous pourrez prochainement nous confirmer que vous venez passer vos vacances au Villard ; ce sera pure charité de votre part car avec le confinement nous tournons toujours plus en rond et nous craignons de ne pouvoir soutenir une conversation avec votre famille.

Croyez en nos pensées les plus amicales.

P. Deladret

  1. 16 sur 38 millions de foyers fiscaux.
  2. Impéritie : manque d’aptitude.
  3. Terre des hommes, 1938.
2020-12-18T08:51:18+01:00

Lettre du Villard – avril 2020

LETTRE DU VILLARD

Le Villard, le 15 avril 2020

Cher ami,

Quelle n’a pas été notre joie de voir déboucher du grand virage que surplombe Le Villard la fourgonnette jaune du facteur et de découvrir celui-ci quelques instants plus tard en train de glisser une liasse de courrier dans notre boîte à lettres ! Il y avait tellement longtemps que nous l’attendions ! Je me suis avancé pour lui dire toute ma satisfaction de le revoir, mais, malgré son masque et ses gants de protection, il s’est réfugié derrière son véhicule en m’enjoignant de ne pas approcher. Ne tenant pas à hypothéquer les relations que j’espère continuer d’avoir avec lui si la maladie ne m’emporte pas entre-temps, j’ai invité notre hermès encagoulé à venir prendre le verre qu’il méritait à mes yeux pour accomplir chaque jour les kilomètres que l’Administration lui impose pour délivrer notre courrier. Il s’est réfugié dans son véhicule et est reparti en trombe.

Cela m’a permis de découvrir plus tôt (car habituellement le facteur, vous le savez, est assez bavard, surtout si notre hameau est la dernière escale de son périple journalier) la surprise que vous nous aviez réservée en nous envoyant cette lettre affectueuse. Nous avons eu ainsi la confirmation que votre petite famille passait du mieux possible l’enfermement qui nous est imposé. Vous soulignez à juste titre que vous avez la chance de pouvoir vivre ce temps sans trop d’ennui en raison du métier que vous exercez et de l’équipement confortable de votre foyer. J’ajouterai, pour un peu vous connaître, que votre curiosité doit vous inciter à vous aventurer sur les domaines encore en friche de votre culture. On prête à un personnage de Terence1 cette belle déclaration : « Rien de ce qui est humain ne m’est étranger » et je crois que vous l’avez faite vôtre, ce qui vous préserve au moins de l’ennui. Je suis d’ailleurs surpris qu’en cette période où nous avons perdu le droit d’aller et de venir à notre guise, et selon notre humeur, la correspondance n’ait pas retrouvé ses lettres de noblesse ni une pratique plus soutenue. On aurait pu croire que nos assignations à résidence auraient fait renaître le goût d’écrire que nous eûmes en des temps maintenant assez anciens. Oh ! Bien sûr, personne ne dira que nous ne communiquons pas et la moindre circonstance de notre existence de reclus engendre un usage du téléphone que nous imaginions propre aux riches oisives. Je suis d’ailleurs très heureux que le téléphone me permette de continuer de partager la vie de ma famille, de maintenir des contacts cordiaux avec mes amis et des échanges réguliers avec mes relations. Nous communiquons donc, mais je constate que nous en restons souvent au simple échange d’informations ; notre champ d’intérêt paraît limité au factuel. Le téléphone ne se prête peut-être pas à des exposés argumentés, ne serait-ce que parce qu’il n’est pas rare que la conversation ne soit pas concomitante à d’autres activités, l’un des interlocuteurs appelant en regardant une émission de télévision, tandis que l’autre, surpris en cuisine, achève sa préparation tout en bavardant. Le téléphone ne se prête pas toujours au développement d’une pensée qui a parfois besoin de se polir, de s’affiner, ce qui ne va pas sans tâtonnements, dans la recherche du mot juste, de l’expression qui rendra le mieux la pensée. J’en veux pour preuve ces lettres retrouvées les jours derniers, lorsque la fantaisie nous a pris d’essayer de mettre un peu d’ordre dans nos affaires, puisque nous ne pouvions invoquer la prééminence d’autres activités pour nous en dispenser. Nous avons ainsi relu ce que des amis nous écrivaient, il y a trente ou quarante ans, et retrouvé les sujets qui constituaient le fond de cette correspondance, les arguments que nous échangions, les précautions qui étaient prises pour avancer une idée qui pouvait déranger l’autre. Nous avions peut-être l’âge de refaire le monde, mais la seule actualité n’épuisait pas le domaine de nos échanges. En retrouvant ces lettres, la pauvreté de nos entretiens téléphoniques nous a interpellés ; à moins que ce soit le champ de nos curiosités qui se soit rétréci ou que nous n’ayons plus trop goût à la controverse. En vieillissant, il n’y a pas que les artères qui durcissent.

Toujours est-il que nous ne prenons plus beaucoup la plume, ni même le clavier ; nous échangeons peu de lettres ou de cartes de vœux en début d’année, et nous recevons peu de cartes postales des voyages de nos amis. Bienheureux sommes-nous, à juste titre, si nous parviennent, de Lavoûte-Chilhac ou des chutes du Zambèze, une photo accompagnée d’un mail ou d’un SMS nous montrant que le dépaysement – sans doute plus marqué dans un cas que dans l’autre – ne nous a pas définitivement effacés de la mémoire de l’auteur du message. Les « Bons baisers » et « Amicales (ou affectueuses) pensées » qui constituaient l’essentiel de cette correspondance, ne volaient pas plus haut que les « T’es où ? » de nos dialogues téléphonés ; n’enjolivons pourtant pas le passé ; sommes-nous certains que ces petits cailloux laissés sur le chemin de nos relations reflétaient des sentiments autres que ceux que nous exprimons en suivant la mode de notre temps ?

On n’écrit plus beaucoup, et j’ai découvert l’étiage actuel de l’intérêt pour la lecture. Un ami me disait l’autre jour – par téléphone, rassurez-vous – que, par les temps qui courent, il n’avait pas trop envie de lire, car cela lui demandait un peu de concentration et de présence d’esprit pour relier les phrases les unes aux autres. Il avouait hésiter devant cet effort d’attention et préférait laisser filer devant ses yeux les images de télévision qui parfois le distrayaient. Est-ce l’effet de l’enfermement que nous imposent les pouvoirs publics, en espérant que cela servira à quelque chose pour limiter la propagation de ce virus exotique ? J’ai l’impression que nous baignons dans l’atmosphère onirique du tableau « Jour de lenteur »2. Nous sommes dans un univers où le moindre effort nous coûte et où nous avons l’impression que le temps ne compte plus. Comme disait un personnage de l’Almanach Vermot de la grande époque, adaptant un mot de Pierre Reverdy3, « Je passe tellement de temps à ne rien faire que je n’ai plus le temps de faire autre chose ». Le moindre effort paraît peser ; nous avançons comme des scaphandriers aux semelles de plomb ; tout est englué ; les problèmes sont enkystés. On sait pourtant qu’il va falloir atterrir, et pas forcément sur un bon terrain. Cela me fait penser à ce pilote, personnage de Saint-Exupéry, qui est perdu au-dessus des nuages et qui hésite à descendre pour voir ce qu’il y a au dessous4.

Aujourd’hui, ce qu’il y a dessous est ce qu’il y aura après. Toutes les hypothèses sont évoquées, analysées, débattues, controversées. La seule certitude est qu’aucune n’est certaine. Et cela vaut autant pour les causes de ce fléau que pour les conséquences.

Vous établissez dans votre lettre un parallèle entre cette situation que nous subissons et le mystère de la condition humaine, ne sachant avec certitude comment la bien vivre et où elle nous conduit. Notre monde est confronté à un fléau qu’il n’avait jamais connu. Sa nature et la facilité de sa dispersion dans un univers humain mondialisé tiennent en échec les réflexes de survie, les connaissances, et les habitudes. Les politiques, qui ne sont pas plus armés que nous et sont de ce fait assez excusables, naviguent à vue entre ce qu’ils pensent que les peuples peuvent supporter et les arguments de conseillers scientifiques qui reconnaissent qu’ils ne savent pas grand-chose. L’exacte mesure du risque n’a pas été prise, mais le pouvait-on ? La confiance que nous avons dans le degré de nos connaissances a certainement fait que nous ne pensions pas pouvoir être pris au dépourvu et qu’en tout état de cause, nous pourrions trouver la parade. La prise de conscience retardée de notre incapacité à faire face immédiatement a créé des attentes ; celles-ci sont d’autant plus fortes que le handicap à compenser s’en est trouvé élevé. L’angoisse rogne maintenant les acquis culturels et rend les consciences les plus fragiles sensibles aux croyances irrationnelles.

Vous concluez heureusement votre lettre en affirmant, comme Calderon5 que le pire n’est jamais certain. C’est effectivement le seul constat rationnel. Surtout lorsqu’on a la volonté de s’en sortir.

Nous vous redisons toute notre amitié et notre espoir de vous voir bientôt. Le printemps a rarement été aussi doux dans notre belle vallée !

P. Deladret

  1. Publius Terentius Afer, Poète latin (-190 ; -159), dans l’Héautontimorouménos (!).
  2. Jour de lenteur, 1937 d’Yves Tanguy, peintre surréaliste français.
  3. Pierre Reverdy 1889-1960, poète surréaliste français.
  4. Fabien, dans Vol de nuit, 1931.
  5. La vie est un songe, Pedro Calderon de la Barca 1635..
2020-12-18T08:50:55+01:00